| La Lettre du GERPISA |
no 115 (juillet 1997)
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Nouvelles du programme - Yannick Lung
Nouveaux espaces automobiles*
(* Ces éléments sont le fruit des discussions et débats entre les
différents participants du groupe)
L'enjeu majeur de ce groupe serait de penser ensemble marché et production,
pour appréhender comment le processus dčinternationalisation de l'industrie
automobile peut permettre l'articulation nécessaire entre ces deux
dimensions. Le scénario de la mondialisation privilégiant la libéralisation
des échanges et les comportements opportunistes des firmes offre des
perspectives intéressantes pour les entreprises qui sauront saisir les
opportunités de profit. Mais en négligeant la régulation dčensemble de la
croissance de la demande, il pourrait conduire à une aggravation des
problèmes de surcapacités de production. Est-il dès lors envisageable de
dessiner des espaces de régulation intermédiaire correspondant à des formes
dčintégration régionale aussi bien pour les pays industrialisés que pour les
pays émergents ?
Les régions automobiles traditionnelles
Dans les régions automobiles traditionnelles qui concentrent encore 80% de
la production mondiale, il importe d'étudier de façon comparative les
transformations en cours de l'industrie automobile au sein de ces pays et
les formes des processus d'intégration régionale.
Les redistributions au sein du système automobile
La łglobalisationČ est associée à l'accentuation de la concurrence
internationale, particulièrement évidente dans l'industrie automobile, qui a
conduit à une déstabilisation des rapports salariaux dans les pays
industrialisés. La modification des modes de répartition du revenu a des
effets immédiats sur la demande automobile (renforcement des fluctuations
cycliques, réorientation de la demande vers de nouveaux produits, voire vers
le marché de l'occasion). Dans le même temps, la pression concurrentielle
impose aux constructeurs de réduire les coûts tout en augmentant la variété
de leur gamme, ce qui les conduit à la fois à sčinternationaliser et à
externaliser une partie croissante de lčactivité de production au profit
des équipementiers (en matière de conception, de fabrication et dčassemblage
de composants-systèmes relatifs à des fonctions).
L'ensemble de ces évolutions déplace lčaffrontement concurrentiel sur des
champs nouveaux : développement des activités financières,
réorganisation de
la distribution et de l'entretien des véhicules. De nouveaux acteurs
multinationaux émergent dans lčindustrie automobile, aussi bien en amont
(firmes équipementières multinationales) qučen aval (groupes dans la
distribution et la maintenance) qui reconfigure les positions et le pouvoir
des acteurs au sein du łsystème automobileČ. Dans le même temps, compte tenu
de la réflexion prospective relative à lčévolution technologique du produit
et de l'usage social de lčautomobile, les constructeurs sont amenés à se
positionner vis-à-vis dčun ensemble plus vaste qu'est le besoin de mobilité
des activités et des individus. Cette tendance générale à la montée de la
dimension łserviceČ dans le système automobile mérite dčêtre précisée dans
un contexte où la rationalisation productive continue de réduire de façon
significative l'emploi industriel, cette évolution pouvant prendre des
trajectoires différentes selon les pays et les espaces régionaux concernés.
Une analyse comparative des formes dčintégration régionale
Autour des trois pôles automobiles de la Triade (Etats-Unis, Europe, Japon),
on constate des processus dčintégration régionale qui concernent aussi bien
les pays de tradition automobile que les pays émergents. Compte tenu de la
diversité de ces formes (zone de libre-échange, union économique et
monétaire, relations bilatérales et multilatérales), il serait utile de
préciser si les processus dčintégration influent sur les conditions de
l'articulation du marché et de la production, aussi bien dans les pays
centraux que dans les modes dčassociation des łespaces périphériquesČ.
La montée des pays émergents est-elle irréversible ?
L'augmentation sensible de la demande sur les marchés émergents s'accompagne
d'une accélération des investissements des firmes multinationales de
lčautomobile (constructeurs et équipementiers) dans ces pays. Il importe
alors dčapprofondir lčanalyse sur trois points :
- quel type d'insertion internationale de ces pays dans l'industrie automobile
mondiale ?
- quels effets dans les pays émergents ?
- quelles conséquences dans les pays automobiles traditionnels ?
Quel type d'insertion internationale ?
Il semble possible de différencier trois types de trajectoires possibles
pour les pays émergents :
- certains d'entre eux peuvent espérer développer une łindustrie automobile
nationaleČ en profitant du transfert de technologies par les firmes
multinationales. Cette perspective est cependant déjà contestée au niveau des
łpays-continentsČ : si la Chine s'inscrit dans un tel projet, l'Inde semble
y avoir renoncé, d'où l'intérêt d'une analyse comparative de ces deux pays.
Qu'en est il de la Russie et des pays de la CEI ? Quelle crédibilité
accorder à une politique nationale en Malaisie ou Indonésie (Philippines) ?
- des intégrations régionales peuvent se développer, même sous la domination
de firmes multinationales étrangères, à condition que la diversité des firmes
présentes permettent aux pays concernés de gagner des marges dčautonomie.
L'exemple en est aujourdčhui le Mercosur au sein duquel le Brésil conforte sa
place de leader régional en Amérique du Sud. Cette forme dčintégration
pourra-t-elle résister à lčattractivité du pôle libre-échangiste
nord-américain ? Est elle susceptible de se reproduire ailleurs
(avec par exemple l'Afrique du Sud ou la Turquie dans les rôles de leaders
régionaux, respectivement vis-à-vis du continent africain et du Moyen
Orient) ?
- enfin, certains pays émergents sont directement intégrés dans les régions
centrales du Nord : le Mexique dans l'ALENA, les pays d'Europe centrale et
orientale dans l'Union Européenne, l'Asie du Sud Est dans les pôles du Japon ou,
plus récemment de la Corée du Sud. Les conditions de cette intégration méritent
d'être précisées, d'autant qu'elles ne semblent ne pas relever d'un schéma
simpliste du type centre-périphérie.
Quelles transformations dans les pays émergents ?
Dans le cadre d'un mode dčinsertion internationale, les pays automobiles
émergents connaissent de profondes transformations. Celles-ci sont de
natures différentes car certains des pays dits émergents ont une industrie
automobile très ancienne, présente dès le début du siècle (notamment en
Amérique du Sud), alors que dčautres sont complètement vierges dčindustries
mécanique et automobile.
Le point de départ est la formidable croissance des marchés automobiles dans
ces pays (à des taux annuels supérieurs à 10 voire 20%). Il importe donc de
préciser cette dynamique et d'en appréhender les limites dans la mesure où
elle n'est pas irréversible comme le rappellent des précédents historiques.
Cette demande n'est pas homogène car elle est fortement segmentée, ce qui
suppose de saisir ses différentes composantes (flottes de taxi,
d'administrations, d'entreprises, ménages) et le type de produit (petites ou
grandes voitures, véhicules neufs ou dčoccasion, véhicule adapté type
łAsian carČ) concerné. En outre, la voiture est à appréhender en relation
avec les autres modes de mobilité (deux roues, transport collectif, etc.).
La croissance et la stabilisation de la demande privée est largement
fonction des rapports salariaux et de leur transformation dans ces pays,
d'où la nécessité de préciser les modalités de formation et de distribution
des revenus qui sont à l'origine de la demande. Sčil sčagit des couches
moyennes, celles-ci sont elles principalement dépendantes de revenus
salariaux ou dčautres sources ? Du côté salarial, quelles modes de
rémunération tendent à se généraliser ? Ce qui renvoie aussi à l'étude de
l'organisation du travail dans la mesure où les deux dimensions sont
étroitement associées.
L'essor rapide de la production automobile conduit à l'implantation de
nouveaux établissements qui sont susceptibles d'expérimenter des formes
originales dčorganisation productive. Le Brésil semble ainsi un lieu
d'expérimentations du łconsortium modulaireČ et de ses variantes par les
différents constructeurs. Cette évolution conduit à de profondes
restructurations dans l'industrie équipementière de ces pays, avec
l'implantation ou le renforcement des filiales de multinationales
états-uniennes, européennes ou japonaises et une transformation de
l'industrie locale. Les conditions ne sont pas nécessairement les mêmes en
Asie du Sud Est et en Amérique du Sud (cette dernière semblant plus orientée
vers la recherche dčéconomie dčéchelle). Y a-t-il là des trajectoires
différentes ?
Enfin, le développement du marché comme de la production automobile semble
étroitement dépendant de l'intervention publique pour orienter la demande
(politique de la łpopular carČ au Brésil par exemple) et contrôler ou
libérer l'accès au marché par les constructeurs et équipementiers étrangers.
Cette intervention publique porte aussi, à travers les autorités locales,
sur la localisation de l'industrie qui génère de nouvelles géographies de
l'automobile dans ces pays (fin du dualisme au Mexique, recul de la région
ABC au Brésil).
Quelles conséquences pour les pays industriels ?
L'analyse de la montée des pays émergents serait incomplète si elle ne
prenaient pas en compte les effets en retour sur les espaces automobiles
traditionnels. Les conséquences peuvent être appréciées en terme dčemplois
(sans céder aux sirènes des effets négatifs de la délocalisation),
d'élargissement de l'łespace-mondeČ des firmes nationales (en spécifiant
l'orientation géographique différenciée des constructeurs américains,
européens, japonais, coréens) sans oublier les apprentissages (transferts de
technologies) que les firmes multinationales peuvent retenir de leurs
expérimentations productives dans les pays émergents (voir le cas de
Volkswagen à partir du Brésil ou de la Tchéquie).
Une base minimale dčinformation sur les pays émergents
Pour tenter de répondre à ces questions de recherche, il serait souhaitable
de collecter un ensemble minimal d'informations homogènes sur les différents
pays émergents (notamment les plus grands), aussi bien au niveau de la
demande qučà celui de la production automobile.
Au niveau de la demande, il serait nécessaire de connaître :
- les conditions générales : la taille de la population, le niveau
d'équipement en voiture, le revenu (niveau, croissance, mécanismes de
distribution), le taux d'urbanisation, les infrastructures routières, les autres
moyens de transport (collectif, deux roues), la fiscalité sur les véhicules et
les carburants
- les marchés : les ventes de véhicules neufs (volume, répartition par
segment, ventes captives aux flottes, etc.), les ventes de véhicules dčoccasion,
le type de modèles commercialisés (voiture globale / adaptée,
łvoiture populaireČ,...), le système de distribution.
Au niveau de la production automobile (l'offre), il s'agirait de connaître
les évolutions récentes en ce qui concerne :
* les conditions générales :
- la politique commerciale (barrières tarifaires et non tarifaires), le
contrôle des investissements étrangers, les exigences en matière de taux de
contenu local
- la politique industrielle et technologique nationale
- lčéducation, la formation et la recherche
- la place des organisations syndicales et des négociations collectives
* lčindustrie automobile nationale (assemblage et
composants) :
- la production : volume, type de produits
- les échanges extérieurs (importations, exportations) : valeur, volume,
type de produits (véhicules SKD, CKD ou BU, organes mécaniques et composants),
partenaires commerciaux
- les principaux établissements industriels des constructeurs, des
équipementiers (multinationales étrangères et firmes locales) ; la présence
d'activités de conception
* l'organisation productive :
- la taille des établissements, le niveau et les formes dčintégration des
activités productives
- la diffusion des différentes formes dčorganisation (fordiste, Juste-à-temps,
łconsortium modulaireČ, etc.)
- les relations salariales (travail en équipe, mode de rémunération,
flexibilité du travail, etc.) et les structures de gestion.
Cette liste d'informations est une base de travail susceptible d'être
précisée de façon plus opérationnelle. Elle vise à souligner l'exigence de
la collecte d'informations de base pour procéder à une analyse comparative
efficace sous des modalités qui seront précisées dans les prochaines
semaines.
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