La Lettre du GERPISA no 118 (décembre 1997)

Note d'ouvrage - Nicolas Hatzfeld


Farewell to the Factory

Auto workers in the late twentieth century

Ruth Milkman

University of California Press, 1997, 234 p.

Pendant les années 1980, alors que se menaient les expériences exemplaires de Nummi ou de Saturn, qu'est-il arrivé aux autres usines automobiles américaines, les usines anciennes, touchées elles aussi par la vague de restructuration qui s'est répandue dans le pays ? Ruth Milkman nous présente une autre étude de cas, qui vise à recentrer le débat. Pendant une décennie, à partir de 1982, seule ou en équipe, elle a mené des recherches diverses sur l'usine GM de Linden dans le New Jersey, fondée en 1937 et longtemps dédiée aux modèles de luxe pendant l'ère dorée de l'après-guerre : enquêtes dans l'usine et en dehors, cycles d'entretiens, recherches documentaires...

Avant d'aborder les mutations des années 1980, l'auteur revient sur le double héritage des décennies antérieures. Le chapitre prisoniers of prosperity présente le double aspect des relations salariales : d'un côté de hauts salaires, des avantages sociaux attractifs, un syndicat puissant, et de l'autre côté un travail répétitif, des traitements inégalitaires et un commandement rude, souvent ressenti comme humiliant. Cette relation se traduit par forte conflictualité, classique aux Etats-Unis. Les années 1970 voient la montée d'influence, dans l'UAW locale, d'une tendance combative et plus proche des ouvriers de production, qui devient dominante au moment où les conditions se renversent. A l'époque de la crise de l'industrie automobile, les firmes obtiennent des concessions syndicales.

Le livre se concentre sur les années 1985-86. GM ferme alors le site de Linden pour le moderniser et l'affecter à la production de petites Chevrolet, concuremment avec d'autres usines ; avec une suppression d'emplois de plus de 1000 emplois, environ 1 sur 5. Déjà, depuis 1984 existait un système de protection des emplois, la Job bank, pour certains salariés provisoirement inemployés. Mais la fermeture s'accompagne d'un programme de départs avec une prime souvent proche de 25000 à 35000 $, qui rencontre un succès étonnant et qui explique le titre du livre. Ruth Milkman nous présente les deux groupes, suivis pendant plusieurs années. Les partants, souvent, disent ne plus supporter l'usine et ne guère avoir confiance dans son avenir. Beaucoup veulent commencer ou développer une petite entreprise. Dans leur majorité, ils ne regretteront pas leur choix, même avec un salaire diminué. Agés d'une trentaine d'années, ils retombent en général sur leurs pieds : les hispaniques, les noirs et les femmes réussissent moins.

Ceux qui reviennent font l'expérience de la "nouvelle Linden". Comme la majorité des usines américaines restructurées, celle-ci connaît une mutation limitée. Automatisation marquante en tôlerie et peinture, changements ergonomiques au montage. Une réforme des relations salariales est préparée, sous le signe de la participation. L'auteur insiste sur le fait qu'à cette époque, cette idée rencontre un écho très favorable parmi les ouvriers, et aussi après, quand la déception s'installe. En fait, les travailleurs qualifiés disent gagner en responsabilité et en qualification, alors que les ouvriers de production disent que leur initiative et leur compétence est encore réduite. Mais c'est plutôt dans le commandement et la participation que la déception est amère. Les symboles de la participation comme boutons d'arrêt de chaîne ou réunions de groupe payées sont vite écartés. La maîtrise ne change que partiellement ses méthodes, le syndicat est affaibli.

D'où le second sens du titre : faudrait-il vraiment, selon l'auteur, regretter ce type de travail ?


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