Accord Renault : le verre est-il à moitié vide ou à moitié plein ?

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Entre le satisfecit de Ghosn relayé par le gouvernement qui s’empresse d’ajouter que l’accord eut été meilleur si l’accord national était intervenu en amont des négociations chez Renault, les déclarations hésitantes des syndicats signataires et les arguments de la CGT non signataire, il est difficile de se faire une opinion de la portée de l’accord qui a finalement été signé cette semaine.

Ses défenseurs indiquent que l’accord assure non seulement la pérennité des sites Renault en France mais organise en pleine crie un renversement de tendance par rapport à ce qu’avait été depuis plus de dix ans la dynamique de la production de Renault en France : contre une logique délétère de décroissance qui impliquait des taux de charge toujours plus faibles que ceux des sites concurrents, des âges moyens des salariés en hausse et des affectations des fabrications qui transformaient les sites français en dernier recours utilisés lorsque les sites concurrents étaient saturés – c’est à dire rarement dans un contexte de décroissance du marché européen et des parts de marché de Renault sur ce marché -, on repartirait sur de bonnes bases. Le couple "reformatage" et baisse programmée des effectifs inclus dans l'accord permettrait de conférer aux sites français des arguments qui, chez Renault comme chez ses partenaires Nissan ou Mercedes, permettraient d’envisager les prochains "rounds" d’affectation des modèles et des volumes en des termes beaucoup plus favorables.

Ils ajoutent que dans l’entreprise comme dans l’ensemble de la filière qui dépend des fabrications françaises, une forme de dialogue autour de la quête collective d’une compétitivité coût et hors coût, s’ouvre avec l’accord à condition que la direction soit surveillée et incitée – par le dispositif de suivi de l’accord en particulier – à rester dans les dispositions qu’elle a paru manifester dans les dernières phases de la négociation. La CFE-CGC semble faire ce pari en considérant que l’accord n’est pas bon mais contraint a minima la direction à ne pas fermer de sites et à laisser ouverte la porte au dialogue. FO déclare de la même manière que "prendre le risque d’un avenir vaut mieux que pas d’avenir du tout". Quant à la CFDT, elle insiste sur la nécessité de prendre appui sur la base que constitue l’accord pour amener la direction à réenvisager les arbitrages rendus jusqu’ici à la fois au sein de l’Alliance et dans la gestion de la filière et donc des achats en France .

On le perçoit, lorsque l’on veut bien se pencher sur les positions des syndicats signataires, on est assez loin de l’image qu’ont voulu en donner Arnaud Montebourg ou Carlos Ghosn et pas très éloigné de l’interprétation de Fabien Gâche, délégué central CGT-Renault qui souligne combien l’accord passe mal "à la base". De même, s’agissant des contreparties obtenues en compensation des concessions faites sur les salaires, le temps de travail et la mobilité, F. Gâche a quelques arguments pour indiquer qu’il s’agit surtout de rhabiller en concessions de la direction des décisions d’investissement et d’affectation déjà prises depuis 2011 comme celle de fabriquer 100 000 Trafic à Sandouville ou d’investir 420 millions pour les véhicules du programme 15-40 à Douai.

Ainsi, du point de vue des salariés, le verre est, pour l’heure, plutôt à moitié vide qu’à moitié plein : en échange de leurs concessions, ils ont obtenu de la direction qu’elle affirme clairement sa volonté de conserver production et sites français en vie, que rien de ce qui était engagé ne soit remis en cause, que quelques ajouts de volumes interviennent à Flins sur Clio 4 et que les tractations avec Nissan et Mercedes pour compléter les volumes Renault se poursuivent. Dans la mesure où les négociations sont intervenues sur fond de fermeture d’Aulnay, de chiffres d’immatriculations en chute libre, de concessions de plus grande ampleur en Espagne et de prévisions très alarmistes sur la conjoncture économique en France et en Europe, le rapport de force leur était très peu favorable et ils ne pouvaient guère espérer mieux dans ce contexte.

Comme l’indique l’évolution de la négociation sur les salaires pour lesquels la direction proposait au départ un accord de modération pluri-annuel que les syndicats ont refusé pour imposer le retour aux négociations annuelles obligatoire (NAO) dès 2014, le pari des signataires est de ne se couper ni de la direction ni d’une partie de leur base qui ne leur aurait pas pardonné de donner à la direction l’occasion de mettre à exécution les menaces récurrentes de fermetures de sites qu’elle a fait plâner. De ce point de vue, les clauses de surveillance des conditions d’exécution de l’accord qui doivent permettre aux organisations signataires de poursuivre le dialogue et de "faire le point" avec la direction en 2014 sur les efforts et engagements pour évoquer éventuellement "la réversibilité de telle ou telle disposition".

L’Humanité en conclut que : "Les conséquences pour les salariés seront donc à long terme, puisque des pans entiers de l'organisation du travail sont modifiés (annualisation du temps de travail, refonte des comptes épargne temps, plafonnement du nombre de jours de congés capitalisables), et ces concessions demandées aux salariés sont à durée indéterminée (sauf le gel des salaires). En revanche, les engagements de la direction ne sont pas à durée indéterminée".Les syndicats signataires qui, à la différence de la CGT qui s’est abstenue, seront associés à ces discussions font elles le pari que, comme le déclin des volumes, les concessions faites, plus encore que les engagements pris par la direction, sont réversibles. Faute d’avoir obtenu, une "clause de bonne fortune" qui aurait permis que l’accord implique cette réversibilité, ils estiment que le retour à des volumes croissants et à des indicateurs de performance plus flatteurs peut leur permettre demain de se trouver dans un rapport de force qu’ils pourront exploiter d’autant mieux que la négociation qui n’a guère été à leur avantage cette fois ci sera restée ouverte. Dans les mois et les années qui viennent, l’intelligence respective des parties prenantes à la négociation dira si signer cet accord, vouloir croire en la capacité des sites français à montrer qu’ils peuvent être performants lorsqu’on leur donne du travail et en l’obligation de la direction à le reconnaître à terme était un pari tenable ou si, comme le croit la CGT, les dés étaient pipés d’emblée.

Bernard Jullien

La chronique de Bernard Jullien est aussi sur www.autoactu.com.

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