| La lettre du GERPISA | no 92 (mars 1995) |
Point d'histoire Alain Michel
( David A. Hounshell, From American System to Mass Production, 1984, p. 11)
Le nouveau mode de production apparu dans les usines Ford avant la Première Guerre mondiale n'est pas passé inaperçu; dès le début des années 1920 il prend le nom de "fordisme" en Allemagne puis dans d'autres pays européens (v. Gottl-Ottlilienfeld, Fordismus .., 3deg. éd., Iéna, 1926). En France, la première attestation du terme est repérée en 1929 (Datations et documents lexicographiques, dir. B. Quemada, ndeg. 26, C.N.R.S., Paris, 1985). Panaït Istrati évoque les "automates du fordisme et de l'américanisation" qui l'ont déçu au cours de son voyage en U.R.S.S. (Vers l'autre flamme..., Paris, 1929 p. 45 et 276). Dans sa thèse de 1930, Paul Weinberger préfère utiliser le mot "fordisation car il y a certains auteurs qui distinguent entre fordisme et fordisation. Le premier est la doctrine de Ford, la deuxième ses procédés "(L'industrie automobile en France et à l'étranger, Paris, 1931, p. 68). Le mot "fordisme" était donc bien utilisé à la fin des années 1920.
On peut entrevoir une évolution dans la naissance de ce néologisme. Dès les années 1910, le nom propre ("Henry Ford" ou "Ford Motor Company" ) devient un éponyme ("Ford") auquel on associe la "méthode Ford!", véritable stéréotype de la production de masse et de "la fabrication automobile américaine". Entre 1920 et 1926, malgré la raréfaction des publications portant sur le thème de la rationalisation (Aimée Moutet, La rationalisation..., thèse de doctorat d'Etat, 1992. p 372) la traduction de Ma vie mon oeuvre (Paris, 1924) suscite des commentaires sur le "système Ford". Le Bolchevick de chez Renault (ndeg. 5, Octobre 1924),s'inquiète de "l'application de la nouvelle méthode désignée par le nom de chaîne américaine (système Ford) ". Le rédacteur en chef d'un grand journal automobile, Hubert Baudry de Saunier évoque les "méthodes", "l'idée maîtresse", "la conception générale", "l'idéal" et la "théorie de l'industrie moderne que Ford expose" (Omnia, avril 1925). C'est dans "la marée d'articles, de livres, de conférences (sur la rationalisation) qui déferlent à partir de 1926" (Aimée Moutet, La rationalisation, p 387) que le mot "fordisme" fait son apparition.
Il a donc été plus tardif et moins répandu que les termes "taylorisme" ou "rationalisation". "Des panégyriques trônent dans des publication (à cause) du public qui admet Ford sans sourciller" (M. Béreux, Je Sais Tout, janvier 1930), mais on trouve rarement le "fordisme" dans les dictionnaires, dans la presse automobile et dans les archives des constructeurs de l'époque. Alors que le modèle américain l'emporte, que la référence à Ford est omniprésente, c'est le terme allemand ("Rationalisierung") qui est adopté (Aimée Moutet, op. cit., p. 408). Le mot fordisme semble surtout utilisé par des gens de gauche qui sont déçus de voir qu'on "copie" en URSS une doctrine soutenue en Occident par le grand patronat. Par contre, le monde de l'automobile a l'air plus intéressé par les procédés et les méthodes ("fordisation"). Henry Ford est un modèle, mais c'est avant tout un concurrent étranger actif et redoutable, à la différence du taylorisme qui a été créé et diffusé par des ingénieurs puis "véhiculé" par des cabinets de conseils.
Ainsi, c'est essentiellement après la Seconde Guerre mondiale, avec la traduction d' "Americanismo et fordismo", d'Antonio Gramsci ("Américanisme et fordisme,"Cahiers internationaux, ndeg. 88, sept-oct, 1957), que le parti communiste s'empare du terme; Puis, dans les années 1970, l'école régulationniste en élargit le sens et généralise son utilisation (Gerard Bordenave, Gerpisa, 1992). Il reste que le fordisme ne se limite pas à sa simple utilisation lexicale. Il n'a été approché ici qu' à travers un corpus limité et n'a certainement pas dit son dernier mot.