La Lettre du GERPISA no 119 (janvier 1998)

La vie du produit - Christian Mory


Les dernières cartouches (suite)

Dans la dernière lettre du Gerpisa, nous avons évoqué l'enjeu que constituait la Saab 9-5 pour la survie de Saab.
Cette fois, nous abordons le cas de l'Alfa 156.

L'arrivée d'Alfa Romeo dans le groupe Fiat en 1986 ne s'est pas faite sans douleur. Alfa Romeo était une entreprise nationalisée, implantée à Milan et à Naples (Alfasud). Fiat, entreprise privée, représentait le Piémont et disposait de sa propre marque de haut de gamme, Lancia (rachetée en 1969 et elle aussi située à Turin). Lorsque Ford a négocié avec le gouvernement italien la reprise d'Alfa Romeo (la marque lui ouvrait ainsi le marché italien où sa pénétration n'était pas importante), le groupe turinois a voulu contrer la menace et a réussi à arracher aux autorités de Rome le contrôle de son rival national dans des circonstances et à des conditions sur lesquelles les historiens se pencheront sans doute un jour avec intérêt. D'ailleurs, Ford s'attaquera quand même au marché italien en "cassant" les prix de la Fiesta, mais c'est une autre histoire (sa pénétration en Italie était de 3,8 % en 1986, elle est passée à 11,3 % en 1991).

Décidée à l'improviste, la reprise d'Alfa Romeo a été suivie par des hésitations stratégiques : tentative de créer une General Motors du haut de gamme en associant Saab à l'ensemble ; rapprochement Alfa-Maserati d'une part et Lancia-Ferrari de l'autre, constitution de Alfa Lancia Industriale, puis, finalement, absorption de Alfa et de Lancia au sein de Fiat Auto, Alfa Romeo n'étant plus qu'une marque et non plus un constructeur... La définition des valeurs d'Alfa Romeo a également paru marquée par des tergiversations. Il lui est finalement échu de maintenir la flamme du caractère sportif, Lancia devant représenter le luxe bourgeois (c'est pourtant Lancia qui disposait d'un important budget pour le championnat du monde des rallyes alors qu'Alfa Romeo s'était retiré de la Formule 1). La marque Fiat se trouvait aussi pénalisée puisqu'elle s'est vue privée non seulement de haut de gamme (la Croma n'a pas été remplacée, le haut de gamme de Fiat étant désormais représenté par la Marea, version tricorps de la Brava - comme si le haut de gamme de Peugeot se limitait à la 306 tricorps !) mais aussi, pendant une certaine période, de ses coupés. La confusion a également régné dans les réseaux (on connaît cela chez les Français avec la fusion Peugeot-Talbot), ce qui s'est traduit par une perte de panonceaux et de clients.

Au niveau technique, Alfa Romeo brillait traditionnellement par ses moteurs mais traînait également une fâcheuse réputation en matière de fiabilité. Si ce dernier défaut semble maintenant appartenir au passé de la marque (mais il faut encore du temps pour effacer le souvenir qu'a pu en conserver la clientèle), Alfa semble en revanche avoir perdu toute originalité après son mariage avec Turin. Des plates formes de Tipo et des moteurs Fiat ne permettent pas d'entretenir la flamme des alfistes ! Que reste-t-il aux Alfa Romeo pour briller ? Le style, à condition qu'il soit éclatant, ce qui a recommencé à être le cas avec les Spider et GTV lancés en 1994. Contrairement aux attentes de la maison mère, les ventes d'Alfa Romeo n'ont guère pris leur envol avec les 145/146 (lancées elles aussi en 1994, mais avec un style moins époustouflant et, surtout, avec une base technique trop turinoise)

La leçon a été, dit on, comprise à Turin et la 156 renoue avec le style des Alfa d'autrefois tout en inaugurant des organes mécaniques plus appétissants, à commencer par le premier moteur TDI du groupe italien (on se souvient que c'est Audi qui a inauguré la mode du TDI a sein du groupe Volkswagen). En même temps, on donne un délai de deux ans à la marque pour se redresser (elle doit approcher la barre des 200 000 ventes en 1998, son record datant de 1989 avec 233 000 unités), faute de quoi...

Si le couperet devait tomber sur la marque au biscione (Alfa pour les intimes), on ne pourrait s'empêcher de noter une certaine injustice dans le traitement entre Alfa et Lancia. En 1996, Lancia (qui puise, comme Fiat, ses racines à Turin et qui a rejoint le groupe dés 1969) a produit 147 000 voitures, soit plus que les 114 000 voitures Alfa mais si l'on ôte à Lancia son héritage Autobianchi (la petite Y10 qui figure comme un cheveu dans la soupe Lancia), le chiffre tombe à 53 000, soit la moitié des Alfa. D'aucuns diront que Lancia se porte bien en Italie et mal à l'étranger et que c'est le contraire pour Alfa et qu'il est normal de privilégier l'aspect national des choses. Il n'empêche que, dans une fusion, il y a un absorbeur et un absorbé...


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