J.P. Orfeuil
Désormais plus que centenaire et présente à plus dun demi milliard dexemplaires à travers le monde, lautomobile reste sans doute, parmi les grands produits issus de la première vague des biens de consommation de masse, le seul à alimenter controverses et débats. Les critiques les plus « généralistes », celles qui pointaient notre propension à nous entourer de toujours plus de biens matériels ont quasiment disparu aujourdhui : le regard de Perec sur « les choses »; paraît aujourdhui bien daté. Plus personne, à linverse, ne songerait à comparer, à la manière de Barthes, une voiture, aussi belle soit elle, à une cathédrale gothique. De même, la critique radicale, mais plus ciblée dIllitch, montrant que la « vitesse généralisée » de lautomobile (tenant compte des temps de travail nécessaires à son acquisition, son entretien et son usage) est beaucoup plus faible que sa vitesse apparente, rencontre beaucoup moins déchos. Dautres controverses renaissent au contraire périodiquement : certaines renvoient à une problématique des limites ou des capacités de charge : il en est ainsi du thème de lasphyxie urbaine, mêlant à des degrés divers les problèmes dencombrement (la ville impraticable) et les problèmes de pollution et de santé publique (la ville irrespirable), mais aussi du cas des autoroutes dans les zones sensibles (vallées et franchissements alpins par exemple). Dautres apparaissent avec plus de vigueur, comme les « enjeux globaux » (émissions de gaz à effet de serre, et de gaz carbonique en particulier) et plus généralement les interrogations sur la durabilité et la capacité dextension à la planète dun système de transport routier fortement consommateur de produits pétroliers. Dautres débats renvoient à des considérations plus terre à terre de coût des systèmes, notamment pour la collectivité : les uns mettent en avant les subventions reçues par le transport public tandis que les autres affichent les coût sociaux et environnementaux (bruit, pollution, accidents, congestion, effet de serre, fragmentation des territoires...) de la route. Dautres controverses enfin renvoient aux modes de développement induits par le développement des infrastructures : en se développant par leurs franges, nos villes sétendent, consomment toujours plus despace, rendent les citadins de plus en plus dépendants de lautomobile, alors que dans le même temps des catégories de population plus nombreuses ont - et auront - un accès plus difficile à lautomobile, soit pour des raisons économiques (précarité), soit pour des raisons démographiques (quatrième âge,...).
Sur ces controverses, lobservation fine des comportements et une prospective raisonnée permettent déclairer les débats. Nous rendrons dabord compte de lévolution du produit automobile et de la mobilité au cours des vingt dernières années. Nous nous appuierons sur ces évolutions et sur lanalyse de létat actuel des marchés pour éclairer 7 débats.
Lévolution de lautomobile peut être appréhendée à deux niveaux assez différents : le premier concerne le marché de lautomobile neuve, la structure des ventes, la répartition en modèles, gamme, type de motorisation, etc.; pour la France, lobservation porte alors sur environ 2 millions de véhicules chaque année; le second concerne le parc en circulation, ses utilisateurs, ses usages; pour la France, lobservation porte alors sur 25 millions de véhicules. La simple comparaison de ces deux quantités montre linertie assez importante du système : dans leur majorité, les voitures achetées aujourdhui rouleront en 2010.
Lévolution du marché et du produit automobile
Le marché automobile en France (les immatriculations neuves) nest guère plus important en 1995 (1,93 millions dunités) quen 1980 (1,87 millions dunités). Cette proximité est en partie imputable au hasard (les ventes peuvent varier de +15% en fonction de la conjoncture) mais montre néanmoins que le marché automobile nest plus, en France comme dans la plupart des pays développés, un marché en croissance forte. Dans ce marché proche de la stagnation, le produit ressemble à son aîné mais a constamment évolué sous limpact de la pression réglementaire, de la fiscalité, de la concurrence et des attentes des acheteurs. « Le » produit sest dabord fortement diversifié (internationalisation des marchés, déclinaison de produits différents dune même plate-forme, apparition de motorisation diesel dans toute la gamme, monocorps, 4x4, etc.) mais loffre sest en revanche contractée dans la partie la plus basse de la gamme (style 4L). Les normes de sécurité ont été renforcées, des dispositifs additionnels (ABS, Airbags) sont de plus en plus souvent proposés en première monte, mais dans le même temps les puissances et vitesses de pointe ont considérablement augmenté : lautomobile reste sans doute lun des seuls produits dont une caractéristique technique (la vitesse de pointe) est une invitation à ne pas respecter les réglementations dusage (pas plus de 120 à 130 km/h sur lessentiel des réseaux autoroutiers européens). Précédé de progrès moins spectaculaires mais réels, le pot catalytique - obligatoire sur tous les véhicules à essence à partir du 1/1/93 - permet denvisager à moyen terme des progrès importants sur les émissions. En liaison avec un différentiel de prix très favorable au gazole et avec une offre présente désormais à tous niveaux de gamme, la diésélisation des ventes sest accentuée (11% en 1980, 15% en 1985, 47% en 1995), avec des conséquences notables sur les niveaux de circulation (un véhicule diesel roule près de deux fois plus quun véhicule à essence) et sur les rejets de particules (quasiment spécifiques de ce type de motorisation). On nobserve en revanche plus de progrès en matière déconomie de carburant depuis 1985-1986, période de retournement du marché pétrolier. Cela ne signifie pas que la technologie ne progresse plus, mais simplement quon évite dincorporer les avancées qui seraient trop coûteuses pour un marché moins sensible au coût des carburants (en monnaie constante, le prix moyen de lessence a baissé de 19%, celui du gazole de 32% entre 1985 et 1995). et que les progrès néanmoins incorporés ont surtout servi à contrebalancer les évolutions de poids, (+130 kg soit +14% en 10 ans), de puissance (+10%), et denrichissement des fonctions des véhicules, dont la climatisation est lexemple le plus « énergivore »;. Enfin, caractéristique importante pour le consommateur, le prix des voitures neuves na pratiquement pas diminué depuis 1980, malgré les progrès de productivité considérables accomplis dans lindustrie automobile et malgré la baisse de la TVA, passée de 33% à 20,6%. Dans ces conditions, une part croissante de la population na pas accès au marché du véhicule neuf (55% des voitures en circulation en 1995 ont été achetées doccasion, contre 45% 15 ans plus tôt).
| 1980 | 1985 | 1996 | ||
|---|---|---|---|---|
| Parc automobile (millions) | 18,4 | 20,6 | 25,1 | |
| dont : diesel (millions) | 0,7 | 1,6 | 6,9 | |
| Age moyen (années) | 5,8 | 6,0 | 6,6 | |
| Kilométrage moyen au compteur (milliers) | 60(1) | 65 | 84 | |
| Véhicules acquis doccasion (%) | 44% | 49% | 55% | |
| Ménages sans voiture (%) | 29% | 25% | 22% | |
| Ménages avec 2 voitures ou plus (%) | 16% | 24% | 28% | |
| Nouvelles immatriculations (millions) | 1,9 | 1,8 | 2,1 | |
| Marques étrangères (%) | 23% | 37% | 41% | |
| Diesel (%) | 10% | 14% | 39% | |
| Puissance moyenne des voitures neuves (kw) | 46 | 51 | 57 | |
| Masse moyenne (kg) | 908(3) | 902 | 1032(2) | |
| Consommation moyenne (litres/100 km) | 7,4 | 6,7 | 6,5(2) | |
| Norme démission kilométrique | 100 | de 10 | ||
| (Co, HC, Nox) Base 100 en 1980 | à 15 | |||
| Circulation automobile (milliards de km) | 210 | 250 | 364 | |
| Consommation de carburant (millions de TEP) | 16,9(3) | 18,0 | 22,4 | |
| Émissions des transports (tous modes) | ||||
| Base 100 = 1980 | 100 | 106 | 110 | |
| . Nox | 100 | 85 | 100 | |
| . So2 | 100 | 91 | 55 | |
| . Co | 100 | 115 | 215(4) | |
| . Poussières | ||||
(1) 1983 (2) 1995 (3) 1981 (4) 1993
En résumé, loffre des constructeurs fait évoluer le marché « par le haut » et la diésélisation croissante est pour le consommateur un gage déconomies à lusage. Toutefois le succès des « primes qualité » a montré aux constructeurs quil y a aussi une autre clientèle, prête à être sur le marché neuf à condition que les prix en soient plus accessibles.
Pour lessentiel, les évolutions observées dans différents pays européens sont assez comparables à ce quon observe en France. Il y a toutefois plus que des nuances entre les différents pays européens sur deux points au moins : cest en Suède et en Suisse que les cylindrées moyennes sont les plus élevées (respectivement 2003 et 1948 cm3) suivies de lAllemagne et de lAutriche. Elles sont inférieures ou égales à 1600 cm3 en France, en Irlande, en Italie et au Portugal : ce ne sont pas les pays à la réputation la plus « écologiste » qui ont les voitures les plus sobres. Les différences de fiscalité sur les carburants et sur les taxes de possession jouent énormément sur le partage entre essence et diesel. Les ventes de voiture diesel représentent 22% du marché européen. La France, pays « pionnier » de la diésélisation, est dépassée en 1996 par lAutriche et la Belgique, talonnée par lEspagne. Dans les pays nordiques et en Suède, la part du diesel est très faible (inférieure à 5%). Dans les autres pays européens, elle varie de 13 à 18%.
Il est probable que la diversification des offres se poursuivra à lavenir : diversification en type de véhicules, avec des « citadines » de plus en plus citadines et des véhicules de loisirs aux fonctionnalités toujours plus affirmées; diversification des GPL + carburant traditionnel et la mise sur le marché de voitures électriques ou hybrides; diversification dans le rapport au produit, avec lapparition de pools de voitures partagées, soit sous forme coopérative (déjà développée en Allemagne et en Suisse), soit sous forme de véhicules urbains en libre service accessibles en location de courte durée, qui émergent en France et en Italie.
Lévolution du parc et de la circulation
Le parc continue à croître, sest fortement diésélisé, est utilisé plus intensivement. Résultat mécanique de la croissance du parc, de lintensification de son usage (14.000 km par an contre 12.000 km/an il y a dix ans) et de la stagnation des ventes, il vieillit en âge, et plus encore en kilométrage déjà parcouru (kilométrage au compteur) : la voiture moyenne en circulation aujourdhui a déjà parcouru plus de 80.000 km contre moins de 60.000 quinze ans auparavant : la crise économique, un certain désinvestissement à légard dun produit devenu plus banal (et souvent présent à deux exemplaires dans une même famille), lamélioration de la fiabilité et de la durabilité du produit, et enfin la baisse des accidents doivent être invoqués pour expliquer cette tendance.
Lévolution de la population des conducteurs
La population dusagers a considérablement évolué : le taux de multimotorisation (qui signale que lune des voitures sert surtout aux déplacements quotidiens) a presque doublé en 20 ans (de 15% à 29% entre 1975 et 1995), la proportion de véhicules principalement conduits par une femme a elle aussi presque doublé (de 19 à 39%), la proportion de voitures conduites par des « seniors » (plus de 65 ans) a triplé, de 5 à 16%, tandis que celle des voitures conduites par des moins de 25 ans sest au contraire contractée de 13 à 7%. Cette modification de la population conductrice nest pas pour rien dans les progrès observés en matière de sécurité routière, mais elle pose toutefois - dans ce domaine comme dans dautres - question quant à la place que notre société fait aux jeunes.
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La voiture « moyenne » française effectue
19 trajets par semaine (un
aller-retour = 2 trajets), dont 6 pour les déplacements
professionnels ou pour aller au travail, 8 pour les tâches de la vie
courante et 5 pour les loisirs. Elle parcourt 223 km (327 quand elle est
alimentée au gazole, 184 à lessence). Elle est
utilisée 48 minutes par jour, roule à une vitesse moyenne de
40 km/h (30 km/h pour les déplacements internes à un bassin
de vie (ZPIU au sens de lINSEE) avec 1,7 personnes à bord.
Elle effectue beaucoup de petits déplacements (27% de ses
déplacements font moins de 3 km) mais ils ne représentent
que 5% de son kilométrage. Lorsquelle est
« à domicile », elle stationne hors voirie dans 87% des cas.
Lorsquelle est à destination, elle stationne hors voirie dans
65% des cas. Moins de 4% des stationnements se font en stationnement
payant. Limportance du stationnement hors voirie et
« gratuit » (fourni par lemployeur, les centres
commerciaux, les centres de loisirs) est révélatrice du
« pilotage » de la demande par loffre.
Cest ainsi par exemple que le taux dusage de la voiture par
les actifs travaillant dans les villes-centres des grandes
métropoles de province est multiplié par deux (de 40%
à 80%) lorsque lemployeur met gratuitement un parking
à disposition.
Sur lannée, 36% de ses circulations sont motivées par le travail ou les affaires professionnelles, 30% par les autres fonctions de la vie courante, 15% par les vacances et 19% par les sorties du week-end. |
On distingue classiquement deux grands types de marché de la mobilité, la mobilité à longue distance, correspondant à des usages non réguliers et plus exceptionnels, et la mobilité « quotidienne », liée aux activités de la vie courante, avec une coupure à 100 km. La frontière entre ces deux mobilités nest évidemment pas totalement étanche : certaines personnes travaillent à plus de 100 km, dautres prennent lavion une ou plusieurs fois par semaine dans le cadre de leurs déplacements professionnels, dautres retournent régulièrement dans leur famille dorigine (étudiants) ou utilisent régulièrement une résidence secondaire.
La qualification des pratiques de déplacements implique au minimum, outre des décontractions par motif (le pourquoi) et moyen de transport (le comment), lanalyse des nombres de déplacements (souvent assimilée au nombre dactivités pratiquées à lextérieur, au degré dinteraction sociale), des distances parcourues (révélatrice de la capacité de chacun à maîtriser lespace) et des temps consacrés aux déplacements, assimilés à un coût.
Lévolution de ces pratiques est connue dans le détail grâce aux enquêtes transports, menées par lINSEE et lINRETS. Lanalyse des deux dernières (1982 et 1994) sert de base à nos réflexions.
La mobilité à longue distance
Cest le segment de la mobilité qui a augmenté le plus rapidement (+55% en voyages par personne et +8% pour la distance moyenne de chaque voyage). Lautomobile satisfait lessentiel de la demande (80% pour les déplacements personnels, 70% pour les déplacements professionnels) pour les déplacements intérieurs, lavion connaît une croissance rapide qui ne devrait pas se démentir. La demande évolue « naturellement » avec lévolution des revenus et a été stimulée dans les années passées par lamélioration considérable des infrastructures et services (extension du réseau autoroutier, TGV, multiplication des dessertes aériennes et des fréquences) et les baisses de prix (notamment du carburant et des tarifs aériens). Une analyse désagrégée sur la période 1980-1992 montre que la croissance des circulations sur ce marché (de lordre de 3,5% par an sur la période) est liée pour 2% à la croissance économique, pour 0,6% à un effet damélioration du réseau, pour 1,1% à la baisse du prix dusage de lautomobile (prix du carburant notamment) et na été modérée que de 0,1 à 0,2% par le développement des offres aériennes et ferroviaires
Bien quen croissance plus rapide, ce marché reste loin dêtre majoritaire dans lactivité des transports (exprimée en voyageurs-kilomètres) : chaque résidant neffectue en moyenne que 5,7 voyages à longue distance par an (déplacements professionnels compris). Les kilométrages automobiles liés à cette mobilité ne représentent quun quart de la circulation automobile totale.
Lévolution de la mobilité locale
Exprimée en nombre de déplacements (ou dactivités pratiquées à lextérieur) la mobilité locale naugmente pas et se trouve même sur une tendance légèrement décroissante : chaque Français réalise en moyenne 3,2 déplacements par jour ouvrable, contre 3,4 à lenquête précédente. Les déplacements liés au travail sont en légère diminution (pas plus dactifs, mais baisse des « retours à midi »). Il en va de même des déplacements dachats (recours accru au supermarché) et de démarches (recours accru au téléphone) à lexception des déplacements liés à la santé, en forte croissance. Les déplacements de loisirs et de visites sont en revanche en croissance notable. Les moyens de transport utilisés connaissent une évolution très différenciée : décroissance très significative des déplacements à pied et en deux-roues, stabilité des déplacements en transport public et croissance importante des déplacements en voiture.
Exprimée en distance parcourue, la mobilité locale augmente en revanche très fortement : nos territoires du quotidien sont plus étendus, pour partie parce que nous cherchons à vivre à lécart des flux dans des zones de plus faible densité (la périurbanisation), pour partie parce que nous fréquentons de plus en plus les offres de commerces et services concentrées (centres commerciaux, bases de loisirs, etc.) au détriment des offres les plus diffuses, pour partie enfin parce que les acteurs économiques (employeurs, centres commerciaux, etc.) facilitent la vie des automobilistes par une mise à disposition abondante despaces de stationnement : ainsi un actif employé dans une ville-centre dune grande métropole de province habite-t-il en moyenne à 11 km de son travail lorsquun parking lui est offert, à 7 km dans le cas contraire, avec une durée de migration (20 mn) équivalente dans les deux cas.
Cette croissance des distances parcourues seffectue à Budget-Temps de Transport (le temps que nous consacrons chaque jour à nos déplacements) stable. Nous nous déplaçons donc plus vite, malgré des congestions dont on a beaucoup parlé et sur laquelle nous reviendrons. Les raisons sous-jacentes à cette croissance des vitesses sont :
| Niveau 1994 |
Évolution entre 1982 et 1994 |
||
| Nombre de déplacements par personne et par jour | 3,2 | -7% | |
| dont : à pied et en deux-roues | 0,9 | -39% | |
| en transport public | 0,3 | +1% | |
| en voiture | 2,0 | +23% | |
| Distance parcourue par personne et par jour (km) | 23 | +32% | |
| dont : en voiture (km) | 18,7 | +48% | |
| en transport en commun (km) | 3,1 | 0% | |
| Budget-Temps de Transport (mn) | 55 | 0% | |
| dont : en voiture (mn) | 32 | +24% | |
| en transport en commun (mn) | 10 | -9% | |
| Vitesse moyenne des déplacements (km/h) | 25 | +32% | |
| dont : en voiture (km/h) | 35 | +18% | |
| en transport en commun (km/h) | 19 | +6% | |
Source : enquêtes nationales transports INSEE/INRETS de 1982 et 1994
Ces évolutions sobservent partout sur le territoire, mais leurs rythmes sont très différenciés : cest en Ile-de-France (riche mais congestionnée) que les croissances sont les plus faibles et dans les villes moyennes et grands bassins de province quelles sont les plus importantes. De même, les croissances de distance parcourue sont beaucoup plus faibles pour les habitants des villes-centres et les banlieues denses (qui nen continuent pas moins à supporter les densités de trafic les plus élevées) et beaucoup plus importantes pour les habitants des périphéries. On notera enfin que, contrairement à une idée reçue, les habitants des périphéries consacrent en moyenne moins de temps à leurs déplacements que les habitants des zones centrales, malgré des distances parcourues beaucoup plus élevées, parce quils passent beaucoup moins de temps à pied, en deux-roues, en transport public et roulent à 38 km/h en moyenne en voiture, contre 23 km/h pour les habitants des villes-centres. Etre « loin de tout » en distance ne signifie pas être « loin de tout » en durée !
Nous abordons ci-dessous quelques controverses - dont les thématiques présentent parfois quelques recoupements - en nous efforçant de les éclairer par les connaissances de la mobilité et des fonctionnements spatiaux qui ont pu être accumulées au cours des dernières années.
La réponse dans ce domaine ne peut-être que nuancée : lensemble des pays développés, avec aujourdhui plus de 500 voitures pour mille habitants, est sorti durablement de la période de croissance « à deux chiffres » de la circulation. Il faut donc sattendre à des évolutions de motorisation et dusage beaucoup plus lentes que par le passé, notamment en Europe où la population vieillit. Cest sur des bases de ce type que les professions routières en Europe (Union routière, constructeurs automobiles européens, etc.) ont adopté une posture « rassurante »; face à la montée des environnementalistes. Elles anticipent des croissances faibles des circulations, après avoir, dans les années antérieures, (et notamment pendant la période de croissance entre 1986 et 1990), prêché pour un effort considérable dinfrastructure motivé par le risque dune Europe asphyxiée par la congestion. Sur des bases un peu différentes et à un horizon plus lointain (2050) lIIASA anticipe une évolution à la baisse (à partir de 2030) des circulations, due à une concurrence de plus en plus vive de laviation. À plus court terme en revanche, une certaine régression des services ferroviaires, motivée par des considérations de finances publiques, constitue sans doute un réservoir de croissance pour lautomobile. De façon plus pragmatique, on se doit de noter que la croissance des circulations reste significative aux États-Unis pourtant beaucoup plus motorisés que nous, quil y a encore un réservoir important de croissance du côté des personnes âgées (réservoir dont la taille sera modulée par lévolution des régimes de retraite et des prestations servies), du côté des femmes et surtout du côté des jeunes, si nous savons faire émerger un modèle de croissance qui leur soit moins défavorable. En ce qui concerne lusage des véhicules, beaucoup dépendra de lévolution des coûts, aussi bien temporels (poursuite dune politique autoroutière très ambitieuse ?) que monétaire (évolution de la tarification des carburants, maintien ou non dun différentiel très important entre essence et gazole, évolution des péages autoroutiers, etc.). Dans un exercice en cours de prospective pour le Commissariat Général au Plan, nous anticipons des croissances probables des circulations automobiles sur le territoire national à horizon 2020 de 0,8% à 1,8% par an (contre 3,4% par an entre 1980 et 1996) selon les hypothèses dévolution des tarifs et de consistance des offres. Globalement, la marge de manuvre, sur une vingtaine dannées, est loin dêtre négligeable. Il nen reste pas moins que les plus fortes croissances seront localisées entre la banlieue et les franges urbaines et continueront à poser problème aux gestionnaires de réseaux.
Les consommations pétrolières imputables à lautomobile ont cru de 25% depuis 1985, et devraient encore croître de 40% dici 2020 dans un scénario « au fil de leau ». Il nest pas illégitime dans ces conditions de sinterroger sur nos capacités collectives de maîtrise de ces consommations, que ce soit pour éviter une dépendance excessive à légard du Moyen Orient, par précaution à légard de leffet de serre, ou pour être dans une situation moins fragile lorsque de plus en plus de pays en développement se motoriseront, se positionneront en compétiteurs pour laccès à la ressource pétrolière et feront monter les cours. Une maîtrise drastique des consommations - une division par 2 ou 3 des consommations des transports - dont certains scientifiques envisagent la nécessité pour juguler leffet de serre - ne serait possible quavec un changement assez radical des modes de vie, et impliquerait non seulement lautomobile, mais aussi les transports de marchandises et laviation. Une maîtrise « moyenne »- par exemple une stabilisation durable des consommations à leur niveau de 1990 - ne se fera pas par le libre jeu des forces du marché dans son état actuel mais peut être acquise sans révolution dans les comportements et modes de vie.
Les solutions principales dépendent de lhorizon auquel on se place. À long terme, la question principale est celle dun urbanisme plus compact et fonctionnellement plus mixte (mélange de résidences et dactivités, moins de « zoning »), tel que le connaissent encore des pays comme lItalie, lEspagne et dans une certaine mesure la France, avec une voirie plus « accueillante » pour les piétons, les vélos et une circulation des transports publics dégagée des contraintes de congestion. Cette orientation exige une coordination forte entre acteurs de lurbanisme et acteurs des transports, et ne peut se penser que comme une stratégie de long terme : avec une automobile qui assure 85% des circulations et des transports publics qui nen assurent que 10%, il faudrait augmenter de 50% leur clientèle (et, pour une part sans doute un peu moindre, loffre de services) pour « gagner »; 5% sur les circulations automobiles et leurs consommations. À plus court terme, la réponse tourne invariablement autour de lévolution de lefficacité énergétique des véhicules et des possibilités des nouvelles motorisations/nouveaux carburants (carburants issus de la biomasse, véhicule électrique, au gaz, véhicule hybride, etc.). En restant strictement dans le champ des carburants « classiques », il apparaît que les technologies aujourdhui disponibles pour améliorer lefficacité énergétique à volume et performances constants sont susceptibles daméliorer les consommations de 25 à 30%, que lacceptation dune certaine dégradation des performances (vitesse de pointe, accélération, volume) permettrait daller jusquà des gains de 50%. Ces potentiels techniques sont pour lessentiel inexploités dans létat actuel des marchés, dune part parce que le prix du carburant est très bon marché, dautre part parce que le « taux dactualisation » du consommateur (larbitrage quil fait entre un surcoût pour une automobile moins consommatrice et les économies quil réalisera durant sa détention) est très élevé : un surcoût qui ne serait pas amorti sur 2 ou 3 ans nest pas engagé, même si des bénéfices postérieurs sont à attendre. Sur la base de ces observations, différents mécanismes sont étudiés : Gas guzzler tax (taxe assez lourde à limmatriculation des véhicules très peu efficaces); C.A.F.E. (corporate average fuel efficiency : obligation pour chaque constructeur de respecter un objectif de consommation pour la moyenne des ventes de ses véhicules, éventuellement assortie dun système de pénalités ou de permis négociables); Feebates (modulation des taxes à lachat des véhicules, des surtaxes sur les véhicules les plus consommateurs équilibrant des rabais sur les véhicules les plus consommateurs); ordonnance « ZEV » (Zéro émission véhicules) imposant une part minimale (prévue à 3%) de véhicules électriques dans les ventes, à charge pour les constructeurs den rendre le prix suffisamment attractif par augmentation du prix des véhicules classiques; augmentation du prix des carburants, qui stimule les ventes de véhicules plus efficaces et entraîne à moyen terme une modération des circulations. Sur ce dernier point, on estime quune augmentation de 10% du prix du carburant entraîne à moyen terme (après 5 ans) une baisse par rapport à la tendance de 3 à 5% des consommations unitaires et de 3 à 4% des circulations, soit une baisse de 6 à 8% des consommations totales. Bien que non exhaustive, cette liste suggère quon dispose dune panoplie dinstruments adaptés à différentes contraintes politiques (cibler sur les constructeurs ou sur les usagers, cibler sur les acheteurs de neuf ou sur lensemble des automobilistes, cibler sur les usagers les plus consommateurs ou sur lensemble de la population, etc.). Tous ces instruments sont efficaces au regard de lobjectif poursuivi (la maîtrise des consommations) parce que les technologies sont disponibles et que la demande de déplacements est beaucoup plus « élastique » quon ne le croit généralement. Un cocktail visant une certaine équité sociale, des avancées en matière de sécurité et denvironnement pourrait en France comprendre :
En ce qui concerne les véhicules à essence et les polluants gazeux réglementés (monoxyde de carbone, oxydes dazote, hydrocarbures) et le moyen terme (dici 2010), la réponse fait peu de doute : les émissions seront réduites, malgré la croissance des circulations, parce que les décisions déjà prises (pot catalytique) amènent les voitures vendues actuellement à émettre 3 fois moins que celles qui les ont immédiatement précédées (1986-1992) et au moins 7 fois moins que les véhicules antérieurs à 1980, et parce que les normes seront probablement encore sévérisées dans les premières années du siècle. La situation est différente pour les voitures diesel. Leurs émissions gazeuses sont inférieures (Co, HC), équivalentes ou légèrement supérieures (Nox) à celles des voitures à essence, mais leur progression dans le parc fait croître les émissions de particules, qui continueront à augmenter dans un premier temps, puis baisseront lorsque les normes adoptées récemment ou envisagées (véhicules et carburants) feront sentir leurs effets. Globalement, on peut sattendre à des régressions franches des émissions doxyde de carbone et dhydrocarbures, à une diminution des oxydes dazote éventuellement suivie dune remontée si les trafics « repartent », et, dans les pays fortement diésélisés, à une augmentation des particules. Le diagnostic est un peu plus réservé en ce qui concerne les concentrations des polluants primaires et secondaires (ozone) dans latmosphère, dabord parce quelles ne dépendent pas que des trafics automobiles, ensuite parce que certains polluants semblent avoir un comportement « cumulatif » (ozone, recirculation des particules). Le diagnostic est plus réservé encore en ce qui concerne lattitude de la population et des pouvoirs publics : laversion au risque sanitaire croît sans doute avec le revenu, lâge, linformation sur la qualité de lair et lamélioration des connaissances épidémiologiques, et, à linverse, les possibilités de réguler fortement (lors dune situation anticyclonique par exemple) les circulations décroissent régulièrement à léchelle des régions urbaines à mesure que la périurbanisation se développe et accroît la dépendance à lautomobile : le plus probable est que les pouvoirs publics se sentiront obligés de « faire quelque chose » de visible, dont lutilité sera peut-être symbolique pendant les pics (sauf si on arrive à nautoriser, pendant « les périodes à risque », que les circulations de véhicules « propres »), chercheront à mieux maîtriser les circulations hypercentrales et maintiendront la pression sur les constructeurs pour des améliorations sur les véhicules neufs.
Quelle paralysie ?
Congestion, Asphyxie, Paralysie, autant de thèmes qui ont émaillé les propos sur les déplacements urbains à la fin des années 80, et ont été repris par la Commission Européenne (Rapport Kinnock). On est en présence d'un diagnostic clair - les congestions s'accroissent dramatiquement; leur coût est énorme, de lordre de 2% du PIB - mais dun concept flou et non défini (la congestion). Cette absence de définition permet aux « bétonneurs » (l'heure est grave, il faut faire des routes) et aux « écolos » (l'heure est grave, il faut arrêter) de parler un langage commun, celui du catastrophisme, et d'accueillir dans le débat les professionnels du transport public (le site propre comme solution), les économistes libéraux (le péage urbain remédiant aux défaillances du marché), les aménageurs du territoire (le temps perdu en transport à Paris équivaut au temps de travail des Lyonnais). Dans le même temps, l'écrasante majorité des Français déclare, dans les enquêtes d'opinion, n'avoir pas personnellement de problèmes particuliers de déplacements, mais une majorité trouve qu'il y a trop de voitures en ville. Dans le même temps toujours, les capteurs placés sur les routes nationales et autoroutes des périmètres urbains signalent des croissances de trafic et de bouchons donnent ainsi en apparence raison à ceux qui pensent que lorsque le trafic augmente plus vite que l'espace circulable, la congestion est fatale.
Doit-on considérer que les usagers souffrent de plus en plus mais expriment une opinion blasée (on ne peut rien faire) ou qu'en fait leur opinion est en accord (relatif) avec ce qu'ils vivent, et que tentent de traduire les enquêtes de mobilité ?
Ces enquêtes montrent de façon indiscutable que nous nous déplaçons sur de plus longues distances dans un Budget-Temps constant, en d'autres termes que « nous allons plus vite », pour des raisons déjà mentionnées (voir I.2).
En résumé, plus de citadins fréquentent un espace plus vaste, plus souvent en automobile et plus souvent sur les réseaux dédiés. Cette orientation de la demande vers les grandes infrastructures permet à la population dans son ensemble d'aller plus vite, mais dégrade la qualité de service de réseaux géométriquement conçus pour accueillir des flux roulant à plus de 100 km/h et peut saccompagner de dégradation des conditions de circulation sur tel ou tel type de liaison pour les « précurseurs » qui utilisaient déjà lautomobile et un réseau dédié dans le passé, en particulier si de nouvelles capacités nont pas été ouvertes dans la zone : ce que disent les histoires individuelles - par exemple celles de personnes venues sinstaller dans lEst parisien à louverture de lA4, qui ont bénéficié à cette époque dexcellentes conditions de circulation qui ne sont plus de mise aujourdhui, peut être très différent de ce que nous apprend lhistoire collective, à savoir que la vitesse augmente et que, paradoxalement, la congestion est la fille des gains de temps procurés par les infrastructures dédiées comme les queues au cinéma sont le produit de la qualité du film ou de celle de sa promotion !
Sommes-nous tous coupables de lexcès de circulation ?
La figure de la congestion s'est imposée comme une de ces grandes catastrophes dont nous serions tous, peu ou prou, coupables. Cette hypothèse ne résiste évidemment pas à 5 secondes de réflexion, puisqu'en Ile-de-France une forte minorité d'actifs se rend au travail en train, métro, RER (et y subit une autre forme de congestion dont on parle trop peu), et que cette forte minorité se transforme en forte majorité pour les déplacements à destination de Paris.
Là n'est pourtant pas l'essentiel, parce que les traits structurels de la situation francilienne ne sont pas transposables ailleurs. La participation à la congestion est très inégalement répartie tout simplement parce que les distances parcourues par les uns et les autres - pour l'ensemble des activités comme pour les seuls déplacements vers le travail - sont très dispersées : en termes un peu techniques, on observe que la médiane est très inférieure à la moyenne, ou encore, plus simplement, que les quelques pourcents de personnes qui se déplacent le plus comptent pour une part très significative des circulations. Nous avons calculé par exemple que 4% des actifs représentaient 40% des circulations du matin et du soir pour le motif travail, tandis que la moitié « inférieure » de la population (celle dont la distance est inférieure à la médiane) ne compte que pour 15% des circulations.
De même, au cours dun jour de semaine moyen, plus de la moitié de la population adulte (53%) na pas conduit et près des trois quarts na pas conduit dans une ville-centre dagglomération. De plus, parmi ceux qui ont conduit, le quart le moins mobile a produit 4% des circulations tandis que le quart le plus mobile en a produit 60%. En dautres termes, lobservation désagrégée des comportements montre quune faible minorité dusagers produit une proportion majoritaire des circulations, et va clairement à lencontre du sentiment dune congestion « produite par tous ».
Cette observation éclaire peut-être l'hostilité de la population à l'idée de péage urbain, même si elle a d'autres raisons d'y être hostile, et notamment parce quelle considère que ce sera un « impôt de plus ».
La majorité de la population peut légitimement considérer que « si tout le monde faisait comme elle il n'y aurait pas de congestion », et ne voit pas en conséquence de raison à être soumise à péage. Cette observation invite à sinterroger sur la légitimité politique et sociale des voiries nouvelles dans les franges urbaines : lamélioration du confort procuré à une minorité très mobile doit être mise en balance à court terme avec les dégradations subies par une autre minorité, que sont les riverains, et en concurrence avec dautres solutions - incitation au changement résidentiel, développement du télétravail par exemple - qui pourraient être envisagées et ciblées sur les catégories de population à mobilité forte et contrainte. À plus long terme, laugmentation de confort doit être relativisée par lincitation à lextension urbaine portée par la nouvelle infrastructure, qui nentre pas nécessairement en cohérence avec un projet de développement urbain. Ces questions recoupent des problèmes institutionnels quon abordera avec lanalyse de la périurbanisation.
La congestion se régule-t-elle toute seule ?
D'une façon assez générale, les décideurs, les acteurs ont horreur des mécanismes auto-régulateurs qui laissent peu de place à leur propre action et à leur propre valorisation. Si l'on accepte l'idée que les Français, enfants d'un État centralisé de longue date, partagent une culture commune, on devrait observer des évolutions parallèles des comportements, aux dynamismes économiques régionaux près.
La réalité est différente, et les comportements spatiaux des agents économiques dépendent nettement du degré de congestion des espaces. Ainsi l'emploi s'est fortement décentralisé en Ile-de-France, lentement décentralisé dans les grands bassins de province, plutôt reconcentré dans les bassins plus petits. La suburbanisation résidentielle est plus massive en province qu'en Ile-de-France. Le niveau de motorisation est durablement plus faible, et moins croissant, dans la riche Ile-de-France qu'en province. Les distances au travail des Franciliens ont cru sur la période deux fois moins en Ile-de-France qu'en province, la croissance des distances totales parcourues quotidiennement se fait plus faible à mesure que la taille des bassins d'emplois grandit. L'Ile-de-France se signale par un étalement des trafics dans la journée plus important que la province. Les Franciliens restent enfin beaucoup plus utilisateurs des transports publics que les provinciaux.
Rien ne prouve que les mécanismes auto-régulateurs observés en Ile-de-France puissent s'exporter (il paraît par exemple douteux quon puisse construire léquivalent du métro parisien dans quelque ville de province que ce soit), qu'ils constituent les meilleures stratégies possibles ou encore qu'ils soient identiquement efficaces pour les différentes catégories de population. Toutefois, la comparaison de bassins de vie de taille et de niveaux de congestion différents suggère quune forme d'auto-régulation du phénomène, existe bien et permet de douter de l'hypothèse d'une congestion paralysante, même si dévidents problèmes de qualité de service pour les usagers et de dégradation du cadre de vie risquent de se poser avec plus dacuité, pour toutes les tailles de ville, dans les banlieues denses et aux franges de la zone agglomérée.
Ce débat ne date pas dhier, a été relancé au niveau communautaire par le rapport « Kinnock » et une analyse un tant soit peu réfléchie de la question suggère quil durera encore longtemps parce que les conventions nécessaires à lélaboration des bilans sont nombreuses et toujours discutables et parce que les coûts sont extrêmement variables dans le temps et dans lespace.
Un premier niveau danalyse consiste à comparer lensemble des dépenses des pouvoirs publics pour la route (investissement, entretien, exploitation, police, etc.) et la fiscalité spécifique perçue sur ses usagers. Quelques conventions sont nécessaires, en particulier sur la taxe intérieure sur les produits pétroliers (affectation intégrale de la taxes intérieure sur les produits pétroliers (TIPP) ou déduction dune fraction correspondant à une « taxe de précaution », équivalente par exemple à celle perçue sur le fuel domestique, prise en compte ou non de la TVA perçue sur la TIPP) et quelques incertitudes doivent être maîtriser (quelle est la part des dépenses de voirie quil convient daffecter aux piétons; comment affecte-t-on les dépenses entre poids-lourds et véhicules légers, etc.). Dans lensemble toutefois, les diagnostics convergent : en France et en Europe, la fiscalité routière spécifique rapporte plus que les dépenses routières. Cest linverse aux États-Unis. La balance est négative pour les poids-lourds, légèrement positive pour les voitures diesel, fortement positive pour les voitures à essence.
Un second niveau danalyse tente dintégrer les coûts sociaux et environnementaux des transports et leurs externalités négatives. Les estimations de ces coûts peuvent varier très notablement dun auteur à lautre, et, parce quelles impliquent immanquablement une certaine philosophie de la vie en société, continueront immanquablement à faire débat.
Les coûts qui apparaissent le plus souvent dans les estimations sont les coûts de bruit, de pollution, dinsécurité routière, de contribution à leffet de serre et de congestion. Dautres coûts pourraient être mentionnés, comme les effets de coupure des grandes infrastructures (quartiers en ville, écosystèmes en rase campagne) et leurs effets sur la vie sociale, la biodiversité, etc. Ces préoccupations sont légitimes (pourquoi ne pas attacher une « valeur dexistence » à une forêt, un marais ou une vallée alpine quand on en reconnaît par traité international aux baleines ou aux éléphants, quon fréquente plus rarement), très présentes dans les débats publics sur les nouvelles infrastructures mais encore difficilement quantifiables par les économistes, qui sessaient toutefois à révéler les « consentements à payer » pour ces biens. Il va sans dire enfin que les investissements de transport, quels quils soient, saccompagnent de processus de valorisation/dévalorisation foncière qui sont des mécanismes redistributifs auxquels la population attache beaucoup dimportance.
En ce qui concerne les coûts les plus classiques, leur estimation dépend du prix attaché au silence, à lair pur, à la vie, aux conditions dexistence des générations futures et à la vitesse, mais aussi de partis-pris quant au partage des coûts subis par les usagers eux-mêmes et par la société dans son ensemble : ainsi en ville, ce sont souvent les automobilistes eux-mêmes qui sont les plus exposés à la pollution, mais cest la société qui paiera les éventuelles dépenses médicales; ainsi la mort dun éthylique chronique qui se tue dans un arbre est-elle certes un coût pour la société, mais dune certaine façon un avantage si elle évite que des enfants soient fauchés huit jours après ! Ainsi la congestion est-elle regardée par certains comme lexpression dune préférence sociale pour la « régulation par les queues » plutôt que pour « la régulation par les prix » (péage de régulation élevé aux lieux et moments de forte demande, nul dans le cas contraire), tandis que dautres considèrent quil sagit dun coût public que les collectivités ont vocation à maîtriser.
Après avoir noté tous ces « bémols », il est évidemment délicat de proposer sa propre estimation, qui est bien sûr aussi discutable que dautres ! En évaluant les coûts du bruit et de la pollution sur la base de coûts dévitement (dispositifs de dépollution, coûts des progrès dinsonorisation des véhicules et des immeubles, etc.), de linsécurité routière et de leffet de serre sur la base de coûts tutélaires (prix de la vie humaine 1 et taxe proposée par la CEE pour leffet de serre) nous obtenons un coût externe des transports routiers de 110 milliards de francs dans la situation de 1991. La Commission des Comptes Transports de la Nation retient quant à elle une estimation de 141 milliards de francs pour 1996 (hors bruit).
De tels niveaux de coûts sont effectivement importants et méritent examen, mais leur interprétation doit être relativisée : dune part la fiscalité spécifique sur lactivité routière laissait (en 1991) un excédent de recettes de 52 milliards sur les dépenses strictement routières, si bien une fraction de ces coûts externes est implicitement prise en charge par les usagers; dautre part lactivité globale du secteur (ventes dautomobiles, achats de carburants, réparations, activité des entreprises de transport routier, etc.) représentait de lordre de 1000 milliards de francs, si bien que les dépenses non couvertes par les usagers représentent 5% à 10% de la dépense globale, ce qui incite à penser quun processus dinternalisation global - souhaitable dun point de vue économique - ne changerait pas fondamentalement la situation du point de vue « physique » (niveaux de bruit, de pollution, dencombrements, etc.). En outre, la distribution du solde des recettes et des dépenses totales (coûts monétaires et coûts sociaux) est intéressante : les bénéficiaires de la situation actuelle (ils payent significativement moins que leurs coûts) sont les poids-lourds, les voitures et utilitaires légers alimentés au gazole 2 et les voitures en ville, tandis que la grande perdante est lautomobile à essence circulant en rase campagne. Lintuition largement partagée selon laquelle nos deux grands problèmes sont les trafics en ville et les poids-lourds est ainsi validée et suggère les pistes principales pour une intervention publique : revalorisation significative des taxes sur le gazole, développement du stationnement payant et de taxes locales sur le carburant dans les grandes villes, aménagement des voies urbaines moins « permissif » pour lautomobile (ce que les experts appellent le partage de la voirie).
Le bilan présenté ici serait incomplet si on ne mentionnait pas que les autres modes de transport - transports publics urbains et régionaux, chemins de fer - présentent eux aussi un bilan déséquilibré, lÉtat et les collectivités territoriales consacrant des sommes importantes à leurs dépenses dinvestissement et de fonctionnement. Dans ce domaine aussi, les estimations diffèrent notablement dun auteur à lautre pour de bonnes raisons (la couverture par lÉtat des charges de retraite de la SNCF est-elle une subvention ? Les réductions tarifaires financées par lÉtat ou les collectivités locales sont-elles des subventions aux entreprises ou aux usagers ? Le taux réduit de TVA dont bénéficient ces entreprises doit-il être considéré comme une subvention ?). On mentionnera ici lestimation des Comptes transports de la Nation, qui retient 50 milliards de francs pour les transports urbains et régionaux et 40 milliards pour le transport ferroviaire : dans la situation actuelle des finances publiques, il est clair que, quelles que soient les majorités, ces dépenses publiques pour les alternatives à lautomobile pèsent peut-être un peu plus lourd dans la philosophie de laction que les coûts sociaux, dautant que lautomobile amène un excédent de recettes, sinon dans labsolu, du moins dans la comptabilité publique : à lévidence, la gestion de ces modes doit être repensée si lon souhaite quils constituent une alternative crédible et durable à lautomobile.
La réponse à cette question dépend de lhorizon que lon considère, du très court terme (maîtrise dun pic de pollution par exemple) au moyen terme (changement des comportements de déplacement à système de localisation donné) au long terme, où les lieux de résidence et dactivité auront évolué.
À court et moyen terme, les sentiments que lon retire des études de mobilité sont assez contradictoires : le fait que la mobilité liée aux loisirs représente une part notable des trafics, quon ne fait pas ses courses au plus près, quon rentre encore fréquemment chez soi à midi en province, que certains déplacements en automobile pourraient être remplacés par les transports publics ou le vélo suggère quune part notable des circulations automobiles nest pas indispensable, ou peut être reportée dans le temps et dans lespace, ce quon a dailleurs observé pendant les grèves et les attentats. En revanche lévolution géographique du marché des déplacements - plus longs, moins orientés vers le centre, plus souvent internes aux banlieues et périphéries - rend les possibilités de transfert modal plus rares. Une analyse technico-économique, examinant marché par marché les transferts modaux possibles à mobilité et origines-destinations inchangées suggère que la marge de manoeuvre ne dépasse pas 10 à 15%. En dautres termes, une part notable des circulations est évitable, en ce sens que des personnes toutes conscientes de la nécessité de « rouler au plus juste » pourraient contribuer à réduire les circulations totales. En revanche elle est peu maîtrisable, au moins à court terme, dans la mesure où aucun levier simple, aux effets indiscutables et ciblé sur les catégories dusages et dusagers en situation de choix ne soffre à laction publique: à court terme, ce sont moins les capacités dadaptation des usagers que le « pouvoir de résolution » de laction publique qui est le facteur limitant.
La situation est un peu différente à moyen terme, dans la mesure où des actions progressives - aménagement ditinéraires pour piétons et cyclistes, développement des zones « à trafic calmé », politiques de stationnement privilégiant les résidants et le stationnement rotatif au détriment des « voitures ventouses » liées aux déplacements vers le travail, protection des itinéraires bus, etc. - peuvent être entreprises et ajustées sur les capacités dadaptation « normales » des individus. Ces stratégies dadaptation des niveaux de trafic automobile aux capacités de charge des zones denses présentent toutefois le risque de voir les activités localisées dans une ville-centre de plus en plus « fermées aux voitures » être plus concurrencées par les activités semblables situées en périphérie, voire de migrer elles-mêmes en périphérie, doù la nécessité dune réflexion de fond sur les nouvelles infrastructures et la redistribution des accessibilités quelles induisent : une ville « à portée de main », selon lexpression des urbanistes allemands, est nécessairement une ville en moyenne plus « lente » et où les écarts de vitesse entre modes (vélo et transport public dune part, automobile de lautre) sont réduits.
Le statut des Plans de Déplacements Urbains (PDU), initiés par la Loi dorientation des transports intérieurs et relancés par la Loi sur lair est adapté à ces enjeux : cest une procédure intercommunale et intermodale, peu contraignante mais faisant une large place à la concertation avec la population. Lorsquils ne sont pas accompagnés dinvestissements importants dans les transports publics, ils constituent un moment de mise en cohérence des différentes règles qui régissent lutilisation de la voirie et de réflexion sur les priorités accordées aux différents usagers. Lorsquils sont accompagnés dinvestissements importants en transport public, que les options prises expriment une vision cohérente et que les élus peuvent agir dans la durée, le maintien et le développement des activités centrale peut être assuré avec des niveaux de circulation en faible croissance.
Ces procédures ont toutefois leurs limites, ne serait-ce que parce quelles sont spécifiques des parties denses des bassins de vie, où lallocation de lespace entre usagers est lenjeu central, alors que la ville daujourdhui tend à se développer « par ses périphéries », et quune part importante et croissante des trafics est générée par ces périphéries : cest pourquoi la durabilité, non seulement des systèmes de transport, mais aussi du mode de développement urbain est aujourdhui interrogée un peu partout dans le monde développé.
Lextension spatiale des villes - dans un contexte de faible croissance démographique - est, par nature, inductrice dartificialisation des espaces : la « consommation despace » des villes moyennes françaises a souvent doublé en vingt ans. Ce modèle de développement par les zones de faible densité et par les franges urbaines induit des coûts de distribution plus élevés pour les gestionnaires de réseaux de tous types et des circulations automobiles beaucoup plus importantes, malgré lapparition - plus récente et plus contenue - dun phénomène de déconcentration des emplois et des activités. Les diagnostics élaborés à lINRETS sont clairs et cohérents avec ceux qui ont pu être menés dans dautres pays : les distances parcourues augmentent avec léloignement des centres, la part de lautomobile dans la satisfaction de la demande augmente elle aussi, si bien que pour des populations de statut comparable, les distances parcourues, les circulations automobiles, les consommations de carburant et les émissions polluantes sont multipliées par un facteur de 2 à 3 quand on passe des résidants dune zone centrale à ceux dune commune rurale en frange urbaine. Les Budgets-Temps de Transport naugmentent pas, et ne jouent donc pas un rôle de « régulation spontanée » de lextension urbaine.
Ces observations légitiment les inquiétudes des partisans du développement durable et renouvellent en partie les débats opposant les urbanistes qui mettent en avant les risque de désocialisation et danomie associés aux urbanisations de faible densité et les convertis de fraîche date aux vertus de la « ville émergente », mais sont insuffisantes pour trancher entre ceux qui pensent que lextension urbaine est inéluctable, parce que liée aux progrès de vitesse que permet la généralisation de lautomobile et ceux qui, à linverse, considèrent quune maîtrise raisonnée du phénomène est possible. Une réponse possible passe par lanalyse des déterminants majeurs des dynamiques actuelles. En nous inspirant fortement des travaux de M. Wiel, nous noterons dabord que quatre acteurs - lÉtat-Habitat, lÉtat-Transport, les Conseils Généraux et les communes, tout en poursuivant des logiques propres, se trouvent agir objectivement en synergie en faveur du développement périurbain : pour lÉtat-Habitat, lactivité globale du bâtiment - et de sa composante la mieux organisée, les professionnels du neuf - est une priorité. En outre, chaque accédant, surtout si ses ressources sont faibles, économise un logement social. Les prêts bonifiés en découlent et orientent majoritairement la demande des ménages modestes et moyens vers les zones de rente foncière faible. LÉtat-Routier est avant tout soucieux de la continuité des itinéraires nationaux pour les trafics à longue distance. Il construit des rocades dont la rentabilité ne serait pas assurée par les seuls trafics « longs ». Ils se « chargent » fort heureusement grâce au trafic régional, et même souvent un peu trop !
Le Conseil Général, toujours très attentif aux intérêts du monde rural, subit une forte demande routière, est très attentif à tout ce qui ressemble à un début de congestion sur le réseau dont il a la charge et nhésite pas à faire payer par la majorité citadine de ses contribuables les infrastructures nouvelles demandées par la majorité rurale de ses conseillers, élus par des propriétaires qui verront leurs biens fonciers ou immobiliers se valoriser.
Les communes de la partie agglomérée de la ville ne peuvent prétendre capter une part significative de la demande de logement sans intervention foncière coûteuse. Elles y renoncent à mesure que la concurrence des communes périphériques stimulée par les développements routiers se fait plus vive. Cela se comprend dautant mieux quelles ont quelques dépenses à entreprendre pour éviter la déshérence du parc social dont elles assument la charge.
Pour fixer ou accueillir des activités génératrices de taxe professionnelle (et des trafics automobiles et des besoins de stationnement qui vont avec) elles sont amenées à imposer à leurs habitants des disciplines coûteuses (obligation de construction de place de stationnement dans lhabitat neuf) ou contraignantes (stationnement rotatif adapté aux besoins des visiteurs et dissuasif à légard des résidants). Les entreprises elles-mêmes ont compris que leur aire de recrutement dépend beaucoup de leur accessibilité automobile et offrent en abondance des espaces de stationnement à leurs employés, ce qui oriente évidemment la mobilité domicile-travail vers lautomobile et rend les temps de migration supportables.
Quatre points au moins ressortent de cette analyse :
Si pour des raisons écologiques, sociales ou économiques cette dynamique savérait non souhaitable, il ne serait sans doute pas très difficile de modérer la vitesse dévolution et de canaliser le processus de dédensification dans une direction plus soutenable, sous réserve que les différents acteurs saccordent sur le diagnostic et sur les perspectives souhaitables : un redéploiement raisonné des crédits pour les routes et lhabitat neuf vers la réhabilitation, non seulement de bâtiments, mais surtout de quartiers menacés de paupérisation et de friches, une sélectivité accrue des primes à lhabitat neuf en faveur de constructions cohérentes avec des projets durbanisme, des contraintes plus faibles sur le stationnement résidentiel en zone dense, une incitation publique à créer moins despaces de stationnement sur les lieux demplois constituent autant déléments qui permettraient non pas denrayer le phénomène de périurbanisation, mais au moins de le canaliser vers des formes moins anarchiques, moins coûteuses pour les collectivités et moins inéquitables pour les contribuables. Ce sont sans doute les besoins de coordination entre des institutions représentant des territoires différents, mais toutes inadaptées au territoire du citadin daujourdhui, qui risquent dêtre lobstacle majeur sur cette voie.
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Ces analyses, bien que trop longues, népuisent pas le sujet. Elles invitent à penser lautomobile et son usage comme un objet incontournable, mais améliorable et régulable, plus dans laction quotidienne qui construit lavenir pas à pas que dans lattente de crises majeures, dailleurs assez improbables. Des produits plus propres, plus sobres, porteurs de diversification énergétique sont techniquement à portée de main. Leur rythme de pénétration sur le marché dépend pour lessentiel des cadres réglementaire et fiscal qui fixeront lUnion Européenne et les pouvoirs publics nationaux. Les conditions de concurrence entre modes - et notamment entre automobile et transport public - dépendent de politiques dinvestissement (développement des transports publics en site propre) et de gestion (partage de la voirie) qui sont du ressort des Collectivités Territoriales (éventuellement aidées par lÉtat) mais aussi de lévolution des modes de gestion des entreprises et des représentations de leur personnel. Comme le dit un peu brutalement, mais de façon réaliste, Heinz Dürr, Président du Comité des Directeurs des Chemins de Fer Allemands « les employés doivent apprendre que cest le consommateur qui paie leur salaire ». Enfin lintensité des circulations dans les bassins de vie dépendra beaucoup de laptitude dinstitutions (communes, départements...) dont les contours spatiaux ont été dessinés à lère de la marche à pied et du cheval et qui vivent aujourdhui à lère de lautomobile, à élaborer une vision commune du devenir des bassins de vie et à collaborer au service de ce projet. Si, dans sa majorité, lopinion considère quil y a trop de trafic, de congestion, de pollution, si des engagements fermes sont pris en matière de maîtrise des émissions de gaz carbonique, il appartiendra à lÉtat et aux Collectivités Territoriales de reformuler lesprit de lÉtat-providence. Il faudra alors passer dune logique de satisfaction quantitative des demandes par des investissements matériels à une logique plus ciblée, par exemple daide au changement résidentiel de personnes à la mobilité obligée très élevée, et plus orientée vers lavenir, grâce à la fois aux technologies du transport intelligent, aux alternatives « téléactivités » pour certains déplacements, et sans doute aussi à des formes de gestion déléguée de la mobilité, comme celles qui, aux États-Unis, impliquent les employeurs dans la gestion de la mobilité domicile-travail de leurs employés.
2 - L'écart calculé ici entre voitures à essence et voitures diesel ne doit rien à d'éventuelles différences de coûts (notamment de pollution), considérés ici comme équivalents. Il est entièrement imputable à la différence de fiscalité : chaque kilomètre parcouru par une voiture à essence génère 40 centimes de taxes, contre 20 centimes pour les voitures diesel.