La Lettre du GERPISA no 127 (décembre 1998)

Éditorial - Michel Freyssenet

La croissance ne vient pas comme le beau temps après la pluie

Aux journalistes qui leur demandent s’ils n’ont pas fait une erreur en investissant dans certains pays émergents, les dirigeants des firmes automobiles répondent généralement qu’ils n’investissent pas dans une perspective de court terme mais dans la durée. Leur réponse sous-entend que les pays émergents actuellement en crise connaîtront nécessairement, après la bourrasque, une reprise économique et que la demande automobile y retrouvera dans quelque temps le rythme de croissance qui était le sien. Plusieurs considérations militent cependant pour un pronostic moins rassurant. Le retour de la croissance suppose un certain nombre de conditions qui ne semblent pas devoir être réunies facilement.

Les exportations qui ont été le moteur de la croissance de nombreux pays émergents pourraient en effet ne pas repartir rapidement. La balance commerciale positive de certains d’entre eux correspond à un effondrement de leurs importations, et non à une envolée de leurs ventes extérieures. La résorption des dettes considérables et l’épuration des créances douteuses, fussent-elles échelonnées, ponctionneront pendant quelques années le revenu des pays concernés. Les règles que certains gouvernements souhaitent voir imposer à l’avenir aux mouvements des capitaux et des taux de change pourront, si elles sont effectivement adoptées, limiter le risque de répétition des crises auxquelles on assiste depuis juillet 1997, mais elles ne donneront pas, par elles-mêmes, aux pays émergents les moyens de rebondir. Ces pays les trouveront d’autant moins facilement que les rapports internationaux ont changé.

Depuis l’implosion ou la profonde évolution des régimes communistes, les Etats-Unis, et quelques pays industrialisés dans leur sillage, ont modifié leur attitude vis-à-vis des pays émergents, particulièrement ceux du sud-est asiatique. Alors qu’auparavant ils toléraient de leur part des mesures protectionnistes tout en leur ouvrant généreusement leur marché, notamment pour qu’ils ne tombent pas dans la sphère d’influence communiste, ils exigent d’eux depuis, bien avant que la crise n’éclate, qu’ils fassent disparaître les multiples barrières qu’ils avaient établies ou les avantages qu’ils accordent aux firmes d’origine locale, notamment dans le domaine automobile. Ces pressions n’ont pas cessé, au contraire, comme en témoigne la dernière réunion de l’APEC, malgré l’affaiblissement des pays émergents. Les réactions n’ont pas tardé, certains pays envisageant un repli national ou cherchant des solutions régionales que leurs divisions avaient jusqu’alors empêchées. A supposer qu’ils y parviennent l’internalisation nationale ou régionale de la croissance exigera de définir d’autres priorités, de favoriser d’autres secteurs d’activités, de construire de nouveaux équilibres politiques, d’inventer de nouvelles règles sociales et surtout de procéder à d’autres formes de redistribution du revenu national, moins inégalitaires et instables, bref cette internalisation demandera du temps. Nous assistons à une recomposition du monde, qui est loin d’être jouée.

Les stratégies et les trajectoires d’internationalisation des firmes de l’industrie automobile ont anticipé des Mondes, dont l’avènement reste incertain. Aussi est-il essentiel d’analyser les trajectoires des nouveaux espaces de l’industrie automobile, l’évolution de leur insertion dans les relations internationales, la transformation de leurs modes de croissance et de redistribution du revenu, leurs besoins de mobilité pour évaluer la pertinence des choix d’internationalisation faits par les firmes automobiles et pour commencer à comprendre les adaptations auxquelles elles procèdent, si elles en ont la possibilité. Tel est l’objet de la prochaine Rencontre Internationale du GERPISA, la septième. Un appel à communication a été envoyé à tous les membres du GERPISA et il est consultable sur le serveur. Il a été préparé et écrit plus précocement que les années précédentes pour donner plus de temps à la rédaction des propositions et à leur examen.


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