La Lettre du GERPISA no 127 (décembre 1998)

La vie des produits - Christian Mory

Focus : l’audace paiera-t-elle ?

Parmi les voitures du segment moyen inférieur qui s’affrontent sur le marché européen, les Golf, Astra, Mégane, et autres Xsara, l’une d’entre elles présente une particularité commerciale. La Focus, puisque c’est d’elle qu’il s’agit, est en effet destinée également à une clientèle américaine (la Volkswagen Golf est, elle aussi, vendue sur le marché américain, mais elle y est présentée comme un produit spécifiquement européen alors que les modèles Ford sont des produits " nationaux "). La Focus, tout comme l’Escort a qui elle succède, rejoint ainsi les Mondeo et Cougar en tant que produits communs aux deux rives de l’Atlantique.

Mais c’est avant tout par sa ligne que le nouveau modèle Ford fait parler de lui. Ford avait déjà fait le choix du new edge design pour les Ka, Puma et Cougar mais il s’agissait de véhicules " branchés " destinés à une clientèle à la recherche d’une certaine originalité. L’excentricité était donc plutôt de mise. Dans le cas de la Focus, le choix apparaît plus audacieux puisque le produit est destiné à une clientèle beaucoup plus large, plus familiale et qui se détermine sur des critères plus rationnels que passionnels.

Cette audace stylistique, que l’on peut qualifier de prise de risque, a plusieurs origines. D’abord, elle marque la rupture avec les Escort dont trois générations se sont succédé avec des lignes reflétant une forte continuité (comme entre la Renault 5 et la Supercinq ou entre la Clio I et la Clio II). La ligne générale des Escort ayant longtemps servi, il convenait d’innover, surtout pour un véhicule dont les qualités dynamiques sont en progrès. Notons au passage que Ford avait déjà marqué son époque avec son Escort de 1980 qui était le premier véhicule à adopter une carrosserie dite à deux volumes et demi (pas tout à fait bicorps, pas tout à fait tricorps).

Rappelons également que Ford avait lancé la mode du biodesign avec sa Sierra, mode que le new edge design est censée rendre obsolète. La remplaçante de l’Escort change à la fois de nom et de style pour souligner le passage de Ford à une génération nouvelle de voitures moyennes, des évolutions importantes apparaissant notamment en matière de comportement routier (c’était semble-t-il l’un des axes forts du cahier des charges).

Par ailleurs, et contrairement à ce qui vient d’être dit, la Focus exprime une certaine continuité, mais une continuité avec les Ka, Puma et Cougar, c’est à dire avec des véhicules au caractère affirmé ou à réelle sportivité. En même temps que de leur style, la Focus peut hériter d’une partie de leur image. Enfin et surtout, Ford n’est pas - ou plus - la marque de référence pour les voitures du segment moyen inférieur, tout au moins en Europe continentale, puisque Volkswagen, Opel et même Renault y sont en position de force. Ford cherche donc à se faire remarquer des acheteurs potentiels en se démarquant du tout venant et il tente de drainer sur cet important segment une clientèle sensible à l’originalité. De plus, en introduisant sur ce segment un style particulièrement novateur, Ford peut, au bout de quelques mois, faire prendre un sacré coup de vieux aux voitures de la concurrence. D’une certaine façon, c’est ce qu’a réussi Renault sur ce même segment en y introduisant une carrosserie monocorps (la Mégane Scénic) qui a démodé des carrosseries plus classiques.

Ce que l’on devine moins à propos du new edge design, c’est qu’il est plutôt né dans les ateliers de production que dans les studios de style. Au départ, il s’agissait en effet de faciliter les opérations d’emboutissage et la nouvelle école est née d’un dialogue entre designers et hommes d’usine, auquel s’est ajoutée l’idée d’exprimer à travers le style à la fois le caractère du véhicule et une meilleure qualité de fabrication. Mais comme s’il ne croyait pas totalement à son innovation stylistique, Ford a d’une certaine façon mis quelques œufs dans un autre panier puisque les carrosseries tricorps et breaks, tout en reprenant la partie frontale de la carrosserie bicorps se présentent sous une facture plus classique. De plus, l’Escort sera encore produite (à Halewood) jusqu’en 2000, officiellement pour servir de modèle " d’entrée de gamme " mais peut-être aussi pour récupérer quelques clients effrayés par l ligne anguleuse de la Focus.

L’excellent accueil réservé à la Focus au cours des semaines qui ont suivi son lancement en Europe semble d’ailleurs montrer que l’audace stylistique est plutôt payante. Cette audace s’accompagne il est vrai de prix défiant la concurrence, tant il est vrai que Ford est également réputé pour son efficacité industrielle dont les résultats peuvent bien se retrouver dans les prix de vente.


Sommaire du numéro 127 ;
Les rubriques  « La vie du produit » de La Lettre ;
Liste des numéros disponibles ;
Informations sur ce serveur.