La lettre du GERPISA no 93 (avril 1995)

Débat - Jean-Jacques Chanaron


Le statut de la fonction achat

Dans la première version du chapitre de synthèse de son futur ouvrage collectif, le groupe "ORGANISATION PRODUCTIVE" du GERPISA a présenté une vision de l'entreprise qui pose l'hypothèse de l'existence de quatre fonctions principales : PRODUIRE, CONCEVOIR, ORGANISER et VENDRE. Cette approche a été légitimement l'objet de questionnement, et notamment quant à l'intégration d'autres fonctions. Il lui a été, plus particulièrement encore, reproché d'exclure la fonction ACHAT que la quasi-majorité des constructeurs automobiles considérent comme aujourd'hui déterminantes, ne serait-ce que parce que les achats extérieurs (outsourcing) représentent jusqu'à 70-75 % de la valeur hors taxe d'une voiture moyenne.

L'objectif de ce "point de vue" est non pas de justifier à tout prix cette exclusion, mais d'expliquer le statut qui est conféré à d'autres fonctions - achat, finances, etc - dans la démarche entreprise à partir de réflexions personnelles et d'une interprétation tout autant personnelle de débats collectifs menés au sein du groupe "organisation productive". Ouvrons donc le débat, voire la polémique ! Il ne s'agit pas de défendre une position de principe mais d'argumenter, et, pourquoi pas, de parvenir à un consensus. Les contradictions seront naturellement les bienvenues dans ces colonnes.

Le "diamant d'or" des quatre grandes fonctions est une grille d'analyse générale, largement inspirée des débats contemporains au sein de l'économie industrielle et de l'économie managériale. L'entreprise est définie comme l'entité assurant la conception, la fabrication et la commercialisation des produits de son activité principale selon une organisation qui lui est propre et qu'elle met en oeuvre pour obtenir les résultats escomptés (profits, parts de marchés, etc.) en fonction des objectifs stratégiques généraux de l'entreprise.

Les achats et la logistique, les ressources humaines et les finances, entre autres, apparaissent alors des moyens à mobiliser et développer pour que de telles orientations soient assurées. En d'autres termes, la stratégie détermine les objectifs généraux de l'entreprise et les décisions opérationnelles majeures concernent alors une grande question centrale : que produire et vendre et comment et à quel prix ?

Le dilemme faire ou faire faire intervient ex post, c'est-à-dire comme décision "résiduelle", une fois les autres décisions prises. Dans une telle perspective, les achats apparaissent comme une variable plus opératoire que stratégique. On décide de faire tel modèle de voiture, de le produire selon telles méthodes et telle cadence pour le vendre à tel type de clientèle. Ce qui est acheté est alors décidé en fonction de ce que l'on sait ou veut faire et ce que l'on ne sait pas ou ne veut plus faire. Si intégrer est "stratégique", quelle qu'en soit la raisons, alors il faut se doter des moyens techniques, humains et surtout financiers appropriés.

Est-il possible de définir une stratégie de firme postérieurement à une répartition faire/faire faire décidée ex ante ? En d'autres termes, les achats constituent-ils un objectif stratégique en tant que tel et défini ex ante ? Ma réponse à cette question est négative. L'objet de la firme est de produire et vendre, pas d'acheter. Les achats sont une variable opératoire et un outil de gestion des coûts parmi d'autres, fatals en ce sens qu'ils découlent des décisions antérieures.

La même position est "soutenable" quant aux coûts salariaux ou financiers : la firme n'est ni une banque ou une institution financière, ni un bureau d'aide sociale. Elle adapte les coûts correspondants aux besoins humains et financiers qu'impliquent la réalisation de ses objectifs généraux, tout en respectant évidemment les systèmes de régulation publique et les contraintes propres aux marchés du travail et des moyens de financement.

La théorie néo-classique, pourtant si décriée et à juste titre, n'a jamais été contestée sur un point : il faut bien que la firme produise en achetant des facteurs de production (capital et travail) et des consommations intermédiaires, en l'occurrence ses approvisionnements pour atteindre un certain niveau de production.

Dire que la fonction achat est stratégique parce qu'elle représente jusqu'à 70-75 % du chiffre d'affaires hors taxes des constructeurs (qui sont alors plus des assembleurs que des constructeurs stricto sensu) n'est pas contradictoire avec une vision "résiduelle" des approvisionnements. C'est bien parce que les modèles sont conçus et fabriqués selon des techniques bien particulières et parce que la stratégie de recentrage sur les métiers a prévalu sur celle de l'intégration verticale que les achats ont pris une telle importance. Mais cela passe par la fonction produire. En termes plus triviaux, le sens de la décision est bien : on achète ce que l'on a décidé de ne pas fabriquer ; et non pas : on ne fabrique pas ce que l'on a décidé d'acheter. Ce qui n'enlève en rien le caractère stratégique des achats par les montants financiers en jeu et leur importance dans la qualité et les coûts des véhicules.


Sommaire du numéro 93 ;
Les débats de La Lettre ;
Liste des numéros disponibles ;
Informations sur ce serveur.