| La Lettre du GERPISA
| no 97 (novembre 1995)
|
Visite d'usine -
Robert BOYER
Le
nouveau Toyotisme : Inflexions mineures des principes Ohniens ou manifestation
de la crise de la production au plus juste ?
Bref compte-rendu de la visite de Toyota Kyushu du 18 septembre 1995
Nous ne publions ici que des extraits du texte rédigé par
Robert Boyer, dont la version intégrale sera proposée dans les
articles disponibles le mois prochain. Autant dire que, si ces extraits ne
manquent pas d'intérêt en eux-mêmes, ils ne rendent que
partiellement compte des observations et analyses de l'auteur.
1.
Une confirmation : un point mort particulièrement bas
L'usine ouverte le 8 février 1991, filiale juridiquement
indépendante mais dont le capital est possédé à 100
% par TOYOTA Motor Corporation, correspond à un investissement initial
de 150 milliards de Yens, soit environ 1,5 milliards de dollars pour un
personnel théorique de 2000 personnes. (...) Le montant de
l'investissement par emploi créé est particulièrement
important (...).
Le point mort est inférieur à 65 % de la capacité
maximale.(...) Ainsi, (...) une caractéristique persiste à
travers les diverses générations: la recherche et l'obtention
d'une grande flexibilité productive, assurant la viabilité de
l'entreprise même en cas de faible niveau de la demande (...).
2.
Importance et signification de l'usine de Kyushu : deux lectures.
On pourrait opposer deux interprétations, défendues
respectivement par Koïchi SHIMIZU et Benjamin CORIAT, dont il faut
rappeler les arguments.
- Pour les tenants de l'ohnoisme, l'usine est une adaptation au contexte
nouveau des années 90 des principes mêmes qui ont fait le
succès de l'entreprise (...). L'accent porté sur l'humanisation
du travail ne fait que prolonger l'idée selon laquelle la ressource la
plus fondamentale porte sur la mobilisation des compétences des
salariés et de leur intelligence.(...) La décomposition de la
chaîne et la réapparition des stocks ne font que rendre apparents
des désajustements qui (...) demeuraient cachés. (...) La formule
salariale, considérablement simplifiée (...) serait aujourd'hui
fondée sur une appréciation des compétences individuelles
et des résultats dans une proportion beaucoup plus forte que par le
passé.(...)
- Pour sa part, Koïchi SHIMIZU insiste sur l'ampleur des changements
dont témoigne l'usine de Kyushu: la localisation dans une zone rurale et
relativement excentrique par rapport aux autres usines du groupe; (...) la
conception de l'usine fractionnant les diverses sections du montage (...); la
formule salariale considérablement simplifiée (...); les
contraintes du juste-à-temps relâchées (...).
4
- L'usine de Kyushu: plus proche du modèle toyotien antérieur que
du projet uddevallien
(...) La visite de l'usine fut rapide, et ne permit pas de s'attarder sur les
divers postes de travail et les réponses des responsables furent parfois
lacunaires. On se propose de regrouper les observations en fonction des grandes
composantes de la relation salariale et de comparer le plus
systématiquement possible la précédente
génération des usines Toyota avec la nouvelle. Par ailleurs, il
n'est pas inintéressant d'introduire dans cette comparaison la
référence à l'usine d'Uddevalla puisque ces
deux réalisations ont (ou avaient) pour objectif de surmonter la crise
du travail industriel (...).
-
Le procès de travail : une humanisation à la marge des pratiques
antérieures
Comme on l'a souligné, la chaîne de montage est toujours
là, même si sa continuité est interrompue par une
organisation en 11 segments qui autorisent un décrochage de l'ordre de 3
véhicules. (...) Elle autorise une certaine variabilité du temps
de travail de l'ordre de plus ou moins 5 minutes le long de la chaîne et
un temps sans doute équivalent dans le montage des sous-composants.
Troisième caractéristique, l'ergonomie semble avoir
été particulièrement étudiée.(...)
Pourtant ces aménagements demeurent relativement mineurs, surtout si on
les compare au concept uddevallien, beaucoup plus révolutionnaire.
D'abord, le temps de cycle demeure très court, une minute quarante
à Kyushu contre deux à plusieurs heures pour l'usine
suédoise. Ensuite la polyvalence a été étendue de
l'équipe à la sous-section
d'assemblage, ce qui va dans le sens d'une recomposition du travail... mais on
est loin des principes uddevalliens dans lesquels une équipe de 8
à 16 personnes est responsable de la totalité du montage. Selon
le poste observé le nombre de tâches oscille de 5 à 12 dans
l'usine Toyota de Kyushu, sans que soient beaucoup mobilisées des
capacités cognitives équivalentes à celles que vise
Uddevalla.
La mécanisation de la chaîne de montage demeure importante, ce qui
signifie un approfondissement de la trajectoire lancée par Henry FORD et
non pas son abandon. Autre indice, si la formation des nouveaux
embauchés est assurée avec beaucoup de soin, elle demeure
relativement limitée.(...)
-
Une formule salariale considérablement simplifiée, mais de
significatives incitations individuelles.
On pourrait se demander si la formation des salaires dans l'usine de
Kyushu ne dérive pas de la conjonction de deux expériences.
D'abord comme les syndicats de l'automobile japonais s'étaient plaints
de la pénibilité et de l'intensité du travail, la formule
salariale insiste beaucoup moins sur la réduction des temps
opératoires et répond à une évaluation de type
SATEI. Mais pour Koïchi SHIMIZU le salaire de base suit largement
l'ancienneté et le coût de la vie. On peut dès lors se
demander quel est le facteur qui incite à l'effort. C'est dans ce
contexte qu'il faut peut-être mobiliser les enseignements tirés
des transplants de Toyota à l'étranger et tout
particulièrement aux Etats-
Unis :
ne suffit-il
pas de payer les mêmes salaires que ceux de la branche, dès lors
qu'ils s'avèrent supérieurs, en l'occurrence de l 1 %, par
rapport au revenu qu'obtiendraient les salariés sur le marché
local ? On observerait donc l'équivalent d'un effet de salaire
d'efficience ou encore de coût de perte de l'emploi si le salarié
de Kyushu venait à être renvoyé de l'usine toyotienne (...)
et était contraint de trouver un autre emploi.
Mais on peut faire une lecture plus critique: à terme cette formule
salariale serait incapable de promouvoir une dynamique de la
productivité équivalente à celle que suscitait la formule
toyotienne typique. C'est en effet l'un des enseignements de l'étude de
certains transplants japonais en Amérique du Nord
(MAZDA à Flat Rock, CAMI en Ontario) qui montrent le possible conflit
entre formule salariale et exigences du processus productif. Plus encore, on
pourrait attribuer une partie de l'échec d'Uddevalla à
l'inadéquation entre une formule salariale demeurée
inchangée et un procès de travail radicalement nouveau.
Sur cette seconde composante de la relation salariale, l'innovation est
certaine, mais les conséquences et la viabilité de la formule
demeurent ouvertes.
-
Une novation : l'impossibilité de recourir à des heures
supplémentaires.
Face à la conjonction de pressions convergentes [celles de la
conjoncture et des syndicats, NDLR], il est peut-être moins
étonnant que Toyota Kyushu ait renoncé aux heures
supplémentaires grâce à une mesure symbolique et
apparemment spectaculaire. Dans l'ancien système, deux heures à
trois heures séparaient les deux équipes qui se
succédaient sur la chaîne de montage (ce qui autorisait une
extraordinaire flexibilité des horaires et garantissait que la
production planifiée serait satisfaite, supposant même la
multiplication d'incidents interrompant la chaîne au cours du temps
officiel de travail). Dans le nouveau, un quart d'heure à peine
sépare le départ de l'équipe du matin de l'arrivée
de celle de l'après-midi.
Mais il faut se demander comment sont amorties les fluctuations de
l'activité et compensés les incidents arrêtant une partie
ou une autre des onze tronçons de la chaîne qui doit être
synchronisée rappelons-le,
à 5 minutes près. Le jour de la visite, à 15 h 30, la
production était "nominale"...bien qu'au cours de la visite une panne de
plus de 5 minutes ait affecté l'atelier de soudure. De la même
façon, dans l'ancien système, les heures supplémentaires
pouvaient être bénéfiques pour les salariés et
recherchées puisqu'elles accroissaient leur revenu: on ne sait trop s'il
existe un système équivalent dans la nouvelle usine de Kyushu qui
permet de répondre aux aléas de la production.
Pour leur part, absentéisme et taux de rotation de la main-d'oeuvre
ont baissé dans l'usine de Kyushu par rapport à ce que l'on
observait dans les autres usines de Toyota, mais de nombreux facteurs peuvent
avoir concouru à ce résultat. C'est d'abord un
phénomène que l'on observe dans les usines établies dans
les sites ruraux: faute d'emplois équivalents dans le même bassin
d'emploi, les salariés respectent les règles du jeu fixées
par la direction afin de rester dans l'entreprise. C'est ensuite la
conséquence d'une montée du chômage, qui, toute chose
égale par ailleurs, tend à réduire l'absentéisme et
les départs volontaires des salariés. Ce peut être enfin la
conséquence favorable de l'humanisation du travail, dont les dirigeants
de l'entreprise sont si fiers ("respecter les hommes", voilà l'essentiel
déclare le directeur).
(...) Enfin, il faut noter que cet effort de stabilisation de la main-d'oeuvre
à Toyota Kyushu est quelque peu contracyclique par rapport aux tendances
enregistrées dans le reste de l'économie japonaise: la plupart
des entreprises ne cherchent-elles
pas au contraire à renforcer la mobilité des salariés face
à une récession d'une durée sans précédent ?
Il faut donc interpréter avec prudence les observations et ne pas
extrapoler à l'ensemble de Toyota et encore moins à
l'économie japonaise toute entière ce qui pour l'instant est
quelque peu expérimental . (...)
-Couverture sociale : peu de différences par rapport à la pratique
des grandes entreprises japonaises
L'entretien n'a pas permis d'obtenir de renseignements précis sur
la question, ce qui est dommage car les travaux des économistes
regulationnistes japonais qui adoptent l'hypothèse
du compagni-isme
(...) soulignent qu'une partie significative de la couverture sociale est
assurée par la grande entreprise et que c'est un élément
supplémentaire de stabilisation de la main-d'oeuvre
et d'incitation à la loyauté. (...)
-Mode de vie: anticipation de la féminisation et du vieillissement de la
main-d'oeuvre et prise en compte de l'insertion locale
Il a été beaucoup souligné par les représentants de
Toyota que l'évolution de la chaîne visait à
équilibrer la pénibilité des divers postes de travail afin
que n'importe quel travailleur, quels que soient son age et son sexe, puisse
l'occuper. Mais il n'est pas clair pour autant que les femmes pourront faire
carrière si elles le désirent, tout particulièrement si
elles sont mariées et ont des enfants. (...) De fait l'observation
rapide de quelques postes de travail révèle de fortes
inégalités dans la charge de travail, une absence de
salariés agés et la rareté des femmes.(...) On peut y voir
l'influence de la "tradition", de la "culture", ou beaucoup plus explicitement
des lois du travail qui interdisent aux femmes de travailler au-delà de
22 heures, ce qui ne leur permet pas d'assurer complètement
l'équipe de nuit de sorte que, semble-t'il,
elles bénéficient d'un horaire décalé, à
cheval sur les deux équipes.
Compte tenu de la localisation dans une zone rurale et du transfert de
salariés de Toyota dans ce nouveau site, environ 300 salariés
sont logés dans des dortoirs ou logements fournis par l'entreprise ...
ce qui correspond à une conception tout à fait traditionnelle
dans le compagni-isme.
En effet, ce dernier est bâti sur un fort contrôle de l'entreprise
sur le mode de vie de ses salariés (horaires, vacances, ou plus
exactement non prise des vacances officielles, identification à
l'entreprise, adhésion plus forte à l'entreprise qu'à la
famille)...et ce trait apparemment subsiste, ce que des enquêtes
sociologiques devraient vérifier. (...)
5.
En guise de conclusion: le toyotisme nouveau est arrivé...mais il est
encore loin de l'école socio-
technique
Le GERPISA compte de nombreux experts de l'entreprise TOYOTA, auxquels on
soumet les conclusions provisoires suivantes:
- - Toyota Kyushu continue à être marqué par la
tradition de l'entreprise de Nagoya, car le coeur de sa stratégie est
une optimisation globale: point mort bas (puisque l'entreprise continue
à faire des profits), qualité, contrôle des coûts,
production de grande série. (...).
- - Il est encore trop tôt pour conclure à propos de la
viabilité de cette nouvelle forme d'organisation. En particulier ne
risque-t-elle
pas de se heurter aux mêmes difficultés que les transplants
à l'étranger, du fait en particulier de l'inadéquation de
la formule salariale ? Ensuite, il n'est pas sûr que cette
expérience soit extrapolable telle quelle à des sites plus
anciens de l'entreprise. Elle fait cependant partie du long processus
d'expérimentation en vue d'étendre et généraliser
le modèle toyotien initial.
- - En tout état de cause, l'humanisation du travail est encore
loin de celle que visait l'usine d'Uddevalla. (...)
- - Alors que selon l'opinion publique japonaise, Toyota est, à
l'automne 1995, moins prospère et moins enviable qu'il y a quelques
années, il faut se souvenir du pragmatisme qui marque l'ensemble de la
gestion de Toyota dont la devise serait: "pas d'originalité profonde,
respecter les capacités humaines, faire les adaptations adéquates
au bon moment"
Sommaire du numéro 97 ;
Les rubriques «
Visite d'usine »
de La Lettre ;
Liste des numéros disponibles ;
Informations sur ce serveur.