La raison d’être de Renault : formulation nébuleuse et engagement sincère

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Les dirigeants de Renault croient honnêtement que l’entreprise, ses équipes et son histoire passée s’inscrivent aisément dans un projet que conformément à la loi Pacte ils appellent raison d’être et ont fait approuver la semaine dernière par le Conseil d’Administration.  En donnant à ladite "raison d’être" une formulation un peu nébuleuse, ils n’ont pas contribué à faire jouer à ce vote le rôle mobilisateur qu’ils espéraient lui voir prendre. Heureusement, les grands principes faisaient déjà l’objet de traductions un peu concrètes et cela donne quelques raisons de prendre l’engagement au sérieux.
 
Le communiqué de Renault qui rend compte de ce qui a été acté lors de l’Assemblée Générale des actionnaires de la semaine dernière a de quoi surprendre. Le texte commence en effet par les lignes qui suivent.

"Lors de son Assemblée générale tenue le 23 avril, le Groupe a présenté à ses actionnaires sa raison d’être. Co-construite avec l’ensemble des salariés et en concertation avec ses parties prenantes, validée par le Conseil d’administration, elle exprime l'ambition et le sens du projet collectif du Groupe en France et dans le monde : 
"Nous faisons battre le cœur de l’innovation pour que la mobilité nous rapproche les uns des autres."
Par cette phrase, le corps social du Groupe et ses 170.000 salariés a voulu mettre en évidence la substance de sa mission au service de ses clients et de l’ensemble de ses parties prenantes. Faire battre le cœur de l’innovation, témoigne à la fois de la dimension profondément humaine et généreuse de Renault, tout autant que la créativité, l’inventivité et la qualité technique du Groupe."
On sourirait presque à le lire tant le texte suinte la bien-pensance RSE et mobilise la logorrhée consacrée où chaque terme est une référence à des concepts qui, chacun, a fait l’objet de moultes discussions
 
Le terme de raison d’être lui-même figurait en exergue du rapport Notat-Senard qui a précédé la loi Pacte dans la citation de H. Ford suivante : 
"L’entreprise doit faire des profits, sinon elle mourra. Mais si l’on tente de faire fonctionner une entreprise uniquement sur le profit, alors elle mourra aussi car elle n’aura plus de raison d’être."
Le terme était précisé plus loin et référé à son équivalent en langue anglaise ainsi qu’à l’ouvrage éponyme de Jacques Ellul. 
"La définition d’une ‘raison d’être’ (en anglais "purpose") n’est pas en soi un objet nouveau : c’est par exemple un élément essentiel du management stratégique des entreprises. Il y est considéré comme l’expression d’un futur désirable pour le collectif, à la fois justifiant la coopération, et rendant compte d’un enjeu d’innovation. C’est donc son introduction dans le droit et dans la gouvernance des entreprises qui est particulièrement innovante."
 
De fait, le rapport proposait -et la proposition a été retenue- explicitement ceci :
"Confier aux conseils d’administration la formulation d’une raison d’être visant à éclairer l’intérêt propre de la société et de l’entreprise ainsi que la prise en considération de ses enjeux sociaux et environnementaux".
 
Dans un très jésuite exercice d’équilibriste intellectuel, les auteurs précisaient ainsi leurs intentions : 
"L’objet social mentionné dans les statuts de la société étant devenu un inventaire des activités potentielles, souvent beaucoup plus large que le champ des activités réelles, la raison d’être est une recherche de cohérence. Elle est souvent formulée pour renforcer l’engagement des salariés, en donnant du sens à leur travail. Formulée par le conseil d’administration, la raison d’être peut aussi avoir un usage stratégique, en fournissant un cadre pour les décisions les plus importantes, afin de concrétiser l’intérêt propre de la société et de l’entreprise, et les considérations sociales et environnementales et ainsi d’apporter un contrepoids utile au critère financier de court terme. (…) Pourquoi la société ne pourrait-elle disposer que d’un "avoir" constitué de ses actifs et de ses passifs, pourquoi ne pourrait-elle pas faire valoir un "être" ? Si elle est dotée d’une volonté propre, de droits et d’obligations, et d’un intérêt propre parfois distinct de celui de ses associés, pourquoi ses décisions devraient-elles être guidées par une seule "raison d’avoir" sans une "raison d’être" ?"
 
On saisit l’idée. On comprend pourquoi, face à la financiarisation et aux errements du management structuré autour de la valeur actionnariale, aux licenciements "boursiers" et aux OPA hostiles, certains, y compris parmi les dirigeants du CAC 40, ont voulu allumer des contre-feux. On saisit que ceux-ci aient pu volontiers se recruter chez Danone ou Michelin, que les "dirigeants chrétiens" dont J.-D. Senard fait partie    ont été très actifs de longue date dans ces réflexions et, étant données les circonstances de sa nomination comme Président puis celle de la désignation de Luca de Meo comme DG de Renault, on comprend pourquoi le conseil d'administration est en avril 2021parmi les premiers à devoir graver dans le marbre la "raison d’être" que les dirigeants croient pouvoir associer au collectif qu’ils fédèrent.
 
J.-D. Senard y croit certainement autant sur le plan juridique qu’en termes managériaux et il semble qu’il ait mis à chercher à donner de l’épaisseur à l’assez fumeuse formule ‘Nous faisons battre le cœur de l’innovation pour que la mobilité nous rapproche les uns des autres.’ une fougue particulière.
Il a ainsi défendu que la raison d'être de Renault doit s'appuyer sur ses "racines qui lui donnent stabilité, profondeur, un contexte historique, culturel et géographique", mais doit aussi être son "étoile polaire, ce futur désirable où convergent toutes les énergies, qui ne s'additionnent pas mais se multiplient".
 
Comme le souligne dans La Tribune N. Bourassi, il est presque patent qu’il s’agit d’abord et avant tout de donner au cap pris depuis un an et particulièrement depuis que la "Renaulution" est lancée un autre contenu que celui qui consisterait à cesser de perdre de l’argent en faisant des sacrifices.
 
Pour convaincre les parties prenantes (et l’Etat en particulier) et les parties "constituantes"* (les salariés et leurs organisations syndicales représentatives), ils ont certes d’abord et avant tout à casser la dynamique de délocalisation qui a cours depuis de très longues années et semblent vouloir s’engager dans cette voie.
 
Ils doivent aussi pour que les équipes d’ingénierie se mobilisent, pour que Mobilize ait un sens, pour que la reconversion de Flins n’apparaisse pas comme un cache-misère et pour que l’électrification soit non seulement une réponse à des contraintes règlementaires mais encore un vrai engagement compatible avec les exigences du développement durable inscrire tous les efforts demandés et toutes les réorientations prises dans une perspective qui fasse sens.
 
C’est ce que la formule creuse que J.-D. Senard a essayé de remplir est censé faire. Heureusement, elle n’était pas la seule annonce et L. de Meo a été au-delà de la déclaration d’intention en affirmant qu’il fera de la RSE un chapitre de sa Renaulution incarné par trois piliers : 
i)    la baisse de l'empreinte carbone, 
ii)    la sécurité des clients et des salariés, 
iii)    l'inclusion et la transformation des compétences. 
 
J.-D. Senard et L. de Meo font de Flins une espèce de condensé et de mise à l’épreuve de cette "raison d’être" : en montrant que le site et ses salariés ne sont pas marginalisés en passant de l’assemblage de VN à ce statut de premier pôle de l’économie circulaire du groupe en Europe qui fait baisser l’empreinte carbone des activités du groupe et des véhicules qu’il met en parc et en renouvelant pour cela les compétences des uns et des autres par la structuration d’une "Re-Know University" chargée d'assurer la reconversion des salariés du groupe à travers des formations certifiantes ou diplômantes.
Bien évidemment, ces principes s’appliqueront au-delà de Flins et L. de Meo a ainsi annoncé la mise en place d’un système interne de tarification carbone.
 
Il semble donc qu’il faille prendre au sérieux cette raison d’être : puisque J.D. Senard avait voulu en proposant qu'elle soit voté par les conseils d'administration donner une vraie consistance au projet, il faut probablement que syndicats, sous-traitants et territoires d’accueil prennent les dirigeants au mot et demandent que chaque décision prise dans les temps à venir soit cohérente avec cette raison d’être et les définitions un peu plus claires et précises qui en seront données dans les temps à venir.

(*) La littérature sur la RSE introduit ce terme et le rapport Notat-Senard le reprend pour indiquer que toutes les parties prenantes ne sont pas concernées sur le même mode par la vie des entreprises. Les parties prenantes "subissent le risque de l’activité de l’entreprise" tandis que les paries constituantes "investissent dans l’entreprise et en subissent le risque". 

La chronique de Bernard Jullien est aussi sur www.autoactu.com.

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