| La Lettre du GERPISA | no 117 (novembre 1997) |
Aimée Moutet
Paris, Editions de l'École des Hautes Etudes en Sciences Sociales,
1997, 495 pages.
La grande thèse d'Aimée Moutet avait donné matière à une discussion marquante au Gerpisa en 1993. Le livre, qui en reprend la majeure partie, rend désormais disponible ce travail de référence. Le titre traduit le souci de montrer les différentes logiques, économique, technique et sociale, qui ont composé les progrès de la rationalisation. Ceux-ci ont été marqués par deux conjonctures historiques majeures, la prospérité des années 20, puis la crise des années 30.
La logique économique a cherché à réduire les coûts de production et à accroître les volumes, y compris pendant la période de crise. La logique technique a articulé les progrès dans l'organisation, visant à accélérer les flux de production, avec les innovations et avec une mécanisation qui reste dans l'ensemble mesurée. Dans le domaine social, les traditions françaises ont davantage résisté aux méthodes nouvelles d'organisation comme les systèmes de suggestions ou la psychotechnique. Le principe d'autorité est resté central, incarné notamment par le contremaître. Il a été combiné à des salaires au rendement et aux oeuvres sociales.
Considérant la rationalisation comme un phénomène pratique avant tout, Aimée Moutet s'intéresse aux groupes sociaux, aux réseaux, aux organismes et institutions, aux méthodes enfin à travers lesquels le mouvement s'est affirmé. Elle combine plusieurs niveaux d'analyse. D'abord, les courants d'organisation américains (systèmes Taylor et Ford) et français (tradition des arsenaux, fayolisme), et leur rencontre à laquelle la première guerre mondiale a donné une vigueur et une forme particulières. Ensuite, les différents acteurs, le patronat, les ingénieurs et les ouvriers. Si les industriels sont pris d'intérêt pour les nouvelles méthodes, ils s'intéressent surtout à certains aspects du taylorisme. Cependant, ils ne développent qu'avec réticence leurs bureaux d'organisation et de préparation du travail, dont ils ne voient pas immédiatement la rentabilité. En fait, les ingénieurs de production sont les principaux agents de la rationalisation, à l'intérieur des entreprises comme à travers des cabinets conseils.
Pour les ouvriers, au cours des années 20, la rationalisation a des effets différenciés selon les catégories. Elle suscite des pratiques de résistance, telles que freinage de la production et turn-over. Pendant la crise, elle aggrave leur situation générale. Les organisations syndicales en acceptent cependant le principe, et veulent favoriser les aspects favorables aux salariés. Un courant de contestation plus radicale, qui tente d'imposer des formes de contrôle ouvrier sur le chronométrage, échoue à la fin des années 30.
Plutôt qu'à une rationalisation uniforme, on assiste en fait à des combinaisons diverses, dans lesquelles les références américaines ont été adaptées "à la française".