La lettre du GERPISA no 110 (février 1997)

Débat - 1 - Juan José Castillo


Du travail à la société: sur les "effets" de la production maigre hors de l'usine en temps de mondialisation

Tel qu'il nous est suggéré dans la Lettre du Gerpisa de décembre 1996, une des inflexions à introduire dans le débat sur le deuxième programme concerne la déstabilisation des rapports salariaux aux niveaux des pays et ses conséquences. Introduire, donc, le thème ici schématiquement présenté dans le groupe "Organisation productive et relations salariales" me semble une façon de stimuler et d'élargir notre réflexion au sein du GERPISA. Qui plus est, il me semble que les diverses notes éparses dans le texte que l'on a discuté à l'occasion du Comité International de novembre (Freyssenet et Lung, 1996), trouveraient avec cette axe de réflexion une problématique de recherche qui en donnerait une plus grande cohérence.

En effet, que ce soit par la réduction d'emploi qui a ainsi contribué à accentuer le dualisme social résultant de la déstabilisation et de la dérégulation des rapports salariaux, ou bien à travers la pression sur les coûts salariaux, en reconfigurant la relation salariale, autant à l'extérieur de l'usine qu'à l'intérieur par l'intensification du travail, les régions se voient soumises à une double menace: la délocalisation et l'externalisation.

Cette approche thématique et problématique nous porte de la relation salariale aux rapports salariaux, aux rapports sociaux, à la formation sociale concrète (et plus complète). Un premier pas pour faire cela consiste à reconstruire le procès complet de production, la filière, la chaîne de valeur. Un deuxième consiste à observer ce qui change dans la société, après ces transformations productives.

Dans cette perspective, la nouvelle production maigre n'est pas étudiée dans une seule 'entreprise', ce qui fausserait la vision de tout ce qui ne rentre pas dans cette photo de 'travailleur du dimanche'. Il va de soi qu'il faut suivre les diverses externalisations, soustraitances, etc. Mais, surtout, cette perspective mène à voir que beaucoup de ces coûts externalisés sont payés par les collectivités sous forme de problèmes de trafic, de pollution, de troubles écologiques: coûts collectifs, bénéfices privés, et donc non comptabilisés. La production maigre dedans se fait gourmande à l'extérieur de l'usine. Et à l'extérieur aussi de nos approches de recherche.

Mais , surtout, ce report de coûts sur le collectif, a un reflet encore non évalué suffisament sur les personnes affectées par les - ironiquement? - appelés 'plans sociaux', par les préretraites, par les échappés de la logique de l'intensification interne du travail, par ceux qui sont au chômage.

D'un point de vue quantitatif, comme on le déduit des études de cas, on peut être en face d'un collectif d'ex-travailleurs plus nombreux que ceux qui restent au boulot dans les 'nouveaux modèles productifs'. C'est le cas pour 1'Espagne.

Bien sûr, les méthodes de recherche et la documentation sur la société régionale ou nationale doivent comprendre maintenant d'autres données qui, bien qu'étant inclues dans notre approche, n'étaient aucunement le centre de notre analyse (voir l'excellente discussion et problématisation présentée dans Billiard, 1995): santé, famille, structure sociale, formes de pilotage et de politiques publiques pour fixer la production...

Dans cette approche, telle que nous avons commencé à l'appliquer, suivre les expulsés de 1'usine apporte maints retours sur la recherche, même sur le dedans de la production. Par exemple, et en premier lieu, les entretiens avec les ex-travailleurs nous donnent une vision distante (mais récente) du travail réorganisé à l'intérieur de l'usinent, mais aussi une meilleure approche de l'image et le vecu du travail. Cela complète très bien nos études directes du terrain.

Mais, surtout, suivre les ex-travailleurs nous amène à comprendre ce qui c'est passé dans la vie des gens, comment cela a affecté toute une population, toute une région, ce qu'ils sont devenus comme personnes. Et, finalement, on est amené à comprendre les changements dans la structure sociale comme un tout: que sont devenus ces travailleurs pas encore suffisamment vieux, comme catégorie sociales?

Ainsi nous croyons pouvoir dire quelque chose de fondé non seulement sur l'avenir de l'automobile, mais aussi sur l'avenir de nos sociétés localement globalisées.

Références :

Billiard, Isabelle (coord.): Identités. santé, insertion sociale et nouvelles formes d'emploi, Paris, MIRE (Mission Interministérielle Recherche-Expérimentation), Groupe de Travail, 1995, 313 p.

Castillo, Juan José: "A la búsqueda del trabajo perdido. Y de una sociología capaz de encontrarlo", en Estudios Sociológicos, México, 1997 (en prensa).

Castillo,Juan José; MÉNDEZ, Javier: "Ex-trabajadores: del trabajo a la sociedad en contextos de reorganización productiva en et sector del automóvil", IV coloquio internacional GERPISA, Paris, 19-21 de junio de 1996.

Freyssenet, Michel; Lung, Yannick: "Entre mondialisation et régionalisation: quelles voies possibles pour l'internationalisation de l'industrie automobile", en Actes du GERPISA, o 18, 1996, pp. 7-35.

Heseler, Heiner; Roth, Bernhard: "The Impact of Deindustrialisation and Reindustrialisation on Local Labour-market Processes: the Case of the Shutdown of the Shipyard AG Weser", en Labour and Societv, Genève, vol. 13, no 4, octobre 1988, pp. 375-386.


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