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De quoi la cession par Forvia de sa division "Intérieurs" est-elle le signe ?
Soumis par Alexandra Kuyo, Sorbonne Université ENS Paris-Saclay le 18 mai 2026 - 12:04
La chronique hébdomadaire de Bernard Jullien Ancien directeur du Gerpisa, maître de conférences en économie à l'Université de Bordeaux et conseiller scientifique de la Chaire de Management des Réseaux du Groupe Essca.
Forvia a cédé fin avril à un fonds américain appelé Apollo sa division "Intérieurs" qui pesait pour 18% de son chiffre d’affaires et employait 40% de ses 75.000 salariés. Cette opération très importante est destinée à alléger une lourde dette contractée au moment du rachat de Hella. Inquiétante du point de vue des établissements et salariés cédés, l’opération est censée remettre l’entreprise en ordre de marche. Parce qu’elle était difficilement évitable financièrement et qu’elle s’accompagne d’un tri dans les activités défendable, on pourrait y croire. Hélas, la question des choix géographiques n’est pas posée alors que les déconvenues de l’entreprise en Chine se confirment.
Forvia n’a pas digéré le rachat de Hella en 2022 et est plombé depuis par une dette dont l’allègement reste l’obsession des dirigeants comme des analystes. De prime abord, l’invocation de la "malchance" semble se justifier puisque, comme il a été souvent souligné depuis quatre ans, "l’opération, qui lui a permis d’accéder au septième rang mondial, avait précédé́ de quelques jours l’invasion russe en Ukraine, suivie d’une brutale hausse des taux".
De fait, la combinaison d’une augmentation très importante du coût de la dette et de la baisse de l’activité rendait l’opération a priori plutôt séduisante plus scabreuse. Les efforts demandés depuis à toutes les divisions pour faire des économies et réduire le ratio d’endettement ne sont pas apparus suffisants et Martin Fischer, le nouveau patron, a décidé d’aller au bout du projet de cession de la division "Intérieurs" qui était déjà à l’étude.
Cette cession intervient après que des mesures d’économies drastiques aient été mises en œuvre. Un plan, baptisé EU-Forward, avait plus précisément été conçu pour l’Europe en 2024 et prévoyait, entre 2024 et 2028, 10.000 suppressions d’emplois, pour passer de 75.000 à 65.000 personnes. Martin Fischer annonçait fièrement il y a quelques semaines que Forvia était en avance et en avait déjà supprimé 6.400. Cela a permis à l’entreprise d’améliorer sa marge opérationnelle de 5,2% en 2024 à 5,6% en 2025 mais la perte nette s’est établie à 2,1 milliards d’euros (contre 185 millions en 2024) pour un chiffre d'affaires de 26,15 milliards (contre 27 en 2024). Sur ces 2,1milliards de perte 1,8 sont liées à "des dépréciations dans plusieurs activités (éclairage, électronique, hydrogène avec sa filiale Symbio partagée avec Michelin et Stellantis qui s’en désengage)".
Malgré cela, même si les trois quarts de ses pertes sont liées à des charges exceptionnelles en large partie liées aux restructurations, on peut concevoir que le fait que la dette n’ait été allégée que de 600 millions pour passer de 6,6 milliards à 6 ait pu conduire à chercher à accélérer le désendettement par une cession.
Ladite cession est majeure puisque la division "Intérieurs" emploie 31.000 salariés dans 60 sites dans le monde et génère 18% du chiffre d'affaires de Forvia. Forvia est troisième mondial dans cette activité. Le fait que la division concernée emploie plus de 40% des effectifs pour une part bien moindre du chiffre d'affaires a pu peser dans le choix : mécaniquement le chiffre d'affaires par salarié va s’en trouver notoirement amélioré et les marchés vont apprécier.
Les 1,8 milliards d’euros que paiera l’acquéreur serviront pour un tiers à faire face à la moins-value associée à la sortie mais les deux tiers viendront bien réduire la dette. Ainsi, fin 2026, la dette ne serait plus que de 4,5 milliards d’euros et le ratio "dette nette sur Ebitda" devrait être ramené de 1,7 à 1,5. La situation financière de l’entreprise s’en trouvera assainie. Reste à savoir d’une part, ce que deviendront les établissements et les salariés de la division "Intérieurs" cédée au fond américain Apollo et d’autre part, ce que deviendra le Forvia aminci qui, ainsi que le souligne Le Figaro, "n’a enregistré depuis six ans qu’une seule année avec un résultat positif, en 2023".
L’une et l’autre question sont essentielles car la question des cessions risque de devenir dans les mois à venir récurrente et, son pendant, celle du choix des activités et des investissements à privilégier se pose de même à Forvia comme elle se pose aux autres grands équipementiers européens.
Concernant l’acquéreur, le fonds américain Apollo se présente comme n’étant pas tout à fait novice en matière automobile puisqu’il est déjà au capital de Tenneco, TI Automotive et Panasonic Automotive qui génèrent collectivement 28 milliards de dollars de chiffre d’affaires annuel et emploient plus de 120.000 personnes dans 50 pays.
Apollo est un fonds de private equity qui est extrêmement diversifié et qui se targue d’avoir développé une grande capacité à remettre sur pied des groupes en difficulté. L’objectif est souvent de transformer l’entreprise acquise pour l’introduire éventuellement en bourse à terme. L’équipementier Tenneco a ainsi été acquis en 2022 après avoir acquis Federal-Mogul et avoir peiné à faire face à la dette contractée alors. Apollo en est alors devenue l’unique propriétaire et l’entreprise a été sortie de la cote du NYSE. On parle cette année d’une possible réintroduction de Tenneco en Bourse qui serait, selon la presse financière, "la principale voie de monétisation pour Apollo".
Apollo Global Management est un fonds new-yorkais comme Blackstone, KKR ou Carlyle qui reprend des entreprises en difficulté lourdement endettées, les redresse et les désendette en leur faisant subir le régime qui permet d’obtenir de tels résultats. Léon Black, qui a co-fondé le fonds avec Marc Rowan et Joshua Harris, déclarait à Bloomberg en 2020 : "C’est pendant les récessions que nous avons gagné le plus d’argent."
Malgré ces déclarations qui semblent assumer la réputation de "vautours" de tels fonds, Apollo est réputé pour s’être structuré autour de très fortes expertises sectorielles qui lui permettent de bien choisir ses cibles d’abord et de ne pas se tromper ensuite dans ses choix de portefeuille quel que soit le secteur. En France, en 2015, c’est Apollo qui avait repris Verallia, filiale de Saint-Gobain spécialisée dans l’emballage en verre ou Latécoère. Ni dans un cas ni dans l’autre, il ne semble y avoir eu de sacrifices majeurs des compétences des entités reprises. Dans les sites français de Forvia concernés comme Etupes, Méru, Hénin-Beaumont, Auchel ou Bains sur Oust, le discours rassurant de la direction développant ces arguments et expliquant qu’Apollo a déjà fait des acquisitions dans l’automobile qui ne sont pas soldées par des catastrophes ne convainc qu’à demi. "Ça aurait été une nouvelle acceptable si on avait été repris par un industriel. Il aurait pu apporter des moyens pour développer l’outil industriel pour aller chercher de nouveaux marchés", affirme le délégué CGT d'Etupes.
Son homologue CFDT à Méru est sur la même longueur d’ondes et déclare : "L’histoire industrielle montre que quand il y a une vente à un fonds d’investissement ça s’accompagne de restructuration. Si sur le principe, nous ne sommes pas opposés à une cession, nous voulons des garanties sur l’emploi, sur les sites et sur les investissements."
Inutile de dire que si les conditions de vente de la division sont satisfaisantes pour Forvia alors il est probable que l’acquéreur a exigé d’avoir les coudées franches et de pouvoir faire librement dans les temps à venir les choix qu’il considèrera comme opportuns. On comprend alors la colère du délégué CFDT de l’Oise qui s’indigne : "Les salariés ont fait leur part du travail. Ils ont contribué à la richesse du groupe depuis toutes ces années. Ils n’ont pas à payer la facture sociale imposée par des choix financiers qui ne sont pas de leur ressort."
De ce point de vue, les choix de Faurecia puis de Forvia méritent effectivement d’être interrogés et, dans cette perspective, c’est l’opération Hella qui pose problème. Réalisée à un moment où l’entreprise était certes en meilleure posture, elle représentait une prise de risque assez considérable. Malgré des résultats peu convaincants en 2021, le management de Forvia visait écrivait alors l’Argus à l’horizon 2025 "un chiffre d'affaires supérieur à 33 milliards d'euros et une marge opérationnelle supérieure à 8,5% du chiffre d'affaires, ainsi qu’un cash-flow net d'environ 1,75 milliard d'euros." L’article ajoutait : "Le groupe compte également accélérer dans la mobilité électrique, la production de matériaux durables et dans la filière hydrogène."
En 2026, les presque 10 milliards manquant et les provisions qu’il faut passer pointent le fait que la clairvoyance stratégique n’a pas toujours été au rendez-vous. Le choix entêté de l’hydrogène a été une erreur partagée avec d’autres certes mais une erreur tout de même. La partition du portefeuille en deux pôles proposée par Martin Fischer pour structurer le plan stratégique "Ignite" semble assez pertinente : il met l’électronique et les sièges dans un premier groupe qu’il considère comme ayant un fort potentiel de croissance et la partie "Clean mobility" (échappements), l’éclairage et les pièces détachées dans un second. Le premier est celui où l’on investit lourdement et où l’innovation est le maître mot. Le second correspond aux "vaches à lait" et est voué à générer du cash en se focalisant sur les problématiques de maîtrise des coûts.
Cette partition ne règle pas toutefois la question de l’empreinte géographique. De ce point de vue, depuis des années, Forvia a emboité le pas aux constructeurs et équipementiers allemands et ne jure que par la globalisation. Le prédécesseur de Martin Fischer, Patrick Koller ne perdait pas une occasion de rappeler son credo mondialiste considérant qu’il n’était pas raisonnable de s’opposer à la déferlante chinoise par le protectionnisme et qu’il fallait au contraire que les Européens continuent d’affirmer leurs ambitions en Chine pour être partie prenante de cette croissance et des mutations qui y sont associées En 2025, comme nous le soulignions récemment concernant Mercedes ou Volkswagen, cet acharnement paraît vain et le bilan des clients et des volumes d’activité perdus et gagnés n’est plus favorable : le chiffre d'affaires de Forvia en Chine baisse de 15 points et le premier trimestre 2026 confirme la tendance.
La Chine pourrait bien être pour Forvia l’équivalent géographique de l’hydrogène sur le terrain technologique. De très grands équipementiers chinois sont en train de prendre pied dans le top 50 mondial et ils vont, comme leurs collègues constructeurs, avoir la peau de leurs concurrents non chinois chez eux avant d’aller les attaquer et/ou les racheter ou racheter leurs usines sur leurs bases domestiques.
La démondialisation est largement entamée et le fait de gagner encore quelques clients en Chine ne saurait être un signe suffisant pour justifier que l’on s’acharne à l’ignorer.
La chronique de Bernard Jullien est aussi sur www.autoactu.com.
The weekly column by Bernard Jullien is also on www.autoactu.com.
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