La Lettre du GERPISAno 126 (novembre 1998)

Fait du mois - Jean-Jacques Chanaron

La voiture automatique : nouveau rêve des technologues ?

L'interview de James H. Rillings, Directeur du Programme Systèmes de Transport Intelligents de General Motors, dans les Echos datés du 21 octobre 1998 en publi-reportage commandité par “ Initiatives Sarthe ” - dont il faut souligner ici l'intérêt sur son site web : www.sarthe.com - est l'occasion d'ouvrir un débat sur la nouvelle coqueluche des technologues de l'industrie automobile : la voiture à conduite automatique. S'agit-il là d'une innovation qui va s'imposer du fait de ses immenses avantages en matière de sécurité ? Ou bien d'un rêve de scientifique qui, disposant des capacités technologiques quasi-illimitées de l'électronique projette sur l'automobile la totalité de ce qui est scientifiquement envisageable ou possible sans que soit jamais évoqué le coût économique de telles options ? Ou encore d'un nouveau bluff permettant de faire des coups publicitaires faciles à intervalle régulier du style : “ Nous cherchons, nous allons trouver, nous sommes à la pointe du progrès technologique, etc. ” ?

Selon J.H. Rillings, l'automatisation de la conduite répond à deux besoins : d'une part l'amélioration de la sécurité et, d'autre part, la réduction des encombrements, donc de la pollution. Ce sont là deux objectifs dont personne ne saurait aujourd'hui s'aviser de contester et la réalité et l'urgence. Mais les économistes du changement technique savent bien que de telles évolutions doivent aussi être économiquement viables, c'est-à-dire acceptables par les consommateurs, même si elles sont scientifiquement faisables et socialement acceptables. Là, comme pour la question de l'avenir de la voiture électrique, rien n'est dit. Le sujet n'est pas abordé. Quelle lacune !

La recherche d'une autonomie du véhicules se base sur les capacités technologiques des capteurs - lasers, radars et micro-caméras -, des ordinateurs embarqués et des systèmes automatiques de commande de la trajectoire (direction et suspension), de la vitesse (transmission, accélérateur et freinage), etc. En la matière, on le sait, il est possible de lire tout et son contraire sur “ ce que l'on sait faire aujourd'hui et ce que l'on peut faire ”, c'est-à-dire sur le techniquement maîtrisé. J.H. Rillings est d'ailleurs pour le moins prudent en avançant un horizon temporel éloigné : entre 2020 et 2035 ! On a donc beaucoup de temps, y compris pour opter pour des technologies ou des concepts encore inconnus à ce jour !

En matière d'innovation dans le produit automobile, je suis frappé des effets d'annonce non suivis de mise en oeuvre. Il est clair que la question de l'automatisation de la conduite doit être maintenue comme axe de R&D. Mais il faut d'urgence mener en parallèle des réflexions sur l'acceptabilité économique et sociale des options retenues. Un projet de recherche scientifique et technique sans prise en compte des dimensions économiques, sociales et culturelles est condamné d'avance. Il est clair également que la technologie doit être industriellement faisable en qualité et aux volumes requis par la consommation de masse.

Le modèle ci-dessous illustre le message, pour ne pas dire la théorie du processus d'innovation que je défends de longue date.

Graphique : processus d'innovation

Les chercheurs du GERPISA sont donc largement questionnés sur ces thèmes. Nos partenaires industriels ne comprendraient pas notre silence sur un sujet aussi vital et autant d'actualité. Un programme sur les dimensions socio-économiques du progrès technique serait urgent à construire. A bon entendeur salut !


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