| La lettre du GERPISA | no 110 (févier 1997) |
Questions de recherche - Nicolas Hatzfeld
De ce premier examen critique se dégage une image de l'internationalisation, certes moins séduisante que la "globalisation" mais plus opérationnelle, celle d'un ordre enchevêtré qui résulterait de l'action combinée de six tendances principales: le renforcement des firmes multinationales; la formation de règles de droit privé à l'échelle internationale, dans les champs que les institutions internationales ne couvrent pas; le développement d'arrangements sectoriels entre firmes; la formation de nouvelles institutions internationales; le développement des trois principales zones économiques; et enfin le renforcement de la gestion régionale, décentralisée des biens collectifs locaux. Mais, à ce stade de la réflexion sur l'internationalisation, le seul examen des définitions à l'intérieur du champ théorique trouve ses limites, et il semble improbable d'en valider une sans procéder à l'analyse des formes d'internationalisation au niveau des branches comme le propose le programme du Gerpisa pour l'automobile.
La mise en perspective historique longue du phénomène actuel d'internationalisation relie celui-ci avec des caractéristiques dominantes du début du siècle. D'un certain point de vue, le mouvement d'internationalisation paraît mettre entre parenthèses la période des régulations sociales à échelle nationale mises en place après 1945 et même engagée dans plusieurs pays à partir de la grande crise de 1929, et revenir à une internationalisation considérée comme la norme. Cependant, les acquis de la période "fordiste" restent en héritage, et ne peuvent être simplement gommés.
Le "réajustement" en cours de ces acquis aux objectifs de compétitivité ne les a pas dissous. Par ailleurs, certaines composantes du début de siècle manquent, comme l'existence d'un système monétaire international stable.
Dans ce mouvement de décomposition du compromis salarial fordiste, la mobilité accrue des investissements directs joue fortement, notamment à travers la délocalisation d'établissements situés dans les pays développés. Elle a déjà modifié le rapport salarial, par la baisse des revenus salariaux, par le glissement de la fiscalité vers des domaines peu mobiles de l'économie, comme les valeurs immobilières et les salaires, et par de nouvelles formes de production... Ce mouvement de décomposition semble se jouer actuellement en Allemagne et au Japon, alors qu'aux USA, il est très avancé. Pour certains chercheurs allemands le mouvement serait de fait déjà réalisé dans leur pays. Selon eux, le compromis allemand résidait dans l'entente du capital et du travail pour assurer la compétitivité internationale des produits fabriqués en Allemagne. Cette entente semble pouvoir être contournée aujourd'hui par les délocalisations. Le fondement du rapport salarial allemand serait donc touché.
La fin de compromis salariaux antérieurs au Japon ou en Allemagne n'entraîne pas nécessairement la généralisation du système anglo-saxon. D'une part, on l'a rappelé, celui-ci a également été bousculé avec la même force par l'internationalisation en cours. D'autre part, ces systèmes nationaux présentent des spécificités qui leur donnent des atouts différents, mais largement équivalents à ceux des Etats-Unis, comme on le voit dans des domaines tels que la comptabilité, le droit, la réglementation des marchés financiers... Enfin, une transformation des institutions n'est pas une évolution automatique, mais résulte de choix stratégiques.
Dans la redistribution internationale des cartes qui s'effectue, les pays en voie de développement ne sont pas favorisés par l'extrême concentration de facteurs décisifs tels que la Recherche Développement, ou même par la mobilité accrue de la production. Des décollages économiques sont possibles, comme le montre l'exemple de la Corée. Cependant, ce pays a, comme les petits dragons, bénéficié jusqu'à une période récente d'un contexte géopolitique particulier caractérisé par le soutien, pour des raisons politiques, des Etats-Unis lors de son décollage. Aujourd'hui, la Corée du Sud est contrainte de s'ouvrir en devenant membre de l'OCDE.