Hommage à Michel Freyssenet. Pascal Combemale

La division du travail au cœur de la dynamique du capitalisme
Pascal Combemale, professeur de sciences sociales en classes préparatoires au lycée Henri-IV

J'ai découvert Michel Freyssenet il y a longtemps, en lisant La Division capitaliste du travail (Savelli, 1977). Ce livre reprenait les résultats d'une enquête menée en 1973-1974, dans le cadre du Centre de sociologie urbaine. Nous sommes donc dans les années 1970, marquées par les grèves des OS : en mai 1971 à Renault-Le Mans, en février-mars 1972 à Penarroya à Lyon, de mars à mai 1972 au Joint français à Saint-Brieuc, en mars-mai 1973 à Renault-Billancourt, etc. En juin 1973, commence le mouvement des Lip. Ces luttes succédaient à l'automne chaud italien, au cours duquel c'est l'organisation même du travail qui avait été contestée. Voici pour l'air du temps, qui a marqué toute une génération, et dont témoigne si bien L'Établi de Robert Linhart (Minuit, 1978).
 
Jusqu'alors, les héros emblématiques de la classe ouvrière étaient le mineur, le cheminot, le métallo, des ouvriers qualifiés ou classifiés « professionnels ». Avec les luttes des OS, soumis au « travail en miettes » décrit par Georges Friedmann (1956), la question de la déqualification devient centrale, en relation avec l'approfondissement de la division capitaliste du travail. Une autre référence majeure de cette époque fut l'ouvrage de Harry Braverman, Travail et capitalisme monopoliste, dont la traduction a été publiée par Maspero en 1976. Lui-même ancien ouvrier, Braverman mettait l'accent sur ce qu'il appelait la « dégradation du travail ». Rappelons enfin que la Critique de la division du travail est aussi le titre d'un recueil de textes publié par André Gorz en 1973 (il inclut le célèbre « What do bosses do ? » de Stephen Marglin). Dans cet ensemble de contributions à l'analyse des rapports sociaux entre le capital et le travail, Michel Freyssenet a mis l'accent sur le processus structurel de déqualification-surqualification, établissant un lien organique, inhérent au capitalisme, entre la dépossession des uns (et l'on songe ici au désarroi de Demarcy, privé de son établi) et le privilège des autres, en écho à la célèbre phrase de Marx : « Les puissances intellectuelles de la production se développent d'un seul côté parce qu'elles disparaissent sur tous les autres. » Cette thèse a priori réfutée par la montée des qualifications intermédiaires mérite d'être reconsidérée au moment où se manifeste une tendance à la polarisation des qualifications, et en se plaçant à l'échelle mondiale, car le processus se redéploie dans l'espace.
 
Co-fondateur du Gerpisa (Groupe d'études et de recherche permanent sur l'industrie et les salariés de l'automobile) en 1992 avec Patrick Fridenson, Michel Freyssenet a continué à privilégier cette articulation entre le travail empirique, l'enquête de terrain, par conséquent située, et l'analyse des rapports sociaux qui structurent la réalité observée dans l'atelier ou le bureau. Le « Repères » écrit avec Robert Boyer sur Les modèles productifs (2000, traduit en allemand, anglais et espagnol) montre tout l'intérêt de cette perspective, à la fois micro et macro, sociologique et historique.
 
C'est principalement à cette fidélité de Michel Freyssenet à cet esprit des années 1970 que nous voulons rendre hommage. Car l'analyse de cette matrice des rapports sociaux que constitue la division du travail, avec en arrière-plan les questions de la technique et des conditions de l'autonomie, beaucoup trop délaissée ensuite, nous semble viser juste. Mais c'est peut-être la vision d'une génération.
 

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