Renault en Algérie : constructeur défricheur

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L’inauguration en grande pompe de la modeste usine d’assemblage Renault à Oran par deux ministres français, le premier ministre algérien et Carlos Ghosn a donné lieu à une polémique. Marine Le Pen a en effet publié un communiqué dans lequel elle déclare : "Qu'une usine Renault se crée en Algérie, pourquoi pas, mais que des ministres français viennent célébrer cet événement au moment où nos propres usines françaises ferment et les délocalisations s'accélèrent, c'est tout bonnement insultant pour les travailleurs français". C’est Jean-Claude Mailly qui a du coup dû voler au secours de Carlos Ghosn et du gouvernement pour indiquer que la volonté algérienne de profiter du décollage de son marché intérieur pour se doter d’une industrie automobile était légitime et qu’en être partenaire était très normal pour un constructeur comme Renault. Aujourd’hui, le développement du marché algérien implique une augmentation des importations et n’a aucun effet favorable sur l’activité. Il en résulte que, lorsque le marché baisse comme cela a été le cas en 2013 et 2014, les autorités n’ont aucune raison de le soutenir et de faciliter par exemple l’accès au crédit.

Cette problématique est on ne peut plus classique dans la géopolitique de l’automobile. Renault plus que d’autres a appris à transformer ces contraintes en opportunités et, en Iran, en Colombie, en Roumanie ou en Russie a accumulé un savoir-faire diplomatico-industriel lorsqu’il s’agit d’apparaître loin de France comme un quasi-constructeur national. Dans le cas algérien, ce savoir-faire politique a été mis assez rudement à l’épreuve. En effet, le passé franco-algérien est plus un passif qu’un actif et il suffit de passer quelques minutes sur les blogs algériens pour constater combien la méfiance vis à vis des anciens colons est grande. Ajoutons à cela le fait que Renault ait 'fait affaire' pour construire son site d’exportation vers l’Europe avec le voisin et rival marocain et ne puisse du coup proposer à l’Algérie qu’un petit site destiné à assembler pour le marché local et d’éventuels marchés africains ensuite et l’on a une idée des trésors de diplomatie qu’il aura fallu déployer pour faire aboutir les discussions.

Le marché algérien a culminé en 2012 au dessus de 600 000 unités. Il était revenu en 2013 à 554 000 et a vu sa chute s’accélérer en 2014 où il sera de l’ordre de 450 000 (1). Avec ses deux marques, Renault domine le marché : en 2012 et 2013, plus de 110 000 voitures (dont 40 000 Dacia environ) y avaient été vendues et cela en faisait le 7ème marché du groupe; au premier semestre, la baisse de 31% annoncée était plus importante encore que celles enregistrées en Argentine (- 24 %) et en Turquie (- 26 %) et, avec 44 000 véhicules vendus, ce n’était plus que le 11ème marché pour les deux marques réunies. Dans ce contexte, s’apprêter à assembler 25 000 Symbol par an pour le marché local est déjà assez audacieux : il s’en est certes vendu 15 à 16 000 par an, assure le PDG de Renault Algérie Production, Bernard Sonilhac (2), mais cela ne paraît pas extensible à l’infini. Dès lors, l’objectif de 75 000 véhicules à terme est évidemment plus audacieux encore : cela correspondrait à la totalité des ventes que la marque Renault a réalisé en Algérie en 2013 sachant que, hors Algérie, les ventes de la marque au Maroc, en Tunisie et en Egypte totalisaient la même année 31 500 véhicules (VP + VU). Certes, Renault partage le risque avec les investisseurs publics locaux qui détiennent 51 % de Renault Algérie Production mais le groupe français s’est engagé non seulement à faire progresser les volumes produits mais encore à augmenter graduellement les contenus locaux aujourd’hui limités à quelques pièces plastiques injectés sur place par Joktal et aux sièges pour lesquels un autre fournisseur, Martal, vient d’être choisi (3). La presse algérienne, souvent très critique sur le projet, parle d’un taux d’intégration locale de 12% et émet quelques doutes quant à la capacité de Renault de tenir son engagement de le faire grimper à 42%. Ainsi, dans Liberté-Algérie, on lit : "Il est fort probable que les opérateurs nationaux appelés, on ne sait comment, par les autorités algériennes, à "entrer de plain-pied dans les chaînes de valeurs internationales et à accéder à des segments à haute charge en matière grise” reviennent, une fois encore, bredouilles. Il semblerait même, dans le cas d’espèce, que nos négociateurs n’aient pas assez valorisé auprès du constructeur français notre expérience industrielle, la technicité de notre main-d’œuvre et, surtout, le dynamisme de notre marché intérieur dont Renault est, faut-il noter, déjà leader incontesté depuis au moins 8 ans" (4).

Ainsi, vu du côté de l’investisseur ou de l’actionnaire, le projet paraîtra volontiers surdimensionné et les contraintes mises par l’Etat algérien et acceptées par Renault excessives. Vu d’Algérie, l’impression inverse prévaudra et l’on s’en prendra volontiers à la collusion de l’Etat français, des fonctionnaires et politiques algériens incompétents et de la multinationale Renault pour expliquer que le jeu n’en valait pas la chandelle. Il n’en reste pas moins que, comme l’a indiqué Emmanuel Macron, si Renault ne l’avait pas fait, c’est très probablement Volkswagen qui, comme il y a un peu plus de vingt ans lorsque s’est négociée la reprise de Skoda, aurait créé une telle usine. Ce qui est en jeu n’est rien moins que la capacité de dominer un marché et d’être, en matière automobile, celui – ou l’un des deux ou trois – sans qui rien ne se décide en matière fiscale, règlementaire ou douanière. Certes, il y a – le dossier iranien l’a rappelé – des risques importants à rentrer dans ces jeux mais il y a aussi beaucoup à gagner : Renault a, depuis l’échec Skoda en 1991, beaucoup appris en ce domaine et, autant que son savoir faire technologique, ce savoir faire là est un actif stratégique clé.
Bernard Jullien

(1) http://www.algerie-focus.com/blog/2014/07/le-marche-automobile-algerien-... ou http://www.lexpressiondz.com/actualite/204596-le-marche-en-chute-libre.html
(2) http://www.usinenouvelle.com/article/l-algerie-une-bonne-porte-d-entree-...
(3) http://www.usinenouvelle.com/article/la-premiere-usine-renault-d-algerie...
(4) http://www.liberte-algerie.com/actualite/renault-algerie-gagnant-gagnant...

La chronique de Bernard Jullien est aussi sur www.autoactu.com.

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