La Lettre du GERPISA no 113 (mai 1997)

Nouvelles des firmes 2 - Valérie Mazeau


Une voiture particulière et innovante : la Smart

La Swatchmobile s'appelle désormais Smart. Or dans Smart, “ élégant ” en anglais, le S représente Swatch et le M Mercedes. La dénomination Smart a donc eu pour mérite premier de ménager la susceptibilité de son autre géniteur : Mercedes. Si le prix est plus Mercedes que Swatch, I'excentricité et la volonté de dynamiter les systèmes classiques, de conception, de fabrication et de distribution, est d'inspiration suisse. Dans les années 80. Swatch avait révolutionné l'industrie horlogère par son approche colorée et multiforme de la montre populaire. L'idée de transposer une telle révolution dans l'automobile était impossible à réaliser sans l'aide d'un savoir-faire automobile. Après des fiançailles rompues avec Volkswagen en 1992, Nicolas Hayek, président de Swatch, s'associe avec Mercedes en 1994. L'alliance débouche sur la naissance d'une société commune : MCC (Micro Compact Car), joint-venture détenue à 51 % par Mercedes et chargée de la conception et de la production du futur produit. Si la Smart sera une Mercedes en termes de qualité et de sécurité, elle ne portera pas I'étoile sur son capot mais un emblème spécifique. Et elle sera distribuée dans un réseau indépendant. Le contrat, “plus proche d'une franchise Macdo que d'un contrat de concession Opel” selon les dires de certains concessionnaires, a d'ailleurs obligé MCC à demander une dérogation au règlement en vigueur dans le commerce automobile. De l'investissement initial (entre 10 et 12 millions) au bâtiment entièrement normé et identique à travers toute l'Europe, en passant par la formation des salariés qui travailleront dans des centres régionaux où tout sera différent de la concession habituelle. Ces concessions seront uniformes, en noir et blanc, avec une tour de verre présentant en permanence une petite trentaine de Smarts colorées.

1. Les caractéristiques de la Smart

La Smart s'inscrit dans la tradition de la micro-voiture urbaine mais en la renouvelant et en l'enrichissant d'une dimension futuriste. C'est donc une voiture qui est peut-être plus que cela et qui serait alors représentative d'un mode de vie. C'est une petite urbaine à deux places (ou un adulte et deux enfants), avec une longueur de 250 cm (une Twingo mesure 344 C M), un empattement de 180 cm, une largeur de 140 à 145 cm, une hauteur de 155 cm et un poids de 600 à 900 kg selon la propulsion (Eco-Turbo, Eco-Turbodiesel, électrique et hybride). La vitesse de pointe atteindra environ 130 km/h pour toutes. L'architecture repose sur une structure autoporteuse en métal avec des panneaux de carrosserie en matière plastique. Au début, seule sera disponible la version avec deux portes à hayon. Mais, à compter du printemps 1999, une version cabriolet sera diffusée.

2. La présence des sous-traitants sur le site

Les partenaires équipementiers, dont huit intégrés sur le site (Bosch pour le module et les freins, Dynamit Nobel pour la fabrication complète des pièces extérieures en matière synthétique, Aeisenmann pour les laques, KHA pour la cellule arrière, Rhenus pour la logistique, Ymos pour les habillages intérieurs, Magna International pour la cellule de sécurité de la carrosserie, VDO pour l'instrumentation), produiront leur module à proximité du site d'assemblage final. Résultat final : sur les 2 000 futurs salariés qui travailleront à Hambach, 800 seulement seront employés par MCC, les autres l'étant par les équipementiers qui se taillent ainsi la part du lion dans les créations d'emplois. Ce sont également eux qui apportent 60 % des 2.5 milliards de francs d'investissements annoncés sur le site, ce qui signifie symétriquement qu'ils seront également ceux qui supporteront la plus grosse part du risque de cette aventure.

La philosophie et l'organisation de la production de la Smart accordent une place centrale à l'externalisation des activités et au partenariat avec les fournisseurs. Si donc la Smart sera inévitablement novatrice, sa fabrication le sera aussi... et au moins autant.

Quelques faiblesses sont déjà apparues : au fil des mois, les cahiers des charges sont devenus de plus en plus complexes. Orginalité, qualité, performances techniques, confort, le tout dans les fourchettes de coûts limités. Certains équipementiers ont donc été évincés comme Keiper Recaro qui ne fournira finalement pas les sièges de la première version de la Smart.

Un mot allemand -presque une devise- résume l'effervescence : “Teamfähigkeit” (capacité de travail en équipe). Un concept qui, loin d'épuiser les relations de sous-traitance, n'empêche pas les rapports traditionnels entre donneurs d'ordres et fournisseurs de resurgir. En dernier ressort, c'est MCC qui tranche, et plus particulièrement les “hommes de Mercedes” qui imposent leur conception au détriment du coût du produit.

3. Une usine particulière

Le Smart bistrot forum sera le centre de l'usine MCC. Matérialisé par une table ronde, c'est autour de lui que seront traités les problèmes et prises les décisions communes. C'est également autour de lui que sera construite la ligne d'assemblage MCC. Les longues chaînes en ligne se sont vu préférer l'empreinte du signe PLUS : Prozeßsicherheit, Logistikorientierung, Unternehmenskultur, Schlankheit und Dynamik (soit procédé de qualité, logistique optimisée, esprit d'entreprise, finesse et dynamique) afin de revenir le plus souvent au bistrot.

Autour de ce PLUS et dans l'enceinte même du site de soixante huit hectares de Sarreguemines-Hambach, s'installeront huit partenaires intégrés qui préassembleront des modules dans leurs propres locaux de proximité. Si le moindre défaut est relevé, le véhicule est poussé sur le plateau de retouches, en plein centre de la croix, afin que nul ne l'ignore. Dénommé la “ Place du marché”, il est surmonté d'une mezzanine où se trouvent l'administration et la cantine. D'un simple regard, tout le monde saura, au jour le jour, si l'objectif de qualité est tenu. C'est là aussi que l'on se réunira, en toute circonstance, pour gérer le site en commun. Une sorte de croisée des chemins.

Au total, 7 milliards de francs de commandes ont été passés à 26 fournisseurs seulement (Citroën en compte 250 fournisseurs pour sa Saxo).

Finalement, MCC crée et se contente d'assembler ; il invente le jeu Meccano grandeur nature et fournit, selon lui, une ébauche de ce que sera le constructeur automobile de demain. Le risque pris dans ce projet avant-gardiste un peu dérangeant ( 5 milliards de francs, dont la moitié investie dans les moyens industriels du site de Hambach) mérite qu'on s'y attarde : de sa réussite ou de son échec seront immanquablement tirées des leçons utiles aux prochaines décisions de l'industrie automobile.

Derrière la formule PLUS et l'idée que le constructeur n'effectue que le montage final, tout le reste étant pris en charge par les sous-ensembliers, prévaut la volonté d'innover mais surtout de réduire les frais. Les frais de logistique en premier lieu par rapport aux systèmes de livraisons synchrones, les frais liés aux pertes de temps en second lieu par un gain substantiel sur le temps de cycle. Le rejet hors ligne de montage de toutes les préparations de sous-ensembles multiplie en effet les temps masqués. Au total. il faudra seulement huit heures pour produire une Smart contre quatorze heures pour une Twingo. La Smart étant un véhicule plus petit, le gain de temps réel s'élèverait en fait à un peu plus de 20 %. Cependant, I'intégration “ super tendue ” des fournisseurs dans le cycle, et la multiplicité des variantes prévues, a imposé le développement d'un système très compliqué de GPAO. Cette complexité a aussi imposé des reculades dans le fonctionnement du système PLUS. A l'origine, il était prévu que les équipementiers viendraient monter eux-mêmes leurs sous-ensembles sur la chaîne. Des problèmes de coordination, de management des équipes et surtout de facturation se sont cependant très vite posés, ce qui a conduit à revenir au “ chacun chez soi ”.

Enfin, des difficultés transparaissent quant au plan adopté à Hambach. Des ateliers de préparation comme autant de petites usines autonomes inscrites dans les branches d'un hall en forme de croix, c'est intellectuellement certes très séduisant, mais financièrement “ luxueux ”. Avec un unique bâtiment collectif, la longueur des façades aurait été 2,5 fois moins importante, d'où des coûts d'isolation et d'entretien réduits, des systèmes de manutention simplifiés, évitant notamment les galeries aériennes.

4. Des choix humains et financiers mesurés

MCC espère compenser ces inconvénients par une organisation plus légère et plus efficace. La présence de trois niveaux hiérarchiques seulement est symbolique de cette recherche de polyvalence et d'autonomie des équipes. Si donc l'audace a laissé la place à quelques compromis, il n'en demeure pas moins que le pari reste risqué et que la Smart est l'occasion d'une formidable remise en cause des habitudes au sein des bureaux d'études des firmes automobiles.

Le 30 juillet 1996, la Commission européenne a autorisé des aides d'Etat d'un montant de 485 millions de FF en faveur de MCC pour son projet d'investissement à Hambach. L'usine est située dans la région de la Moselle, qui peut bénéficier d'un plafond d'intensité de 17 % pour les aides régionales, la zone étant reconnue comme défavorisée. Les aides régionales consistent en 235 millions de FF en tant que prime d'aménagement du territoire, 200 millions comme subvention à l'immobilier de l'entreprise, et 20 millions comme exonération de taxe professionnelle. Selon le calcul de la Commission, I'aide régionale a une intensité globale de 16.6 %, soit légèrement inférieure au plafond autorisé. Le désavantage net pour l'usine en raison de sa localisation dans une région défavorisée est de 3.6 % selon la Commission. Cet effort considérable de l'aide publique n'a pas laissé MCC indifférent, et ce d'autant plus que de nombreux autres éléments concourraient au choix de Hambach. Outre sa desserte par l'autoroute A4 et la voie ferrée, le fait qu'aucune industrie automobile ne s'y est implantée dans un rayon de 50 kilomètres le distinguait du site d'Uberhernn en Sarre. De même, l'aspect du bilinguisme a été un élément déterminant par rapport au site de La Rochelle. La perspective de la création de 2 000 emplois était un enjeu de taille pour le district de Sarreguemines qui regroupe 22 communes et 45 000 habitants. Une antenne spéciale a ainsi été créée à Sarreguemines, composée de deux consultants du cabinet de recrutement PA Consulting group et de cinq consultants de l'ANPE.


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