Les arbitrages rendus sur la taxe carbone ou le coût de l’incapacité des défenseurs de l’environnement à susciter l’adhésion

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La chronique hébdomadaire de Bernard Jullien directeur du Gerpisa.

Un des paradoxes du capitalisme souvent soulevé par les historiens de l’économie est qu’il doit sa survie aux concessions qu’il est conduit à faire à ceux qui le combattent. Ainsi l’augmentation des salaires, la protection sociale ou les congés payés ont été arrachés par les luttes sociales à ceux qui prétendaient que cela mettrait à mal l’économie et se sont révélés être des ferments d’un développement durable des dites économies : le bonheur du capitalisme semble ainsi s’être fait malgré lui dans une dialectique historique remarquablement récurrente.

La question peut se poser sur ce mode aujourd’hui concernant les contraintes environnementales dont on prétend tour à tour qu’elles menacent la compétitivité des entreprises ou des nations et/ou qu’elles dessinent pour le capitalisme les frontières d’une nouvelle croissance : menacé par l’épuisement des ressources, le réchauffement climatique et la négligence dans laquelle il a trop longtemps tenu l’environnement naturel, le capitalisme aurait tout à gagner à accepter cette révision générale de ses principes et pratiques. De ce point de vue, les régulations et taxations environnementales seraient appelées à tenir aujourd’hui le rôle joué hier par les législations sociales.

Ceci ne paraît pas inepte et permet à tout le moins de combattre certaines objections portées par tel ou tel lobby. Il existe toutefois, comme on le perçoit fort bien ces dernières semaines dans le débat français sur la Contribution Energie Climat (CEC), une différence de taille : l’exigence sociale était portée par un mouvement social puissant alors que l’exigence environnementale n’est pour l’heure formulée que par des experts et des minorités dont le point de vue "éclairé" heurte moins semble-t-il les intérêts du capitalisme que les résistances de la majorité de la population ce qui, dans une démocratie élective, ne va pas sans poser problème.

Les arbitrages rendus cette semaine par l’Elysée sur la taxe carbone portent ainsi l’empreinte de ce conflit. On le sait en effet maintenant, la taxe existera mais elle sera fixée à un niveau que les experts estiment trop faible pour constituer un signal prix convaincant. De surcroit, elle ne sera pas assortie, comme la Commission Rocard le préconisait, d’une annonce d’augmentation progressive considérée comme la condition sine qua non à la structuration de comportements et au déclenchement d’investissements permettant de réduire significativement à terme les émissions de gaz à effets de serre. Ainsi conçue, la CEC semble bien avoir voulu ménager la chèvre écologique et le chou électoral et réussit l’exploit d’être aussi impopulaire que critiquée par ses promoteurs.

Pour la population, il s’agit d’un nouvel impôt qui pèse sur les pratiques héritées du passé dont ils voient mal comment ils pourraient s’abstraire. Pour les écologistes et experts promoteurs de la taxe, il s’agissait de favoriser des comportements vertueux. Toutefois, dans la mesure où les vertus en question ne sont pas associées aux mêmes mondes par les membres de la coalition pro-taxe, on se retrouve dans un situation très asymétrique où, au passif, le coût est très clairement identifié alors que, à l’actif, faute d’accord sur ce qu’il convient de promouvoir, ce que l’on gagnerait d’autre que la vertu reste nébuleux. Pour le consommateur, il s’agit alors de lâcher la proie pour l’ombre et le gouvernement est alors obligé de promettre la compensation forfaitaire intégrale pour tenter d’endiguer la vague d’impopularité.

Le cas de l’automobile illustre parfaitement la structure du problème et l’incapacité de la coalition des promoteurs de la taxe à la rendre sinon populaire du moins acceptable. Ainsi, dans le débat sur l’automobile, les écologistes entendent promouvoir une société de laquelle l’automobile disparaîtrait progressivement. Pour nombre d’entre eux, la seule aide légitime à l’automobile est une aide à la reconversion des salariés et des régions concernées par cette industrie moribonde. Le véhicule électrique est de leur point de vue un stratagème que mettent au point une coalition du lobby nucléaire et du lobby automobile pour détourner la France des voies de la recherche de vraies alternatives écologiques. Il est alors impératif de taxer l’électricité comme les autres sources d’énergie pour ne pas doter le VE d’un privilège indu. Pour le gouvernement et nombre d’experts, les alternatives acceptables sont plus ouvertes et la taxe, en rendant solvables des demandes nouvelles, comme celle de véhicules électriques, permettra au marché de les dégager. A quel prix et à quelle échéance ? Cela reste indéterminé et l’est évidemment d’autant plus que le montant de la taxe est initialement faible et que sa progression n’est pas définie.

Le consommateur sait qu’il va devoir payer. On lui dit que ceci sera compensé et que s’il opte pour des alternatives, il empochera la compensation sans avoir acquitté la taxe. Il voit d’autant plus mal en quoi pourront consister les alternatives qu’il n’y a pas d’accord politique sur leurs contours et pas de visibilité économique sur leurs conditions de promotion. Dans ce contexte ceux qui, comme les constructeurs promoteurs du VE, ont besoin de la taxe pour développer leurs projets ne se précipitent pas pour en soutenir le principe. Ils ont dès lors des raisons de douter de sa pérennité et de sa progressivité dans le temps, les arguments de ceux qui, dans leurs états majors prônent la prudence se voient renforcés et leurs programmes d’investissements potentiellement réduits.

La chronique de Bernard Jullien est aussi sur www.autoactu.com.

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