Après la VE Mania, le VE Bashing ?

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France 5 a proposé le 12 octobre, la diffusion d’un documentaire de Martin Mischi intitulé "la voiture électrique, pas si écolo !" (1). Annoncée largement par la chaîne, l’émission entendait révéler au grand public ce qu’on lui aurait caché depuis des années et que l’on continuerait à lui cacher pour pouvoir continuer à engager la France dans une impasse économique et écologique. Sans prétendre que, avec une malhonnêteté sans borne, les auteurs conduisaient contre le VE une enquête à charge, on ne peut que souligner que le propos était clairement de prendre le contrepied des plaidoyers habituels des pouvoirs publics, de Renault-Nissan et de tous les militants de l’électrique pour donner la parole au très composite camp des opposants au VE. Même si la volonté de "faire le buzz" et de faire de l’audience a donné à ce reportage un aspect percutant mais bien simpliste souvent, il ne s’agit pas là d’un cas isolé. Le Cercle des Echos a également publié sous un titre presqu’identique un article de B. Dessus, auteur d’un rapport de Global Chance à paraître, qui développe, en des termes beaucoup plus rigoureux, une argumentation proche (2). La Tribune avait, en décembre 2013, repris – avec le même titre - un rapport de l’ADEME qui allait dans le même sens (3). France Culture a proposé vendredi dans le Magazine de la Rédaction un reportage qui – en des termes bien moins partisans – cherchait à évaluer le bien-fondé de l’option tout électrique prise par notre pays et que la loi sur la transition énergétique cherche à réaffirmer (4).

Dans le reportage diffusé par France 5, la "démonstration" consiste d’abord à montrer que les prestations promises par les constructeurs pour leurs véhicules électriques (VE) ne sont pas toujours au rendez-vous. Renault comme Nissan feraient ainsi – suggère-t-on – bien plus de consommateurs déçus que de consommateurs conquis. L’autonomie annoncée serait particulièrement surévaluée. L’impact de l’usage de la climatisation et du chauffage – de piètre qualité selon un utilisateur déçu de Zoé interrogé – est minoré. La disponibilité des bornes promises est – le reportage le montre – très aléatoire. Pour l’essentiel et même si – comme le montre Y. Nussbaumer de Automobile Propre (5)– les constructeurs sont beaucoup plus honnêtes que le reportage ne le prétend sur les autonomies réelles dans diverses conditions d’utilisation, les problèmes soulevés existent bien.

Ils n’empêchent toutefois pas la très grande majorité des utilisateurs de VE d’être plutôt satisfaits en partie parce qu’ils se gardent bien d’aller chatouiller comme a souhaité le faire l’équipe de la 5 les limites d’un véhicule dont ils savent qu’il n’a pas la polyvalence d’un thermique. Quant au problème des bornes et de leur disponibilité, il renvoie à celui de l’engagement de la nation dans le développement de ce type de motorisation dont le reportage entend précisément interroger le bien-fondé : le fond du problème est là.

Il faut en effet choisir entre deux arguments. Soit on considère que le VE est intrinsèquement aberrant et que ses insuffisances actuelles ne font que révéler que tel est le cas et que tel sera toujours le cas, soit on considère que le VE a de solides raisons d’être soutenu dans son développement et alors les insuffisances actuellement constatées ont vocation à être dépassées pour en faciliter le développement. Dans la première hypothèse, ceux qui s’engagent dans le tout électrique consomment des ressources que d’autres industries automobiles et d’autres nations plus avisées emploient pour pousser leur avantage sur les bonnes technologies et les bons équipements publics. Dans la seconde hypothèse, ceux qui cherchent à lever ces incertitudes essuient certes les plâtres pour les autres mais peuvent espérer engranger grâce à ce positionnement en pionnier un avantage compétitif décisif. Fondamentalement, c’est ce coûteux et risqué pari sur l’électrique qui est en jeu et, puisqu’il engage la nation, il est normal que l’on cherche à éclairer ce choix et à le rendre le plus démocratique possible.

De ce point de vue, comme les travaux sur le bilan écologique total du VE comparé au véhicule thermique le montrent, deux grandes questions surgissent. La première concerne la production des véhicules et de leurs batteries, leurs cycles de vie et les conditions dans lesquelles ils peuvent être recyclés en fin de vie. La seconde concerne la production d’énergie électrique et l’inscription du VE dans les politiques énergétiques nationales. Aux deux niveaux, on est ramené à un débat que l’on ne peut clore en comparant, avec des données 2014, les performances respectives des différentes "filières". Comme le fait remarquer Antoine Decelle dans sa réponse aux analyse de Global Chance : "Le véhicule thermique bénéficie d’un siècle d’avance en termes de maturité industrielle, et une Ford T affichait une consommation quatre fois supérieure aux standards actuels. Si le véhicule électrique suit une progression comparable dans les années à venir, son empreinte écologique devrait baisser considérablement, et offrir un bilan beaucoup plus avantageux qu’aujourd’hui. Il est donc tout à fait crédible d’envisager qu’à moyen terme, le véhicule électrique s’impose pour ses performances environnementales." (6)

Effectivement, comme notre collègue M. Freyssenet le défendait dès 2010, les performances qui importent ne sont pas celles qui caractérisent une technologie au moment où l’on la choisit mais celle qu’elle acquière parce que on l’a choisie (7). Ainsi, au moment où le moteur à explosion s’impose la distribution de pétrole sur le territoire américain reste à construire, la standardisation des qualités des carburants dont on avait besoin pour proposer des moteurs fiables reste à faire et pourtant il s’impose et, par la suite, les objections à son adoption sont levées. La technologie paraît s’être imposée parce qu’elle était intrinsèquement supérieure à celles qui n’ont pas été sélectionnées.

La question posée à la France depuis 2009 est celle de savoir si – et jusqu’à quel point – elle prend le pari de l’électrique, assume d’être parmi les seules à le faire, se dote des programmes de recherche qui lui permettent de ne pas attendre que l’industrie coréenne ou japonaise des batteries résolvent les problèmes qui restent irrésolus, conçoit une politique énergétique et de smarts grids qui soit cohérente avec ce choix, accélère ses efforts en matière de retraitement des batteries Lithium Ion et de son équipement en bornes …

Le VE Bashing qui se dessine aujourd’hui ressemble à une espèce de refus devant l’obstacle qui se dresse face à ce pari audacieux. Il contrebalance les excès d’une espèce de VE Mania des années 2009-2010 qui tendait à faire l’impasse sur les difficultés que l’on allait immanquablement rencontrer. Elles sont connues maintenant et leur existence incontestable a – nous le soulignions dans une précédente chronique –conduit à réviser le tempo prévisionnel. Faut-il réaffirmer malgré cela l’engagement de la nation avec force et détermination ou faut-il jeter l’éponge ? C’est la question que pose avec force le VE Bashing d’aujourd’hui qui suggère de renoncer. Il nous semble que c’est aller un peu vite et qu’il reste maintenant à trouver entre les deux attitudes un équilibre démocratique. Il ne s’agit pas en la matière de "faire la lumière" et de révéler une vérité intangible. Il s’agit, face à une incertitude lourde, de savoir si la nation veut engager une politique volontariste qui soit à la fois un choix de société, un pari pour notre industrie automobile et, comme le dit encore A. Decelle, une manière de "renforcer nos positions dans le secteur des énergies renouvelables, qui nécessiteront, pour être déployées à grande échelle, une capacité de stockage à même de compenser le déphasage entre leur production intermittente et nos cycles de consommation".
Bernard Jullien

(1) http://www.france5.fr/emission/voitures-electriques-pas-si-ecolo
(2) http://www.lesechos.fr/idees-debats/cercle/cercle-113585-la-voiture-elec...
Global Chance (http://www.global-chance.org/Les-membres-de-Global-Chance) est un collectif de scientifique qui interroge avec constance les choix énergétiques français et en particulier le choix nucléaire. Benjamin Dessus en est le Président.
(3) http://www.latribune.fr/entreprises-finance/industrie/automobile/2013120...
(4) http://www.franceculture.fr/emission-le-magazine-de-la-redaction-la-voit...
(5) http://www.automobile-propre.com/2014/10/13/france-5-reportage-voiture-e...
(6) http://www.lesechos.fr/idees-debats/cercle/cercle-115247-le-vehicule-ele...
(7) http://archives-lepost.huffingtonpost.fr/article/2010/10/11/2260023_voit... ou http://www.lesechos.fr/21/07/2010/LesEchos/20723-037-ECH_la-longue-route...

La chronique de Bernard Jullien est aussi sur www.autoactu.com.

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