La Lettre du GERPISA no 139 (février 2000)

Éditorial - Michel Freyssenet


Il est temps de changer de vision du monde automobile


Voilà dix ans, le livre The Machine that Changed the World, venait spectaculairement affirmer la supériorité durable des constructeurs automobiles japonais, grâce au nouveau modèle industriel qu'ils étaient censés avoir construit pour être compétitifs dans un monde toujours plus concurrentiel.

Nombre de constructeurs américains et européens, impressionnés par les résultats des transplants japonais dans leurs propres pays, n'hésitèrent pas à déclarer qu'il se mettaient sans retard à l'école de gestion japonaise.

Par une ironie dont l'Histoire est coutumière, c'est précisément à ce moment-là que les conditions qui avaient fait les succès japonais changèrent, révélant progressivement à la fois la diversité des modèles industriels au Japon même et les limites de leur viabilité.

Le "système qui devait changer le monde", selon le titre de la version française du livre du MIT, s'est montré incapable de sortir du marasme économique le pays qui l'avait vu naître. Les résultats des constructeurs japonais, qui avaient été insuffisamment analysés historiquement, divergèrent clairement au cours des années quatre-vingt-dix, avec d'un côté Toyota et Honda et de l'autre Nissan, Mazda et Mitsubishi, au point que le premier a dû se placer sous le contrôle de Renault, que le second a été définitivement absorbé par Ford, et que le troisième est toujours à la recherche d'une solution.

Toyota et Honda, dont les systèmes de production et les stratégies de profit apparurent complètement différentes, n'échappèrent pas à des difficultés importantes et à des révisions fondamentales pour retrouver la profitabilité antérieure.

Les constructeurs japonais, grisés par leurs succès, auraient-ils oublié les principes essentiels de la lean production ? Les disciples américains et européens auraient-ils dépassé leurs maîtres japonais? La "production modulaire" dont certains d'entre eux seraient les champions expliquerait-elle leurs résultats actuels? Ces explications que l'on commence à entendre ici ou là paraissent bien peu crédibles.

Le GERPISA, on le sait, a toujours douté de la possibilité d'un one best way. universel, tant la dynamique des modèles industriels, des modes de croissance et de distribution des revenus nationaux et des relations internationales ré-hétérogénéise régulièrement les conditions de marché et de travail dans les différents espaces mondiaux. Les résultats qu'il a obtenus par ses programmes internationaux de recherche lui permettent maintenant de proposer une autre compréhension et caractérisation des évolutions passées, d'énoncer les conditions économiques et sociales de la profitabilité, et de dessiner un futur beaucoup plus ouvert que celui annoncé il y a dix ans et que l'on pourrait résumer par The World that Changed the Machine.

Lors du colloque de juin, les intervenants des premières sessions (dirigeants d'entreprise, syndicalistes, universitaires et chercheurs extérieurs au réseau, responsables institutionnels) seront invités à donner leur analyse de la décennie écoulée au regard des prévisions et des croyances du début, et leurs réactions au schéma d'analyse proposé par le GERPISA.

Pour préparer le colloque, La Lettre s'enrichit d'une nouvelle rubrique qui s'appelle précisément "le monde qui a changé la machine", dans laquelle nous présenterons mois après mois le schéma d'analyse auquel nous sommes parvenu. Ce mois-ci, nous commençons par les "Conditions de la profitabilité".


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