La Lettre du GERPISAno 122 (avril 1998)

La vie des produits - Christian Mory

Adieu Scorpio

Il peut paraître curieux d'aborder le cas de la mort d'une voiture sous une rubrique intitulée « la vie du produit » mais la disparition programmée de la Ford Scorpio au cours de l'été 1998 mérite qu'on s'y arrête. Il arrive régulièrement qu'un modèle disparaisse du catalogue d'un constructeur mais cela s'accompagne en général de l'arrivée d'un nouveau modèle équivalent, par exemple la fin de la Citroën ZX a été compensée par la naissance de la Xsara.

La Scorpio a bénéficié d'une certaine longévité puisqu'elle a été lancée en 1985 (elle a remplacé la Granada). A l'époque, toute marque généraliste digne de ce nom se devait de disposer d'un modèle dans la catégorie supérieure (celle des Safrane, 605 et Xm).

Ford, dont le nom pouvait encore évoquer pour quelques clients les « belles américaines » ne devait pas échapper à la règle. Le modèle, aux lignes assez originales pour l'époque (il s'agissait sans doute de le faire visuellement remarquer, comme on l'a fait pour la Ka plusieurs années plus tard) se voyait décerner le prix de la voiture de l'année 1986.

La production de la Scorpio, après avoir frisé les 100 000 unités annuelles jusqu'en 1990, s'est ensuite effondrée pour approcher les 20 000 unités en 1996 comme en 1997. Ni l'apparition d'une version tricorps en 1990, ni la création d'une version break en 1991, ni un restylage profond en 1994 (où certains ont cru voir une traduction à l'automobile de l'esthétique des montres molles de Dali) ne lui ont permis de ressusciter.

En fait, si Ford avait respecté un cycle de vie de huit ans comme c'est l'usage dans le segment des modèles supérieurs, une remplaçante de la Scorpio aurait dû apparaître vers 1993 et relancer les ventes de la marque sur ce segment. C'est donc probablement vers 1990 que la marque a décidé de ne pas remplacer la Scorpio et de se contenter d'un restylage important. Les calculs de rentabilité avaient sans doute déjà livré leur verdict.

Entre-temps, Ford a pris le contrôle de Jaguar (en 1989), a mis en place une politique mondiale de développement baptisée Ford 2000 et a pu constater comme beaucoup d'autres firmes la difficulté, lorsque l'on est généraliste, a se montrer crédible en haut de gamme. Désormais, c'est chez Jaguar que la croissance est à l'ordre du jour: après un point bas à 20 000 unités en 1992, la production du spécialiste britannique doit passer à 100 000 unités par an au début du siècle prochain.

La disparition de la Scorpio, sans doute accélérée pour des raisons financières était donc inéluctable. Le trou dans la gamme sera provisoirement comblé par un modèle Lincoln d'origine américaine dont la rentabilité dépendra des fluctuations du dollar et le succès commercial de l'engouement peu probable en Europe pour les voitures américaines (Chrysler vient de ce point de vue de montrer sa candeur sur le marche des voitures en Europe). Surtout, c'est Jaguar, dont la descente en gamme est programmée (modèle X200 en 1999 et modèle X400 visant les Mercedes Classe C et BMW Série 3 en 2001) qui va permettre au groupe Ford d'attirer la clientèle fortunée en Europe... et ailleurs.

L'abandon du très haut de gamme par la marque Ford sur le « vieux » continent illustre d'ailleurs une tendance générale européenne dont Fiat avait déjà tiré les leçons (la Croma n'a pas été remplacée) et à laquelle Opel avait aussi réfléchi (en abandonnant la Senator).

La crise économique, les évolutions sociologiques et l'avènement des monospaces et de véhicules luxueux dits de loisir (les gros tout terrain, plus fréquents à Saint-Germain-des-Prés que dans nos campagnes) semblent peser lourdement sur l'avenir des berlines de haut de gamme lorsqu'elles ne portent pas un nom de grande tradition (Mercedes, BMW, Volvo, etc.) ou lorsqu'elles ne sont pas le fruit d'une démarche particulière (nous pensons ici à Lexus). La notion de constructeur généraliste est sans doute destinée à évoluer et il vaut mieux, pour un constructeur aux budgets d'investissements forcément limités, adopter un plan produit à géométrie variable en abandonnant les segments en perte de vitesse (les berlines de haut de gamme, les versions 4X4 des berlines) et en se consacrant aux créneaux porteurs (monospaces, tout terrain, petites voitures urbaines branchées). D'ailleurs, en annonçant l'arrêt de la Scorpio, Ford a précisé qu'il mettrait en production en 2001 deux véhicules tout terrain de petite dimension (l'un utilisera la plate-forme de la Fiesta et l'autre celle de la Focus). Il est également possible que la remplaçante de la Mondeo ratisse de façon plus large les segments supérieurs. Dans l'automobile comme dans l'arboriculture, I'élagage peut avoir du bon.


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