| La Lettre du GERPISA | no 155 (novembre 2001) |
Editorial - Yannick Lung
PEUT-ON IDENTIFIER UN MODÈLE EUROPÉEN ENTRE UNE VARIÉTE
DES MODÈLES DE FIRMES ET UNE HÉTÉROGÉNÉITÉ
DES CONFIGURATIONS INSTITUTIONNELLES NATIONALES ?
Penser la variété des modèles productifs des firmes a été au coeur du premier programme de recherche du GERPISA Emergence de nouveaux modèles industriels. Cela fait partie de notre " connaissance commune ", au départ intuitive, qui s'est consolidée par les travaux du réseau et la théorisation proposée par Robert Boyer et Michel Freyssenet. La traduction de leur ouvrage Les modèles productifs en espagnol et en anglais devraient assurer une plus large diffusion de cette approche qui conteste toute approche en terme de one best way.
Au delà de la firme, cette démarche a aussi ses implications au niveau macroéconomique. Comme il y a dix ans, il fallait contester la représentation d'un modèle japonais de firme et sa variante, la " production au plus juste ", il est tout aussi fondamental de déconstruire les discours sur la " nouvelle économie " en relativisant la performance des Etats-Unis au cours de la dernière décennie. Comme il y a plusieurs stratégies de profit efficaces, il y a plusieurs configurations institutionnelles qui ont assuré une forte croissance économique dans la période récente : certes, la performance de l'économie américaine est réelle, mais d'autres pays (le Portugal, l'Irlande, la Finlande, la Suède, etc.) ont réussi à s'inscrire dans le nouveau régime de croissance, alors qu'ils présentent des caractéristiques très différentes au niveau de l'emploi, du marché financier, etc.
La dernière séance de travail du GERPISA a permis de débattre
de ces questions à partir des travaux présentés par
Robert Boyer dans la perspective de notre réflexion sur la possibilité
d'un " modèle productif européen ". Dans le contexte institutionnel
actuel de l'Union Européenne, il semble prématuré
de parler d'un tel modèle européen, non pas du fait de la
variété des modèles productifs des firmes ? cette
variété étant irréductible et constitutive
de la dynamique d'une industrie ? mais compte tenu de l'hétérogénéité
des contextes institutionnels dans lesquels les firmes évoluent.
Il y a certes une monnaie unique et les institutions associées,
des éléments de politiques communes mises en úuvre par la
Commission Européenne (politique de la concurrence, politique de
la recherche notamment), mais subsistent des configurations très
différentes entre les pays quant au système d'innovation,
au rapport salarial ou encore au système financier (la corporate
governance à l'anglo-saxonne n'est pas la règle, loin de
là !).
Mettant en úuvre des stratégies de profit variées
s'appuyant sur des modèles productifs tout aussi diversifiés,
évoluant dans des contextes institutionnels parfois fortement
divergents (par exemple entre l'Allemagne et la
Grande-Bretagne), l'industrie automobile présente-t-elle une cohérence
suffisante qui autoriserait à définir un système
automobile européen et qui permettrait de
le différencier des autres régions du monde (Amérique
du Nord et Japon notamment). La réponse à cette question
n'a pas qu'un intérêt intellectuel ou métaphysique
(le système automobile européen existe-t-il ?)
car d'elle dépend la définition d'un
référentiel et d'un registre d'actions
pour les dirigeants des firmes comme pour les
salariés ou les pouvoirs public.
Le prochain séminaire CoCKEAS à Berlin s'efforcera de
fournir des éléments de réponse dans une démarche
comparative qui saisisse la singularité d'un tel système
par rapport aux autres régions du monde tout en prenant en compte
la diversité interne qui est constitutive de ce système.
Un défi intellectuel stimulant car penser la complexité ne
s'accorde pas de visions simplistes du monde.