Eviter la course prix-salaire, un pari gagnant pour les entreprises et les salariés

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On assiste actuellement à un débat entre économistes et responsables des politiques économiques (monétaires et budgétaires) sur les stratégies qu’il convient de retenir face à l’inflation. Le consensus qui n’a pas encore disparu en France et en Europe consistait à éviter de suivre les autorités américaines dans la remontée des taux d'intérêts. Il est en train de s’affaiblir alors que les arguments pour le soutenir ne manquent pas.

Les politiques macroéconomiques françaises et européennes sont en cette fin septembre à la croisée des chemins et l’industrie automobile en est à la fois témoin et bénéficiaire et/ou victime potentielle. En effet, jusqu’à cette fin d’été, on vivait encore en large partie en France sous l’influence – voire sous le parapluie – d’un double pari.

Le premier était celui de Christine Lagarde qui se refusait à aligner la politique de la BCE sur celle de la Fed quitte à ce que cela ait un impact sur les parités et ne conduise à une problématique dépréciation de l’euro. Sous-tendant ce pari, il y avait d’abord une priorité accordée à la soutenabilité des dettes publiques dans la zone euro.

On sait en effet que, depuis Mario Draghi, la BCE a accepté, pour sauver l’euro, de changer de posture et de doctrine pour soustraire assez largement à l’appréciation des marchés la question de l’appréciation de la qualité des dettes publiques et réduire ainsi considérablement les spreads dont était victime le "club med".

Les réajustements de politiques économiques depuis 10 ans et, depuis 2020, la gestion de la crise Covid et des contraintes mises sur les Etats pour favoriser une transition écologique accélérée se sont ainsi opérés dans un contexte de politiques budgétaires relativement dispendieuses que la BCE souhaite permettre aux Etats d’assumer sans trop de dommages d’abord et de poursuivre éventuellement ensuite.

Pour justifier la poursuite de sa politique ou en tout cas son très lent et prudent revirement, Christine Lagarde défendait une analyse au terme de laquelle les augmentations de prix liés à certaines pénuries générées par la politique "zéro Covid" de la Chine maintenue lors de la reprise d’abord et à la crise ukrainienne ensuite ne suffisaient pas à considérer qu’une dynamique inflationniste s’installait en Europe : ces augmentations de prix étaient réversibles et l’inexistence de mécanismes d’indexation homologues à ceux qui nourrissaient avant les politiques de désinflation des années 80 devaient permettre de voir se nouer la course poursuite prix-salaires. Sous ces hypothèses, la BCE considérait qu’il fallait se hâter le plus lentement possible d’augmenter ses taux et/ou de réduire ses programmes de rachats de dettes.

Le second pari était celui du gouvernement et il s’emboîtait dans le précédent. En effet, pour donner raison à Christine Lagarde en quelque sorte, le gouvernement français décidait d’utiliser une nouvelle fois l’arme budgétaire pour mettre les ménages français à l’abri d’une part majeure des augmentations de prix, ceux de l’énergie. Le coût de la mesure (plus de 45 milliards d’euros) est élevé mais si les taux d’intérêt réels restent négatifs ou, au pire, nuls, le problème n’est pas insurmontable.

Surtout, ce faisant, on maintient un taux d’inflation relativement limité et l’on se soustrait plus probablement à une spirale prix-salaire qui rappellerait aux plus âgés d’entre nous et ferait découvrir aux plus jeunes le souvenir d’une inflation qui s’auto-entretient et devient alors le mal économique majeur contre lequel lutte en priorité les responsables de la politique économique fût-ce au prix d’augmentations importantes du chômage.

A. Minc défend ce pari du gouvernement et le présente comme étant typiquement "non coopératif" dans la mesure où peu de gouvernements ont, en Europe, fait le même : c’est pour lui l’équivalent d’une "dévaluation compétitive". Il déclare aux Échos à ce sujet : "Les revendications salariales se calent sur des anticipations d’inflation beaucoup plus faibles chez nous qu’ailleurs. Nous sommes le seul pays d’Europe continentale dans ce cas. C’est une excellente chose. Si, sur deux ans, les salaires augmentent bien plus chez nos voisins que chez nous, cela nous permettra de regagner en compétitivité́ du travail. Et l’on parle d’un choc positif qui pourrait être de 8% sur la période. C’est le résultat d’une utilisation intelligente de l’arme budgétaire."

Début septembre, un certain consensus persistait encore en France parmi les économistes pour soutenir ce double pari original. Fin septembre, le doute semble s’immiscer et Christine Lagarde a clairement engagé une politique d’augmentation des taux et laisse entendre qu’elle va se poursuivre.
Un économiste comme Patrick Artus qui évoquait encore le "pari de la BCE" dans Le Point le 17 septembre en indiquant déjà qu’il était de moins en moins soutenable, déclare aux Échos le 23 que "Pour faire baisser l'inflation, il faut faire monter le chômage" et indique dans Le Point le 24 que ce qui est en train de se produire va obliger à faire, en matière de finances publiques, le choix de l’austérité que C. Lagarde comme E. Macron avaient tout fait pour éviter.

La messe n’est pas tout à fait dite toutefois car il y a encore chez des économistes comme Daniel Cohen ou Eric Heyer une vive insistance sur le fait que les salariés ont toutes les peines du monde aujourd’hui à obtenir l’indexation.
Le résultat est en effet d’abord bien sûr que la fameuse spirale ne s’est pas installée et que l’on pourrait revenir à une faible inflation rapidement. Une fois digérée, grâce à des aides de l’Etat ou à des primes des entreprises par exemple, certaines augmentations ponctuelles de prix pourraient se résorber.

Si, comme tout le monde le pense aujourd’hui, certains prix comme ceux de l’énergie ou des matières premières s’ajustent parce qu’on entend assumer les surcoûts liés à la transition, des augmentations de salaires peuvent permettre d’y faire face, ceci n’implique pas forcément que, chaque année, dans la décennie à venir, il en aille de même : un fois les prix relatifs ajustés grâce à des élévations durable des prix de certains biens, rien n’oblige à ce que la fameuse spirale s’installe. L’inflation peut refluer. C’est ce que dit à Franceinfo Eric Heyer lorsqu’il affirme :
"Pour la suite, le scénario central, c'est que l'inflation va progressivement revenir à des rythmes plus mesurés grâce aux aides et au "bouclier tarifaire" mis en place par le gouvernement. La Chine va lever ses restrictions dans les prochains mois, la crise ukrainienne se fera moins sentir et il n'y aura probablement pas de boucle prix-salaires qui s'enclenchera, car les hausses de salaires restent mesurées. Dans ce schéma (…), l'inflation revient aux alentours de 2% fin 2023 (…) Même dans ce scénario où les prix ne progressent plus, mon sentiment est que le niveau des prix va rester plus élevé que celui d'avant la crise."

Comme on le perçoit de manière particulièrement claire dans l’automobile, l’autre dimension de cette non indexation que favorise la politique budgétaire d’amortissement du choc inflationniste du gouvernement, est que les entreprises et leurs marges souffrent assez peu de ce qui est en train de se produire.

Alors que la course poursuite à laquelle se livraient prix et salaires tournaient plutôt à l’avantage des seconds dans les années de forte inflation où les profits des entreprises souffraient beaucoup, l‘inverse est vrai aujourd’hui, dans l’automobile en particulier.
Les pénuries de semi-conducteurs et le virage électrique justifient une augmentation des prix catalogues extraordinaire que n’amortissement pas les "cadeaux commerciaux" pratiqués d’habitude. Le constatant les équipementiers répercutent et les constructeurs semblent l’accepter. Chacun se plaint de ces augmentations de coûts mais -comme c’est le cas la pénurie de semi-conducteurs -, au vu des résultats semestriels que nous livrent les uns et les autres, tout indique que les capacités à répercuter sans trop de dommages ces problèmes sur des consommateurs moins nombreux mais plus solvables compensent largement.

Dans un tel contexte, les négociations salariales devraient amener les employeurs à lâcher un peu de lest. Ce qui s’est passé chez Renault avec l’octroi des primes de la semaine passée. Les NAO restent à venir et elles seront tendues mais le rapport de force installé chez Renault comme chez Stellantis entre directions et salariés grâce à la mise en concurrence des salariés français et de ceux situés dans le reste de l’organisation industrielle européenne permettra très probablement de cantonner les augmentations de salaires à des niveaux qui continueront de permettre que les salaires perdent la course poursuite.

Paradoxalement, les salariés français ont au moins autant à perdre à voir la lutte contre l’inflation devenir la priorité macroéconomique qu’à voir leur pouvoir d’achat s’éroder en pâtissant d’une sous-indexation. En effet, la transition électrique et énergétique requiert une perfusion étatique qui seule permettra que les volumes décollent et que les dégâts sur l’emploi ne soient pas terribles.

Cette perfusion doit être défendue et des taux bas faciliteront largement cette défense. Bien évidemment si les salariés avaient quelques assurances que ces subsides étatiques ne seront obtenus par les constructeurs ou leurs clients qu’à condition que l’emploi en France soit privilégié, cela rendrait l’argument plus audible.

26/09/2022

La chronique de Bernard Jullien est aussi sur www.autoactu.com.

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