| La Lettre du GERPISA |
no 127 (décembre 1998)
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Fait du mois - Jean-Jacques Chanaron
Performances comparées des usines : léternel
dilemme
Dans le monde entier, les industriels de
lautomobile - constructeurs, équipementiers et
sous-traitants - ainsi que tous les grands cabinets de conseil en management et
stratégie et quelques universitaires égarés, ont les
yeux rivés sur les niveaux de productivité des usines
dassemblage automobile et leur évolution dans le temps. La
productivité est en général calculée en nombre
de voitures par an (ou par jour ouvrable) et par salarié. Dans
certaines usines, par exemple, des chiffres sont affichés comme des
cibles incontournables, conditions de la survie, et, pour les
opérateurs qui ne peuvent éviter les affiches, du maintien
de leur emploi.
La productivité par tête est un indicateur
très commode car très parlant. Il permet en effet à
chaque usine de se situer par rapport aux meilleures installations, en
loccurrence souvent des usines japonaises, voire coréennes,
grâce à un chiffre court qui peut varier de 20 pour la pire
des situations à près de 150 pour la meilleure.
Lexamen des chiffres européens
publiés, comme chaque année début septembre depuis
1994, par lIntelligence Economic Unit dans sa revue European Motor
Business donne loccasion de rappeler les immenses problèmes
méthodologiques posés par ce type dévaluation
et donc de recommander à nouveau la plus extrême prudence
dans les enseignements à tirer de ce type de données et dans
les décisions managériales qui pourraient en être
déduites. Prudence dautant plus nécessaire que les
auteurs des études comparatives sont souvent peu prolixes quant
à la méthode retenue et aux sources exactes de chaque
donnée de base !
Certes, on dispose bien désormais dun
début de série - avec quatre années
dobservation -. Mais faudrait-il encore obtenir de lEIU
confirmation officielle que les calculs ont bien été
opérés strictement selon la même méthode depuis
le début et que les sources ont bien répondu selon des
définitions identiques pour tous, claires et figées, et donc
quaucune source de rupture na été introduite.
Même par inadvertance !
Lavantage dune série de chiffres,
cest évidemment quil est possible doublier le
niveau absolu pour concentrer son attention sur lévolution
relative historique. Encore faut-il là aussi être très
prudent ! Les variations annuelles moyennes sont fatalement
affectées par des hauts et des bas brutaux qui eux-mêmes sont
imputables à une variation du volume annuel de production qui peut
être considérable dune année sur lautre
parce quun nouveau modèle a été introduit avec
une montée en cadence échelonnée dans le temps ; ou
bien parce que le modèle produit est proche de son renouvellement
et ses ventes stagnent ; ou bien au contraire parce quun autre site
a été fermé et ses fabrications rapatriées ;
ou bien encore parce que le succès dun modèle a
exigé la passage à trois équipes et le travail le
week-end.
Bref ! Il y a de nombreuses raisons de se méfier
aussi des évolutions. Se concentrer sur ces évolutions
relatives, cest aussi prendre le risque de ne commenter que des
situations triviales de progression. Tout le monde progresse, certes. Mais
certains plus vite que dautres ne serait-ce que parce quils
partent de plus bas ! Comme toujours, il est plus facile
daméliorer une mauvaise situation que de progresser
lorsquon est déjà très bon.
Dune manière assez intuitive, on peut
identifier les facteurs quil faudrait prendre en compte
nécessairement. Ceux qui viennent à lesprit sont,
à tout le moins :
- la complexité du véhicule
assemblé et de ses principaux composants (plate-forme,
équipements de bord, organes mécaniques,
etc.) ;
- le nombre de modèles différents
assemblés sous le même toit et sur une même
ligne ;
- le nombre de plates-formes différentes
montées sur une même ligne ;
- le taux dintégration verticale,
cest-à-dire la part réellement produite sur place et
non pas sous-traitée à lextérieur et
livrée en juste-à-temps ;
- la durée du travail effective pour
comptabiliser le recours au chômage technique et/ou aux heures
supplémentaires;
- la part du travail intérimaire ;
- le périmètre juridique de
lentité pour définir plus clairement les effectifs
concernés, certains constructeurs ayant filialisé la
R&D, le style, etc. ;
Certains facteurs sont donc associés à la
conception même de lunité : ceux qui favorisent la
productivité physique sont alors la
" rigidité ", un seul modèle par
ligne ; la simplicité, le moins possible doptions, les
équipements les plus basiques. Dautres sont associés
à la politique de gestion du personnel et des relations sociales :
ceux qui favorisent la productivité sont alors le recours aux
travailleurs intérimaires et aux heures supplémentaires.
Dautres, enfin, sont plutôt liés à la gestion
globale de lentreprise : la concentration par site, la saturation
des installations et lexternalisation du maximum de composants et du
maximum de tâches (entretien, services informatiques, etc.) poussent
évidemment à de meilleurs résultats en
réduisant mécaniquement le dénominateur de la
fraction.
Personne ne détient à ce jour la
méthode ad hoc de mesure de la productivité. Il serait bien
évidemment utile de déterminer une méthode de calcul
explicite avec des définitions de variables sans
ambiguïté, les plus simples possibles et acceptables par tous.
Limitons-nous à ouvrir simplement quelques pistes ou voies de
réflexion et souhaitons que des recherches ultérieures
fassent avancer le problème.
Lidéal serait évidemment
dobtenir des entreprises les données les plus
simplifiées possibles telles que les effectifs directement
affectés à la chaîne de montage, à
lexclusion des effectifs indirects ou généraux. Mais
comment régler la mesure de la complexité ou de
lintégration verticale dune manière
scientifiquement plausible et acceptable ? Pourrait-on faire
lhypothèse que le prix de revient ou à défaut
le prix sortie dusine (ex-factory price) est globalement
lexpression de la complexité ? Un indice de
complexité pourrait être alors construit sur la base du
véhicule le moins cher à produire. De même,
faudrait-il disposer de la valeur des achats et du chiffre daffaires
par usine pour calculer un taux de valeur ajoutée réaliste.
Malheureusement, ces informations sont hautement
confidentielles et stratégiques. Il faudrait sans doute quune
organisation internationale telle que lOrganisation Mondiale du
Commerce ou la Banque Mondiale se pose en arbitre et définisse une
norme internationale de mesure, négociée par toutes les
parties : gouvernements, instances supranationales telles que lUnion
Européennes, entreprises, bureaux détudes, etc. Le
Bureau International de Standardisation (ISO) pourrait ainsi promulguer un
guide qui serait la référence obligée et limiterait
les dérives de calcul et dinterprétation. Mais
cest sans doute là un voeu pieux. Même le Programme
International du MIT (IMVP), malgré le soutien de la
quasi-totalité des constructeurs automobiles, na pu, en son
temps, harmoniser définitivement les variables et leur
définition, ni a fortiori, les méthodes de collecte se
contentant despérer que les réponses aux
questionnaires seraient honnêtes et fiables !
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