La Lettre du GERPISA no 138 (janvier 2000)

Éditorial - Yannick Lung


Quelle industrie automobile pour le 21ème siècle ?

Laissons nous encore porter par la féerie de Noël et ses rêves puérils sans rapport avec la réalité bien sûr.

"En janvier 2015, Monsieur Smith veut remplacer son véhicule automobile. Il allume son ordinateur et se branche sur internet où un logiciel d'aide au choix proposé sur le site AutoChoice recense les attentes de Mr Smith avant de lui proposer un premier modèle : une Renissamsung Futura, pour lequel il peut choisir entre:

Pour d'autres éléments du véhicule comme le système de navigation, la liste des choix possibles est plus étendue. Un plan de financement personnalisé est aussi proposé par Ford International Credit en fonction des informations financières fournies par Mr. Smith.

Mais ce choix ne ravit pas Mr. Smith qui souhaiterait que sa liaison au sol soit une Valvisteon, qu'elle ait une motorisation diesel Peugeot/Fire. Il modifie les paramètres et d'autres solutions lui sont proposées qui ne correspondent pas exactement à ces attentes. Impatient après plusieurs heures d'interactivité avec son écran, Mr. Smith ferme son ordinateur et se dirige vers son supermarché local pour y acquérir l'un des modèles en stock : une Rover Mini4."

Rêve absolu de l'ingénieur et idéal d'un véhicule personnalisé par le consommateur, le véhicule modulable est à nouveau au cúur des interrogations stratégiques des firmes automobiles. Proposer une analyse raisonnée en termes socio-économiques suppose de ne pas s'enfermer dans les débats sur la faisabilité technique du véhicule modulaire qui opposent depuis longtemps les partisans du modèle "sur étagère" aux défenseurs de la nature irréductiblement systémique de la voiture dont la qualité, au sens de l'intégrité du produit, s'opposerait à une décomposabilité en modules. L'exemple d'autres industries (électronique, informatique, aéronautique) ne peut convaincre être un argument recevable compte tenu de la spécificité technique et sociale de l'automobile qui en fait un modèle idiosyncrasique.

Les chercheurs en sciences sociales que réunit le GERPISA ne peuvent apporter de réponse à la question technique et la recherche commune sur ces questions peut s'accorder de convictions intimes différentes. Laissons donc de côté (au moins provisoirement ) la question de la faisabilité technique : l'apport de chercheurs en sciences sociales à ce débat sur la modularité doit se focaliser sur leurs compétences et leur savoir-faire.

1/ Analyser les stratégies des différents acteurs par rapport à ce scénario, en acceptant l'incertitude forte associée à ces stratégies. et que soulignent les récents revirements dans le domaine de la distribution automobile, de la part des constructeurs comme des nouveaux acteurs (voir la contribution de Bernard Jullien dans ce numéro de la Lettre du GERPISA). Les acteurs engagés concernent les constructeurs automobiles et aux équipementiers de rang 0.5, mais aussi les autres firmes (équipementiers de rangs inférieurs, sociétés spécialisées de design et d'ingénierie), les salariés et leurs syndicats, sans oublier la distribution et l'usage de la voiture (concessionnaires, réparateurs, consommateurs).

2/ Evaluer comment la production modulaire s'accorde avec les différents modèles industriels dégagés par le premier programme international du GERPISA. Si elle semble constituer un prolongement naturel du modèle sloanien (d'où l'engagement fort de VW en la matière), son articulation avec le modèle toyotien apparaît plus délicate (voir les réticences de Toyota). Quant au modèle hondien, fondé sur une stratégie privilégiant innovation et réactivité, une recomposition des principes organisationnels s'impose pour intégrer la production modulaire.

3/ Anticiper les impacts de la production modulaire sur l'ensemble du système automobile, sur les relations d'approvisionnement comme sur la distribution et la consommation automobile. La déréglementation dans le domaine de la distribution automobile et le développement du commerce électronique, comme la régulation concernant le recyclage recouvrent des enjeux qui dépassent cependant la seule question de la production modulaire.

La prochaine rencontre internationale du GERPISA permettra d'engager ce type de réflexion dans le cadre d'un nouveau programme international. Sans renoncer à imaginer, voire à rêver, les années 2000 offrent de beaux jours à la collaboration scientifique des membres du GERPISA. Meilleurs vúux donc pour l'an 2000 et les années suivantes.


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