| La Lettre du GERPISA | no 119 (janvier 1998) |
Visite d'usine - Michel Freyssenet
Pays de 35 millions d'habitants, l'Argentine a un parc automobile estimé en 1996 à 6 millions d'unités, dont 4,78 millions de véhicules particuliers. L'importation est aujourd'hui libre en Argentine et le prix des véhicules importés n'est plus grevé par des droits de douane élevés. La baisse brutale du prix des voitures explique pour une grande part le boom de la demande. Les constructeurs doivent cependant équilibrer globalement leurs flux financiers, quels que soient les pays d'origine ou de destination. Les véhicules particuliers (VP) représentent 78,8% du marché intérieur (VP+VUL). Les véhicules utilitaires légers (VUL) sont toutefois en forte croissance (+42,9% entre 1996 et 1997). C'est ce segment que Toyota a décidé d'investir en priorité.
Pour sa première année de présence industrielle et commerciale en Argentine, Toyota Argentina S.A., filiale à 99% de Toyota, a vendu dans ce pays entre janvier et septembre : 1.025 VP et 4.724 VUL, soit 7,3% de cette dernière catégorie de véhicule. Il a donc choisi, pour se faire une place, un segment de marché à la fois rémunérateur et susceptible de moindre régression en cas de changement de conjoncture économique. Les modèles assemblés peuvent également être plus facilement exportés hors du Mercosur, si nécessaire. GM a précédé Toyota dans cette voie, en mettant en service en 1994 une usine de grands pick-up à Cordoba, à côté de celle de Renault. Le succès remporté l'a conduit à construire depuis une usine d'assemblage de Corsa à Rosario, qui doit entrer prochainement en production (la Lettre du GERPISA de février en fera la présentation). Nous verrons dans les prochains mois, si Toyota décide à son tour d'attaquer le marché des véhicules particuliers et par quel segment il le fera.
L'usine est une usine de carrosserie-peinture-montage, sans atelier d'emboutissage. Les approvisionnements viennent à 50% du Japon, 10% du Brésil et à 40% d'Argentine. Les livraisons en provenance du Japon et du Brésil ont lieu 2 fois par semaine. Les pièces et composants fabriqués localement sont livrés quotidiennement. Seuls les sièges, produit par Johnson Control, sont livrés en juste-à-temps séquentiel. Le transport est assuré par des salariés et des camions de Toyota. Une logistique très précise (circuit pour prendre livraison des pièces chez les fournisseurs, horaire, fréquence, disponibilité du personnel, entretien du parc de camions, etc.) est en place et chaque retard ou incident est analysé minutieusement. L'usine a toutefois pour les pièces importantes un stock de précaution de deux jours.
Le mix des versions et variantes des véhicules à assembler est fixé mensuellement, et il est reproduit chaque jour. Tout est fait pour que ce mix ne soit pas modifié, sauf surcoût inacceptable. La régularité de sa composition et de son volume semble être considérée comme une condition importante de la qualité, de l'entretien de la capacité de montage des opérateurs et l'efficacité générale.
Il n'y a que six robots dans toute l'usine : 2 sur la ligne de soudure des châssis, 2 sur la ligne de soudure des cabines, deux en peinture et donc aucun à l'assemblage. Le reste des équipements, peu nombreux, ne sont que des aides à la pose pour les composants très lourds et encombrants. Il n'est pas possible de faire varier la hauteur et la position du châssis et du véhicule en cours d'équipement. De nombreuses manipulations, y compris des manipulations éprouvantes physiquement pour les opérateurs, ont été laissées manuelles, notamment les translations des composants entre ateliers.
La ligne est en effet tronçonnée comme à Tahara n°1, mais elle est en plus discontinue entre les quatre grandes sections : carrosserie, peinture, montage châssis et assemblage final. Les cabines, les plateaux arrières et les châssis sont déplacés d'une section à l'autre par chariots poussés manuellement ou tractés. Les stocks entre ces sections sont faibles : 2 à 3 véhicules.
Mais ils représentent un temps assez long, car le temps de cycle est de 7 minutes. Il s'agit là d'une différence importante par rapport à Tahara. Le regroupement des opérations par fonction du véhicule a été faite à Zarate non seulement par tronçon mais aussi par poste de travail en allongeant sensiblement le temps de cycle. Ce principe va même jusqu'à supprimer la ligne pour certains sous-ensembles. Les trains avant et arrière sont montés par deux opérateurs en station fixe (plus exactement sur des chariots, qui servent à déplacer vers la ligne les trains une fois montés). Il en est de même pour les boîtes de vitesse. Le groupe motopropulseur est monté sur une mini-ligne séparée de 8 postes.
Le mariage du châssis équipés avec la carrosserie se fait par descente mécanisée et guidage manuel, en deux temps, de la cabine d'abord et du plateau arrière ensuite, sur le châssis équipé. La pose du tableau de bord, du bloc avant et la sellerie se font après. La zone de retouche comprend 5 stations, plus deux pour les retouches carrosserie. Les opérateurs peuvent arrêter la ligne à laquelle ils sont affectés. Le poste où l'arrêt a été déclenché s'affiche immédiatement à un tableau lumineux visible de l'ensemble de l'atelier.
Les horaires de travail sont adaptées en fonction du programme de production et des incidents survenus. Les salariés sont informés 48 heures à l'avance, sauf cas exceptionnels. La journée de travail, qui est de 9 heures (dont 40 minutes pour le repas et 2 fois dix minutes de pause, qui ne peuvent être prises qu'à la fin d'un temps de cycle complet), peut être allongé de une heure et demi. La deuxième équipe de jour, qui va être prochainement créée, ne débutera que une heure et demi après la première (6h-15h, 16h30-1h30). Des heures supplémentaires peuvent être effectuées le samedi, jamais le dimanche et jours fériés (lesquels sont reportés en début ou fin de semaine). A l'inverse, la journée de travail peut être réduite, voire des jours chômés effectués, en fonction de l'évolution de la demande. Une comptabilité mensuelle des crédits et débits d'heures est tenue. Ne sont payés en heures supplémentaires (+50%) que les heures en excédent en fin de mois. Si à la fin de l'année, il apparaît un débit d'heures, il doit être compensé dans les quatre mois suivants. Ce système d'horaire assure une flexibilité importante. Toutefois Toyota cherche à limiter les modifications du plan de production mensuel, en raison de leurs coûts.
Le contrat de travail est un contrat de travail permanent. Il est conclu au terme d'une période d'essai de quelques mois. La moyenne d'âge est actuellement de 26,1 ans. Plus de la moitié du personnel à moins de 26 ans.
Le travail s'effectue en équipe (célula) de 6 à 10 membres. L'usine en compte une quarantaine environ. Elles sont composés d'ouvriers polyvalents. Les líderes de célula (team leaders) ont été longuement formés : outre un mois de cours, ils ont effectué un stage de 2 à 6 mois à l'usine de Tahara, au Japon. Ils ne travaillent normalement pas sur la ligne, mais ils occupent en fait un poste 50% de leur temps. Ils sont capables de tenir tous les postes, de former les nouveaux entrants, de contrôler le travail des membres de leur équipe et si nécessaire de les remplacer. Le group leader supervise quatre équipes en organisant et gérant particulièrement les rapports entre elles. Un chef d'atelier a sous sa responsabilité de 2 à 4 groupes d'équipes.
Le salaire comprend une partie fixe et une partie variable qui représente en moyenne 25% de la rémunération mensuelle totale. 10% dépendent de l'appréciation du supérieur en fonction de l'effort de formation fait et de la compétence technique et pratique développée. Les 15% restants sont attribués en fonction de la réalisation des objectifs fixés à chaque équipe. Pour l'instant, les objectifs sont fixés par atelier. Les opérateurs sont doc encore peu impliqués dans les activités d'amélioration continue. Des objectifs devraient dans quelques mois être donnés à chaque équipe. A la différence des usines japonaises aujourd'hui, les objectifs ne sont donc pas proposés à la Direction par les ateliers et les équipes. Ils sont fixés par la Direction comme au Japon avant 1990.
La plus grande autonomie dans le travail et la recomposition de la ligne et des postes par fonction ne peuvent pas s'expliquer en Argentine, comme au Japon, par le refus du travail industriel en raison de sa dureté dans un contexte de plein emploi. C'est donc vraisemblablement en raison de leurs avantages en terme de flexibilité et de limitation des investissements que de tels choix ont été faits. Mais l'efficience d'une telle organisation présuppose l'adhésion durable du personnel.
L'incertitude qui pèse sur elle viendra probablement plus de la relation salariale que du marché : le segment choisi par Toyota étant en effet moins sujet à variation que les autres segments. Toyota tente de nouer avec le syndicat SMATA un type de relation similaire à celui qu'il a avec le syndicat Toyota au Japon. Le syndicat est toutefois un syndicat national de branche, soumis à des préoccupations qui dépassent chaque firme singulière. Il convient de relever que l'accord signé avec Toyota mentionne que le syndicat ne contribuera à l'accroissement de la productivité et de la qualité par les salariés que dans la mesure où les actions menées amélioreront simultanément les conditions de travail et la formation de ces derniers. Le syndicat dispose là d'un argument important pour limiter sa coopération. Toyota n'a pas fixé d'emblée des objectifs aux équipes de travail. Est-ce par précaution et pédagogie ou bien par nécessité technique de procéder du général au particulier ? Qu'en sera-t-il lorsque 15% du salaire dépendra de la réalisation des objectifs fixés à chaque équipe ? La fixation autoritaire des objectifs tranche avec l'autonomie importante donnée aux opérateurs dans le travail. La préservation de l'emploi suffira-t-elle à garantir la participation des salariés ?