À propos de la thèse de Madame Aimée Moutet : "La rationalisation industrielle dans l'économie française au XXème siècle"

Par Armand Hatchuel *


Introduction

La thèse de Madame Aimée Moutet est une oeuvre considérable. Le grand filet de l'historienne ramène ici une pêche miraculeuse où nous découvrons, avec une ampleur et une précision nouvelle, ce que fut l'un des grands tournants de l'histoire industrielle française.

Si ce travail constitue une démonstration admirable de la place importante tenue par le mouvement taylorien dans la transformation des entreprises avant la seconde guerre mondiale, il montre surtout à quel point l'influence du mouvement Taylorien est complexe, pleine de malentendus et d'avatars.

La thèse de Madame Aimée Moutet ne se limite pas à une recension des transformations industrielles, elle est aussi l'histoire des doctrines qui participent à cette évolution. L'histoire industrielle, on le voit bien ici, ne saurait être uniquement une histoire des techniques ou des produits, elle doit prendre en compte les mouvements de pensée qui animent ou opposent les acteurs de cette histoire. Alors, les doctrines gestionnaires apparaissent comme un moteur à part entière de cette histoire, tant par leur pertinence ou leur efficacité, que par les dérives qu'elles connaissent, les idéologies qu'on leur fait servir, ou les mythes qu'elles incarnent.

Les doctrines gestionnaires, et c'est un des apports de ce travail, ne concernent pas seulement les experts qui en seraient les porteurs, elles sont un enjeu pour tous les grands acteurs de l'entreprise et de la société. Certe, on savait bien que le Taylorisme avait mobilisé patronat, ouvriers et syndicats; mais on voit mieux ici comment il touche aussi les instances les plus hautes de l'Etat, comment il oblige les associations d'ingénieurs ou les systèmes d'enseignement à prendre position et à se reconstruire partiellement autour des débats qu'il introduit. L'histoire des innovations gestionnaires est certes affaire de luttes entre acteurs, mais ce schéma mécaniste ne suffit pas, il faut aussi comprendre comment les doctrines reconstruisent la perception des intérêts et des réalités avec lesquelles ces acteurs sont confrontés.

Pour autant, le taylorisme, ne résume pas à lui seul l'histoire industrielle, et cette histoire ne saurait être réduite, selon une vision implicitement Hégélienne fort répandue, à l'accomplissement des principes de cette doctrine. Car si le taylorisme aiguillonne des acteurs, des projets et des évolutions, il se construit aussi par des difficultés inattendues, des erreurs d'analyse, et des ignorances.

La grande Histoire s'en mêle aussi. Sur les quarante ans d'histoire du taylorisme en France, il y a rien moins que de deux grands conflits mondiaux, une crise économique particulièrement forte, et une alternance politique radicale.

Les titres des quatre parties de ce travail (chacune d'entre elles aurait suffit à un travail de thèse habituel) restituent d'ailleurs ces rythmes essentiels de la période : La première guerre mondiale et la rationalisation (1914-1921), l'ère de la prospérité (1922-1929), une rationalisation de crise (1930-1935), revanche ouvrière ou nouvelle étape de la rationalisation (1936-1939).

Discuter l'oeuvre de Madame Aimée Moutet n'est pas, on le comprendra, chose facile. Il m'a fallu choisir un point de vue et je ne m'attacherai qu'à quelques explorations sporadiques d'un travail qui pour être valablement abordé demanderait à lui seul un séminaire d'un an. La publication de cette thèse sous une forme plus accessible me paraît indispensable pour beaucoup de chercheurs.

Je ne discuterai pas non plus le travail propre de l'historien, sauf pour répéter mon admiration face à une telle accumulation de recherches. Je me limiterai à des questions qui sont à mes yeux importantes pour mon propre travail théorique, et qui je crois intéressent économistes, gestionnaires et sociologues attachés à comprendre la dynamique industrielle dans un de ses aspects les plus profonds. Je prie donc Madame Aimée Moutet de bien vouloir me pardonner une lecture un peu orientée de son travail, mais peut-être pourrai-je malgré ce détour indiquer en conclusion quelques pistes qui pourraient concerner l'historien.

Les principaux points que j'évoquerai sont les suivants, je n'en donnerai ici qu'une première esquisse.

La nécessité d'une histoire des ingénieurs au XIXème.

La rationalisation ou les rationalisations ?

Les historiens, suivant en cela les pratiques de l'époque, ont pris pour habitude de parler des développements du Taylorisme et de l'OST comme étant "la rationalisation du monde industriel". Cet intitulé commode pose de nombreuses difficultés.

D'une part, il laisse entendre que l'histoire industrielle qui précède Taylor aurait été en quelque sorte caractérisée par l'absence d'efforts de progrès, d'organisation, ce qui est évidemment particulièrement gênant quant on pense par exemple aux évolutions qu'a pu connaître l'industrie textile ou la métallurgie avant 1880. Madame Aimée Moutet échappe quelque peu à ce piège en signalant les traditions françaises d'organisation.

D'autre part, on est moins incité à analyser les points doctrinaux particuliers à cette rationalisation : qu'est ce qui est rationalisé de façon novatrice dans le projet Taylorien : y a-t-il de nouveaux objectifs ? Y a-t-il de nouveaux moyens mis au service de projets plus anciens ?

On sent que Madame Aimée Moutet ressent ce problème qu'elle aborde dans sa quatrième partie des thèmes de rationalisation peu Tayloriens comme la création des départements chez Renault, la formation d'une main d'oeuvre qualifiée, ou encore les positions de Spinasse, Ministre de l'Economie qui cherche à "organiser l'industrie française" en suscitant la formation d'ententes industrielles commerciales (p. 1656), ou les débats sur la participation ouvrière. Peut-on parler dans ces différents cas d'une nouvelle étape de "la rationalisation" comme s'il s'agissait des mêmes problèmes et des même types d'approches ? Peut-on suivre Madame Aimée Moutet lorsqu'elle nous dit en conclusion que la "rationalisation m'apparaît comme une simple technique...", ce qui tend à mes yeux à donner une image minorée des enseignements de son travail ?

De même que Taylor ne dit rien de la mécanisation à une époque où elle se développe intensivement, et réfute même l'idée que son approche serait utile dans les industrie très "machiniques", de même n'avait-il pas grand chose à dire sur les ententes industrielles ou sur la qualification des ouvriers (qui n'est pas la sélection chère à Taylor, cf. ses réponses sur la question de l'apprentissage au débat de 1985) précisément parce que le Taylorisme, au delà de ses principes généraux, ne construit qu'une vague particulière de rationalisation", vague qui ne saurait évidemment suffire à l'ensemble des problèmes d'une entreprise industrielle traversant des contextes techniques et économiques variables.

Le système Taylor : les malentendus d'une médiatisation

Mais qu'y avait-il donc de bouleversant dans le Système Taylor ? Et d'ailleurs de quoi était-il fait au juste ?

Madame Aimée Moutet montre admirablement dans la première partie de sa thèse comment s'effectue d'abord une diffusion essentiellement "idéologique" des thèses de Taylor. La discussion savante de ces travaux existe bien (ce que fait longuement Lahy), mais l'aura de Taylor repose d'abord sur le succès de ces travaux sur la coupe des métaux et sur les machines-outils. Une fois, le grand technicien reconnu par un Le Chatelier, le malentendu s'organise avec la médiatisation de Taylor: malentendu entretenu tant par Le Châtelier que par Taylor lui-même après 1907.

J'ai proposé dans un article récent une relecture de l'oeuvre de Taylor qui montre que ce malentendu commence dans les textes. Taylor développe en effet des thèses de nature tout à fait hétérogènes et souvent loin du "one best way": ces remarques, je le crois, ne pouvaient manquer d'échapper aux interlocuteurs de Taylor en France où ailleurs.

De plus les réticences de Taylor à prendre un ingénieur français auprès de lui sans qu'il s'implique sur un terrain pratique me paraissent avoir l'explication simple suivante: Taylor n'avait à montrer que des résultats lents et difficiles, obtenus au prix d'efforts constants, minutieux, et contextuels. Il n'y a d'ailleurs rien d'étonnant à cela, ce que proposait Taylor était rien moins qu'une "reconstruction" éclairée des protocoles de travail, projet dans lequel le chronométrage systématique des temps n'était qu'un élément mineur, projet qui pouvaient exiger selon les cas des connaissances et des démarches très variées.

Madame Aimée Moutet nous rappelle à ce propos le conflit Renault-de Ram en 1913, mais bien des exemples industriels plus inédits qu'elle décrit longuement témoignent aussi du décalage qui s'installe entre les grands principes de Taylor et les problèmes rencontrés sur le terrain.

A vrai dire, la rationalisation taylorienne comporte des énoncés tout simplement universels et que pourraient revendiquer au XIXème siècle un Peronnet ou un Bélidor (cf. Hélène Vérin). En tant que stratégie d'action particulière elle n'a de sens que dans des ateliers à "fortes dépenses de personnel" (shop management) et que pour autant son lieu de prédilection est l'atelier de mécanique.

A ce propos, il est frappant de voir comment Taylor est associé par beaucoup de tayloriens à la production de grande série. C'est là, je crois, un contre-sens sur son texte, et sur le plan industriel. En effet, la production en grande série (plusieurs milliers de pièces par jour) appelle très tôt la mécanisation, et de toute manière les cadence élevées exigent par nature une protocolarisation intensive. D'ailleurs Taylor le reconnaît dès son article de 1895 et le redit en 1906. En revanche, c'est souvent dans les ateliers de moyenne série aux taches variées que la démarche Taylorienne a des chances d'efficacité parce qu'y existent des marges de manoeuvre insoupçonnées, des coordinations difficiles, des pratiques de travail ayant sédimenté sans validation, parce qu'aussi elle impose au moins à ses promoteurs d'aller sur le terrain mesurer la complexité des situations.

Mais ces malentendus sont nécessaires pour que se forme finalement l'image du Taylorisme comme "technique manageriale", donc comme un ensemble réunissant "un substrat technique, une philosophie gestionnaire et un cadre organisationnel" (cf. Hatchuel et Weil 1992).

Se dégagent aussi des analyses de Madame Aimée Moutet deux types de Taylorisme: l'un, technique" s'attache aux moyens d'étude, à la participation des ouvriers aux évolutions; l'autre, "politique" est plus tourné vers la légitimation d'un rapport d'autorité au sein de la firme ou vers une propagande active autour de l'idée de productivité accrue.

Ce modèle de diffusion n'est pas propre au Taylorisme, peut-être celui-ci inaugure-t-il la première médiatisation intensive d'un mouvement structuré autour d'une approche gestionnaire. C'est ce même modèle que je crois déceler ensuite dans la recherche opérationnelle ou dans la gestion de production informatisée par exemple...

Les spécificités du Taylorisme en France

Cette spécificité française est évidemment à l'oeuvre dans le rôle que joue Le Châtelier, et à travers lui des institutions aussi hexagonales que les corps techniques de l'Etat. Mais cette spécificité apparaît aussi dans la passionnante période 1920-1929, pendant laquelle les entreprises apprennent à la fois les exigences mais aussi les indications (au sens médical du terme) du taylorisme et donc les limites de la doctrine. Comment s'étonner que des secteurs entiers comme les mines, la production d'électricité ou les travaux publics ne se sentent guère concernés, tandis que les ateliers d'entretien mécanique Michelin publient des compte-rendus d'expériences d'une qualité et d'une vraissemblance remarquables : bien des PMI actuelles n'atteignent pas un tel contrôle de leurs activités.

On l'a déja dit, la doctrine Taylorienne était née dans l'atelier de Machines-outils, et c'est là qu'elle eut tendance à prospérer.

Au delà des entreprises, Madame Aimée Moutet nous montre aussi la rencontre des doctrines de Taylor et de Fayol, dont les tenants respectifs constitueront le CNOF : structure destinée à promouvoir les doctrines en organisation (les grandes doctrines de gestion suscitent systématiquement des mouvements analogues: cf. la MRP crusade de 1973 lancée par l'APICS). Il s'agit d'un moment important. Les deux doctrines s'adressent à des acteurs différents: Taylor parle aux techniciens et aux directeurs d'usine, les fayoliens s'adressent aux directeurs d'entreprise. Pourtant les fayoliens semblent progressivement perdre la partie alors que la doctrine fayolienne connaît dix ans après un retentissement important aux Etat-Unis via Urwick et Gulick (1937). La faible présence de Fayol dans le paysage doctrinal français reste à mes yeux un mystère à éclaircir.

Toujours dans sa remarquable analyse de la période 1922-1929, Madame Aimée Moutet nous éclaire sur l'arrivée de la figure Fordienne. Et cette figure va à la fois se mêler à celle de Taylor, et en même temps déplacer les images de la rationalisation en cours. Taylor est un théoricien doctrinaire; il enthousiasme les ingénieurs et effraye les dirigeants ou les ouvriers. Ford au contraire incarne le producteur exemplaire; et les chefs d'entreprise se sentent directement touchés: cette fois, certains d'entre eux se feront les apôtres de l'organisation américaine et peu à peu "la chaîne" deviendra non plus une technique parmi d'autres mais une métaphore de l'essence même du monde industriel.

Spécificité aussi que l'histoire violente et mouvementée des réactions ouvrières au mouvement qui mériterait une discussion serrée. On doit notamment à Madame Aimée Moutet de nous montrer l'importance endémique en France des problèmes de gestion du personnel, ce qui pousse à séparer en quelque sorte la question du salaire avec prime de la question de la réorganisation du travail et des temps. Séparation qui est évidemment peu cohérente avec les doctrines Tayloriennes.

Les ingénieurs du XIXème siècle

L'histoire du Taylorisme en France est aussi indiscutablement marquée par la spécificité de l'ingénieur dans notre société. En lisant Madame Aimée Moutet on sent bien que ce trait "sociétal" marque cette histoire à chacune de ces périodes. La position des ingénieurs est certes favorable, dans son ensemble, à Taylor, mais cette adhésion est diverse et ne manque pas d'ambiguïtés. Les uns retiennent l'apologie de la Science, mais beaucoup d'entre eux ne voient pas toujours ce qu'ils iraient faire dans les ateliers. Les associations d'ingénieurs prennent une part importante dans la diffusion des doctrines et des expériences mais l'extension des formations délivrées est modeste.

Et c'est peut-être sur l'explication de ces comportements que l'immense travail de Madame Aimée Moutet appelle une autre recherche, ou du moins mériterait d'être croisé avec d'autre travaux. En les voyant réagir au Taylorisme, en découvrant les de Fréminville, Danty-Lafrance, Bloch, Detoeuf, en sympathisant avec la savante impertinence du jeune de Ram, nous aimerions mieux connaître ce qu'ont été les ingénieurs français de la fin du XIXème siècle. Quelle part d'entre eux travaillent dans telle ou telle industrie, les emplois qu'ils y occupent, leurs itinéraires de carrière... On voudrait comprendre comment ils vivaient leur insertion dans un monde industriel qui se reconstruit à travers le tournant technologique des année 1890, et comment l'image qu'ils se font d'eux-mêmes et de l'efficacité industrielle les prépare à être les inventeurs d'un Taylorisme à la française. Madame Aimée Moutet débute avec à propos sa thèse par les doctrines d'organisation du capitaine Ply en 1888; mais il s'agit de la fabrication d'armes et d'une manufacture d'Etat. Un an plus tard, Eiffel déploie sa tour de 300 mètres. Entre ces deux figures de l'ingénieur, celle de l'organisateur et celle du grand bâtisseur, devaient exister un continuum de situations et de problèmes qu'il faudrait encore explorer.

Avec Madame Aimée Moutet notre connaissance historique du taylorisme atteint une maturité indiscutable. Mais je voudrais témoigner que son travail apporte des matériaux précieux pour l'élaboration d'un cadre théorique qui nous permet aussi de lire les doctrines gestionnaires et les différentes vagues de rationalisation qui, nous le savons, ont succédé au Taylorisme.

 


Notes de bas de page

* - Professeur à l'Ecole des Mines de Paris


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