| La Lettre du GERPISA | no 112 (avril 1997) |
Fait du mois - Jean-Jacques Chanaron
L'industrie automobile mondiale serait-elle sujette à des maux chroniques dont la gravité, la fréquence et les enjeux se renforceraient de jour en jour et mettraient en péril certains de ses acteurs les plus illustres ? A ce jour, tout se passe comme si les atteintes à l'éthique et à l'intégrité des pratiques managériales se multipliaient au point de mettre en péril les entreprises elles-mêmes. Gangrène ou cancer ? Telle est la question. La différence entre deux maux : pour des membres atteints de gangrène, il est toujours possible de recourir à l'ablation et couper les tissus malades pour mieux les régénérer. Alors qu'un corps atteint de cancer doit subir une véritable chimiothérapie ! C'est-à-dire être totalement réorganisé.
Quelles sont ces maladies honteuses dont on ne parlait pas autrefois et qui aujourd'hui défrayent la chronique ? Il y a d'une part, la corruption, qui touchent principalement les acheteurs dont on sait qu'ils contribuent, selon les groupes, entre 60 et 75 % de la valeur ajoutée ; et, d'autre part, l'espionnage industriel.
Pour certains, la corruption est un bien vilain défaut mais qui est malheureusement inévitable dans le système marchand où tous les coups sont permis pour accroître profits et parts de marchés. Pour d'autres, c'est un véritable cancer qui pourrit les relations économiques en favorisant les plus mafieux au détriment des plus efficaces. L'industrie automobile mondiale n'a jamais été un terrain plus particulièrement propice à la corruption : d'autres secteurs industriels à "gros" contrats - aéronautique, matériels militaires, bâtiment et travaux publics - ont toujours donné prise à des dessous de table rémunérant des décisions favorables. Dans l'automobile, tout le monde sait, de longue date sinon depuis toujours, que les acheteurs ont toujours été sensibles à de petites - ou grosses attentions - : voyages et séjours touristiques, cadeaux, repas gastronomiques, véhicules, etc.
Ce qui semble avoir changé avec l'explosion médiatique autour de Opel et Volkswagen depuis quelques mois, c'est que la presse en parle. Pas la presse automobile spécialisée, mais plus grave la presse économique et financière et la presse quotidienne générale. Et malgré les protestations énergiques et outrées des dirigeants assurant lutter depuis toujours contre ces pratiques anticoncurrentielles et affirmant les voir pratiquement éradiquées, il semble que le mal soit bien enraciné.
Quant à l'espionnage industriel, l'affaire Volkswagen-General Motors autour de M. Lopez vient éclairer également des pratiques bien néfastes, au moins pour la victime. Et comment évaluer les préjudices ? Un modèle d'usine ultramoderne, copié au Brésil avant même que l'inventeur, General Motors, ait été capable d'en tirer les avantages. Les réactions face à ces pratiques varient d'une culture à l'autre. Aux Etats-Unis, on joue les puristes. Et de citer les cohortes de managers formés à Harvard ou à Purdue aux valeurs de l'éthique moderne des affaires depuis déjà plusieurs années à coup de séminaires de motivation. En Allemagne, où la capacité à vendre à l'exportation est une qualité "nationale", les pratiques autorisent manifestement un "coulage" que d'aucuns jugent inévitable pour convaincre et remporter une affaire. Le plus grave en matière de pots de vins et d'espionnage industriel est encore de se faire prendre. Car alors les effets peuvent être dévastateurs a priori.
Volkswagen a bien accepté, à l'amiable, car l'impact médiatique menaçait de s'aggraver, de payer un dédommagement de 100 millions de dollars à General Motors et d'acheter des composants aux filiales pour un milliard de dollars. Encore faut-il s'interroger sur la sympathie naturelle du public pour les plus malins. Volkswagen n'a jamais autant vendu de voitures en Europe l'an dernier malgré les accusations graves portées par GM-Opel et malgré l'affaire de corruption ABB/Skoda. On peut penser que Volkswagen a su étouffer les affaires avant que le public ne vienne à sanctionner commercialement le coupable. Ou bien que le public n'est finalement guère sensible à ce qu'il considère, certes, comme des pratiques criminelles, mais qui, dès lors qu'elles sont le lot quotidien et général, qui parfois débouchent sur des épurations et des prises de conscience salutaires, ne valent pas un boycott ou de se détourner pour la concurrence.
Il est un autre mal dont on ne parle pas et dont les méfaits sont souvent encore plus irrémédiables, c'est celui de l'incompétence managériale, des erreurs stratégiques fatales qu'elles soient le résultat de comportement mégalomane comme au Crédit Lyonnais en France ou d'une succession de décisions malheureuses. Toutes les études montrent que la corruption et l'espionnage industriel ne peuvent rapporter à long terme et ne suffisent pas à fonder des avantages concurrentiels durables. Ils aident temporairement, gênent les concurrents en leur faisant perdre du temps et de l'argent. Mais l'incompétence est, quant à elle, plus irrémédiable.
C'est sans aucun doute à la correction de ces trois causes de distorsions que dirigeants et politiques doivent s'attacher. Mais sans accord international au sein des grands organismes - ONU, OCDE, Union Européenne -, il n'y a guère d'espoir d'éradication ! Pourtant, une leçon à tirer de l'affaire Volkswagen - General Motors : il suffit parfois tout simplement de persévérer. GM est bien parvenu à faire reconnaître à son adversaire, malgré des dénégations outrées et répétées, qu'il y avait bien intention anticoncurrentielle. Il est souhaitable que cette anecdote désormais du passé serve la cause de l'éthique.