La lettre du GERPISA no 83

Éditorial 


Les constructeurs automobiles de haut de gamme

La production de véhicules haut de gamme intéresse le programme de recherche GERPISA sur deux principaux points : l'innovation et la diversité (vs taille de série très limitée).

1) L'innovation, qui caractérise peut-être le plus fortement le haut de gamme, renvoie à des conditions de production spécifiques. La première de ces conditions consiste en un partage équilibré des rôles entre bureau d'études et bureau des méthodes et des rapports de coopération. La présence d'un "consommateur pionnier" acceptant les éventuelles imperfections d'un modèle innovant est une autre condition qui permet à l'innovation de se développer. Enfin, l'ascension des constructeurs anglais de haut de gamme jusque dans les années 1970 puis leur déclin laissent à penser que l'organisation du travail et les caractéristiques de la main-d'oeuvre y jouent également un rôle non négligeable.

Outre ses conditions de production, l'innovation dans le haut de gamme nous intéresse pour son effet d'entraînement du marché automobile général. De ce point de vue, le haut de gamme joue deux rôles. D'une part, il forme la première et essentielle étape d'un "cheminement d'innovation" au cours de laquelle les nouveautés techniques des produits sont testées avant de se diffuser vers les gammes inférieures. D'autre part, il constitue un pôle d'attraction des consommateurs de véhicules de gamme moyenne et, de ce fait, peut être considéré comme un facteur de profit de l'activité. Cependant, la lenteur des retours d'investissements (par ailleurs très lourds) est telle que la rentabilité de ce niveau de gamme reste très problématique. Les nombreuses disparitions de spécialistes du haut de gamme en sont très certainement les effets directs.

2) Cette même rentabilité problématique explique sans doute qu'aujourd'hui le haut de gamme ne soit plus uniquement affaire de spécialistes mais également de généralistes, principalement allemands, du reste. Le haut de gamme est donc devenu un des éléments d'une politique générale de diversité, second point de connexion avec le programme de recherche du GERPÏSA. De ce point de vue, le haut de gamme pose deux questions : comment cette diversité est elle gérée par les constructeurs ? Et comment s'est opérée l'industrialisation des véhicules haut de gamme ?

La gestion de la diversité introduite par le haut de gamme diffère selon le constructeur considéré. L'organisation du travail qu'elle produit/mobilise peut être proche de formes artisanales, même si les cadences sont élevées. Mais, elle peut aussi s'appuyer sur des méthodes typiquement fordiennes, assistées d'informatique, avec des volumes moins importants que les productions de série. Par ailleurs, la production de haut de gamme peut être interne ou externe. Toyota, par exemple, fait produire, au rythme de un véhicule/jour, la Century par ses équipementiers. Mercedes a fait un autre choix en intégrant la totalité des étapes de la production. Un choix atypique dans ce niveau de gamme où les constructeurs adoptent en général une position médiane : réalisation du seul montage et rapports étroits avec des équipementiers. Enfin, les Japonais encore gèrent la diversité de leur production par l'exploitation d'un réseau de distribution distinct de celui des véhicules des autres segments de gammes.

Quant à l'industrialisation du haut de gamme, l'histoire montre qu'elle nécessite : des revenus suffisants de la part des ménages ; une standardisation des organes qui permette de baisser les coûts sans compromettre cependant la qualité ; une évolution substantielle des relations entre bureau d'études d'une part et bureau des méthodes et fabrication d'autre part qui doivent passer de l'hégémonie à l'établissement de compromis. Mais, là encore, le processus d'industrialisation est loin d'être uniforme. L'histoire de chaque entreprise s'y particularise. On la retrouve, par exemple, dans le fait de commencer la production par du haut de gamme ou, au contraire, par le bas de gamme. On la retrouve encore dans les liens originels avec d'autres secteurs d'activité : le textile ou l'aéronautique.

En conclusion, la réalité que recouvre le haut de gamme semble hétérogène et changeante. Parfois étroitement associé à l'activité sportive, d'autre fois fondé sur le design, sur la sécurité ou encore le cylindré, le haut de gamme est, aujourd'hui encore, une catégorie difficilement délimitable. Le développement des études européennes favorise cependant une standardisation des critères et on constate la même tendance de l'autre côté de l'Atlantique. Mais, la catégorie reste rebelle à l'investigation historique et la synthèse attendue de l'évolution de ce niveau de gamme difficile à réaliser.


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