La lettre du GERPISA no 106 (octobre 1996)

Débat - Frédérique Sachwald


Interpréter le mouvement d'intégration régionale

Depuis la fin des années 80, les accords d'intégration économique se multiplient dans différentes régions du monde. De plus, les accords d'intégration ne progressent pas uniquement par extension géographique, mais aussi par extension des domaines de négociation. L'Acte unique, signé en 1986, avait pour objectif l'achèvement du marché intérieur, assurant réellement la libre circulation des biens, des services, des capitaux et des personnes en son sein. Ce projet supposait l'abolition de l'ensemble des barrières non tarifaires qui pouvaient persister entre les pays-membres, et donc une harmonisation de quantité de réglementations. Les accords américains et asiatiques prévoient aussi des procédures d'harmonisation de diverses réglementations au niveau régional. Dans le même temps, la mise en place de structures de dialogue intercontinentales rapelle que depuis une quinzaine d'années la mondialisation se traduit par une intégration croissante des économies et des entreprises dans des courants d'échanges transrégionaux.

L'intégration économique de certaines zones peut-elle être compatible avec le mouvement d'intégration globale qu'implique la mondialisation? Cette question renvoie à la problématique traditionnelle de l'intégration régionale, qui l'oppose au processus multilatéral de libéralisation des échanges commerciaux. La réponse à la question suppose d'examiner les modalités d'intégration choisies par les différents regroupements régionaux d'une part, et d'évaluer leur influence sur les échanges des pays concernés d'autre part. Sur ce second point, les statistiques et les études disponibles sugèrent que l'évolution de la géographie des échanges internationaux ne va pas dans le sens de la constitution de blocs régionaux au sens traditionnel du terme, c'est-à-dire relativement fermés sur eux-mêmes.

Ouverture aux échanges internationaux intra - et extrarégionaux

L'analyse économique identifie traditionnellement deux types d'effets de l'intégration économique : la création et la destruction d'échanges. La suppression des droits de douane et des quotas au sein de la zone d'intégration suscite la "création" de nouveaux flux d'échanges entre pays-membres. Elle s'accompagne d'une "destruction" d'échanges dans la mesure où elle résulte de la réorientation de flux de commerce existant auparavant avec des pays non membres, et qui continuent eux d'être soumis à des barrières douanières. Les indicateurs de l'ampleur de l'intégration régionale reposent donc traditionnellement sur les flux de commerce. Le plus simple est la part des échanges intrarégionaux que les pays membres d'une zone intégrée effectuent entre eux. D'après cet indicateur, il existe bien une tendance à l'accroissement de la régionalisation des échanges dans plusieurs régions et, en moyenne, au niveau mondial depuis une quinzaine d'années. C'est en Europe de l'Ouest que les échanges intrarégionaux ont le plus augmenté depuis l'après-guerre et particulièrement lors de la mise en place du marché commun dans les années 60, puis avec l'accession de nouveaux membres à la CEE et l'achèvement du marché intérieur à la fin des années 80, pour atteindre actuellement près de 70% du commerce international.

En Asie, l'intensification récente des échanges intra-asiatiques repose sur le rôle central de l'économie japonaise, mais aussi sur la formidable croissance des autres pays d'Asie de l'Est. Cette croissance explique par ailleurs l'augmentation des échanges au sein de l'APEC(2); les échanges intrazone y sont donc désormais aussi intenses qu'au sein de l'UE.

Le double mouvement de création et de destruction d'échanges analysé par la théorie économique n'implique pas nécessairement une fermeture de la zone intégrée à l'égard des partenaires extérieurs. Une telle fermeture signifierait en effet que les échanges avec l'extérieur représentent une part décroissante de l'activité économique. Cette évolution peut être contrecarrée par un accroissement de l'importance des échanges dans l'activité économique, qui se mesure par la part des échanges dans le PIB. Dans ce cas, une région peut voir progresser simultanément la part des échanges intrarégionaux et extrarégionaux dans le PIB. Or les données statistiques montrent que le taux d'ouverture aux échanges extrarégionaux a augmenté en longue période, ce qui signifie que l'extraversion croissante des économies s'est bien en partie effectuée en faveur des échanges des interzones. Pour l'Europe, l'ouverture aux échanges extérieurs est la même dans les années 60 et en 1990, alors que les échanges intrarégionaux ont augmenté. En revanche, à la fin des années 80, avec l'élargissement de la Communauté européenne et l'achèvement du marché intérieur, l'ouverture sur l'extérieur a reculé. Le dynamisme des économies d'Asie joue un rôle fondamental dans l'augmentation des échanges interzones. Au cours des années 80, les échanges entre l'Europe et l'Asie ont ainsi connu une remarquable progression et sont devenus plus importants que le commerce transatlantique à partir de 1990.

L'une des caractéristiques de la mondialisation est l'importance qu'ont pris les investissements à l'étranger dans l'intégration des économies. Il faut donc tenir compte de la distribution géogaphique des investissements à l'étranger pour évaluer le phénomène d'intégration régionale.

En Europe, le projet du marché intérieur semble avoir eu un effet important sur la distribution des flux d'IDE. La part des flux intra-européens a augmenté dans la seconde moitié des années 80 et en 1993, les stocks d'investissements à l'étranger des pays de l'UE sont en majorité localisés au sein de l'Union. Pourtant, au cours des années 80, les pays européens ont très activement investi aux Etats-Unis, devenus une destination majeure des investissements directs mondiaux. La part des flux d'investissements des pays européens à destination des Etats-Unis a progressé au début de la décennie 80, pour fléchir dans la seconde moitié de la décennie. Les Etats-Unis ont quant à eux augmenté leurs investissements en l'Europe. Les Etats-Unis ont aussi constitué un marché très attractif pour les entreprises japonaises, qui avaient aussi fait d'importants efforts d'implantation en Europe, avant de réorienter leurs investissements vers l'Asie dans les années 90.

Au cours de la décennie 80, la progression des flux d'investissements intra-européens s'est donc accompagnée de l'intensification de certains investissements interrégionaux. Depuis le début des années 90, les pays d'Asie de l'Est attirent des flux d'investissements croissants, ce qui génère à la fois des flux intrarégionaux et interrégionaux.

Des régions ouvertes

Les données indiquent que l'instauration d'un processus d'intégration régional n'implique pas systématiquement de discrimination à l'encontre des échanges entre régions. Il est logique que des pays géographiquement proches nouent des relations économiques intenses. Au delà de cette tendance "naturelle" à l'échange, les études économiques qui ont tenté d'apprécier dans quelle mesure les dispositifs institutionnels auraient pu accroître "artificiellement" l'intensité des échanges intrarégionaux tendent à conclure par la négative.

Par ailleurs, le régionalisme n'a pas, contrairement à certaines craintes, miné les efforts de libéralisation multilatéraux à travers la constitution de blocs commerciaux. A cet égard, il faut souligner que le programme du marché intérieur a dans bien des domaines facilité l'accès des concurrents étrangers aux marchés européens. Ces évolutions s'expliquent largement par l'interdépendance des économies, qui génère un intérêt à l'ouverture avec des partenaires très divers. Cette interdépendance traduit le comportement des entreprises qui tendent à organiser leurs réseaux de production, de recherche et de distribution au niveau mondial, en tirant éventuellement parti de l'intégration plus forte de certaines zones. Cette tendance s'observe dans les divers secteurs de l'activité économique, les modalités précises d'organisation retenues par les entreprises dépendant en particulier des caractéristiques techniques sectorielles..

1.Cette contribution au débat s'appuie notamment sur deux textes récents dans lesquels je fournis des données statistiques non reproduites ici et des références: "Mondialisation et régionalisation. Une analyse des échanges automobiles", ma contribution à la rencontre internationale du GERPISA de juin 1996, "Les réalités de l'intégration régionale" dans RAMSES 96, Dunod.

2.Asia Pacific Economic Cooperation, forum qui regroupe des pays asiatiques, mais aussi les pays d'Amérique du Nord, l'Australie et la Nouvelle-Zélande.


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