Production des Français en France : une courbe qui s’inverse enfin

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On annonce ce mardi une grande opération de communication de Emmanuel Macron en amont du Mondial : il ira avec Carlos Ghosn à Sandouville et le patron de l’Alliance annoncera alors officiellement que le site fabriquera, en plus des Trafic Renault et Vivaro Opel, le Scudo de Fiat. Pour le site, qui –selon l’Atlas Renault– avait employé ses 2200 salariés à fabriquer 25 000 Laguna et Espace en 2013, c’est le couronnement d’une reconversion dans le VU qui faisait peur il y a encore deux ans et qui se révèle assez favorable in fine. C’est, pour la France et le nouveau ministre Emmanuel Macron, une espèce de transfert chez Renault de volumes Fiat perdus à Sevelnord par la rupture de l’accord que Fiat avait noué avec PSA en 1988. Cela intervient deux semaines après l’annonce de la prise en charge par l’usine Renault du Mans des châssis des 132 000 Micra destinées à l’Europe qui –avait-on appris fin janvier– cesseront d’être assemblées en Inde pour l’être à Flins.

Face à un Medef qui, une fois le CICE et les déclarations d’amour de Manuel Valls aux entreprises engrangées, entend pousser son avantage et réclamer toujours plus, Carlos Ghosn semble se désolidariser et suggère qu’il est d’ores et déjà possible de réviser les politiques industrielles de délocalisation. En incitant Nissan à valider cette idée dès janvier puis en convaincant successivement GM et Fiat de faire de même et de venir rejoindre Mercedes dans le club de ceux qui confient la fabrication d’une part de leurs gammes à des sites français de Renault, Carlos Ghosn dépose devant Bercy un assez beau présent. Arnaud Montebourg ne se serait pas privé de l’exploiter pour dire combien son action en faveur du Made in France depuis 2012 avait été utile. Emmanuel Macron ne manquera pas quant à lui d’y voir le signe de la pertinence d’une politique de l’offre qu’il promouvait à l’Elysée et dont il entend désormais étendre l’empire à Bercy. Il pourra d’ailleurs ajouter à "l’exemple Renault", celui de PSA qui a pu attirer Toyota pour remplacer Fiat sur le site de Valenciennes et dont l’accord avec GM permettra de gagner quelques milliers de voitures sur Sochaux et de sauver provisoirement Rennes qui récupèrera du coup la future 5008.

Comme ne manqueront pas de le souligner les uns et les autres et comme les dirigeants de Renault et PSA le répètent à l’envie, ces bonnes nouvelles renvoient aussi aux fameux accords de compétitivité que les deux français ont obtenu successivement d’une majorité de leurs organisations syndicales en 2013 (1). Lesdites organisations syndicales se féliciteront, si elles ont été signataires, d’avoir eu la sagesse de faire à temps les concessions qu’on exigeait d’elles. La CGT soulignera quant à elle la minceur des résultats et la disproportion entre le nombre des postes supprimés et le nombre de ceux créés. Elle indiquera également que ce qui se produit actuellement renvoie beaucoup moins aux concessions faites qu’à la nécessité dans laquelle sont les constructeurs de trouver des capacités pour fabriquer leurs modèles lorsque la demande est enfin là.

Ce dernier argument mérite attention car la –très relative- bonne santé du site France en 2014 ne renvoie pas pour l’instant au fait que PSA et Renault aient trouvé des partenaires pour "charger leurs sites". La production de Renault a cru de 3,8% et celle de PSA de 10,7% au premier semestre (après avoir baissé de respectivement 5% et de 15,7% en 2013). Cela correspond d’abord à la demande assez dynamique dont bénéficient en Europe certains des modèles de Renault et – surtout – de PSA fabriqués en France. La 2008, la 308 et, dans une moindre mesure, la Clio IV et la 208 bénéficient de cette dynamique. C’est ce qui explique que la production progresse davantage pour PSA que pour Renault. C’est vrai dans l’absolu. C’est surtout vrai lorsque l’on compare lesdites progressions aux progressions des débouchés des marques en Europe : en VP, les ventes de Renault – hors Dacia - ont progressé en Europe de 11,4% au premier semestre, celles de Peugeot de 7,5% et celles de Citroën de 1,5%. L’effet de la bonne santé commerciale sur la production française est amplifiée chez PSA ; il est assez réduit pour Renault qui fabrique ses Captur en Espagne et l’essentiel de ses Clio IV (3 sur 4 en 2013) en Turquie.

Ainsi, malgré la fermeture d’Aulnay et la bonne progression de la marque Renault en Europe, PSA creuse l’écart avec Renault et on comprend dès lors combien, en termes de communication, il est opportun de compenser par les annonces l’impression produite par les chiffres : Renault souhaite, conformément aux termes de l’accord passé en 2013, exhiber une forme de réengagement en France mais le choix de l’Espagne pour produire le Captur et le calendrier des lancements en C et en D - qui vont intervenir à partir de 2015 et concerneront essentiellement le site de Douai – ne permet pas encore de l’incarner. Il n’en reste pas moins que ce réengagement devrait à terme être réel et que le choix de Flins – et du Mans – pour produire la Micra a une portée symbolique forte. Là où le credo réaffirmé avec constance chez PSA comme chez Renault de 2008 à 2013 avait été que les véhicules du segment B ne pouvaient pas être produits en France, Carlos Ghosn a pris le risque politique d’indiquer qu’il n’y avait pas là de fatalité.

On peut voir là un certain cynisme et considérer que l’on disait noir avant d’avoir obtenu les concessions et que l’on peut s’autoriser à dire blanc une fois celles ci engrangées. On peut aussi se prendre à rêver que le pari du donnant-donnant soit sérieusement fait et que, en combinant les fabrications des marques françaises et celles de leurs partenaires, les patrons des deux groupes fassent désormais le choix de saturer ce qui reste de leur outil français. C’est en tout cas plutôt dans cet état d’esprit que va s’ouvrir le Mondial et, lorsque l’on se souvient, de l’ambiance dans lequel s’était tenu le précédent, on a quelques raisons de s’en féliciter.
Bernard Jullien

(1) http://www.usinenouvelle.com/article/comparatif-l-accord-competitivite-r...

La chronique de Bernard Jullien est aussi sur www.autoactu.com.

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