La lettre du GERPISA no 105 (juillet 1996)

Questions de recherche - Nicolas Hatzfeld


Globalisation de l'économie : clarification

Abordé de plus en plus fréquemment, jusque dans les débats du dernier sommet du G7, le thème de la globalisation de l'économie sera une des questions examinées au cours du second programme du GERPISA. Lors de la Quatrième Rencontre Internationale (19-21 juin 1996), il a paru nécessaire de s'entendre sur les mots employés. Les remarques suivantes, inspirées des débats de la Rencontre, visent à poser quelques repères pour la discussion.

Michael Porter présente l'industrie globale comme celle dont la performance dans une zone économique dépend de ce qui se passe dans les autres zones, ce qui implique une interdépendance nettement plus forte qu'une simple internationalisation des activités. La globalisation peut s'envisager comme l'interaction de plusieurs mouvements: l'élargissement de l'activité économique et de la concurrence, avec en particulier l'abaissement des barrières douanières et l'intensification des activités internationales; l'accroissement du nombre d'acteurs participant à ce mouvement, entreprises ou pays, notamment les pays que l'on qualifie d'émergents; enfin, l'accroissement de la complexité des phénomènes internationaux. A titre d'exemple, on ne peut pas totalement dissocier les pertes d'emplois que subissent les pays développés des créations que connaissent dans le même temps les pays émergents.

Si ces mouvements caractérisent la globalisation en cours depuis les années quatre-vingt, celle-ci doit être cernée avec plus de précision afin d'être dégagée des généralisations courantes. Tout d'abord, la globalisation semble avoir une réalité différente selon les domaines économiques que l'on prend en compte, ce qui permet d'en voir certaines inégalités et limites. Ainsi, la financiarisation de l'économie et la globalisation des marchés financiers sont des composantes nettes de cette globalisation, de même que la généralisation de la concurrence. De même, l'examen des échanges internationaux fait apparaître une forte croissance de ceux-ci, à l'échelle interrégionale tout autant qu'à l'intérieur des grandes régions économiques du monde.

Par contre, on ne peut pas vraiment parler de globalisation de la production. Si les firmes jouent un rôle important dans l'internationalisation de l'économie, elles mettent en oeuvre des stratégies qui répondent à des facteurs dont certains sont locaux, et gardent un fort ancrage national. Ces stratégies d'internationalisation des firmes sont diverses. Parmi les firmes japonaises d'automobile, par exemple, la stratégie "globale-locale" de Honda se distingue clairement en matière de production de celle, plutôt régionale, de Toyota. Ces stratégies sont d'ailleurs fortement dépendantes de l'histoire de chaque entreprise. Si l'on quitte le terrain des stratégies affichées par les firmes pour en rester à celui des stratégies effectives, celles-ci sont plutôt multi-locales ou "multi-domestiques" que mondiales à proprement parler. Enfin, si nombre d'agents économiques poussent dans le sens d'une globalisation, les forces politiques et institutionnelles témoignent encore d'une forte intégration régionale. C'est ce que montrent les constructions d'ensembles tels que l'Union Européenne, l'ASEAN ou l'ALENA. Ainsi, le mouvement de dérégulation impulsé dans les années quatre-vingt par les Etats-Unis a entraîné de la part de l'Union Européenne une réaction de consolidation avant d'accepter de suivre ce mouvement. Cette réaction européenne a été un des facteurs qui a conduit les Etats-Unis a proposer et à obtenir de ses deux voisins, Canada et Mexique, de constituer l'ALENA.

Le mouvement de globalisation laisse apparaître de fortes inégalités. Par exemple, les dynamiques de la demande et les évolutions des prix se ressemblent à travers les pays, mais les niveaux nationaux, eux, restent fortement différents. De même, les investissements se multiplient dans les pays en voie de développement, mais de façon très sélective, et se concentrent dans quelques pays en plein essor. Ces quelques pays émergents, les nouveaux acteurs dans la scène économique internationale, ne doivent pas faire oublier les nombreux pays qui restent "immergés", et dont l'espoir de décollage se fait plus ténu, sinon plus lointain.

La vague actuelle d'internationalisation gagne à être placée dans une perspective historique pour être mieux comprise.

En effet, d'une part la perception qu'on en a est amplifiée par le fait qu'elle succède à la période de 1945 à environ 1973, au cours de laquelle dominaient au contraire les compromis nationaux qui se traduisaient par une faible interdépendance des économies, et des formes nationales originales. Mais l'économie mondiale avait, auparavant, connu de grandes poussées d'internationalisation, notamment dans les décennies précédant la première guerre mondiale et dans les années 20. Sous certains aspects, l'économie mondiale se trouvait au début du siècle plus ouverte qu'aujourd'hui. Le modèle d'économies extraverties des pays émergents ne fait que suivre la voie qu'avait, par exemple, adoptée l'économie britannique montante du dix-neuvième siècle. La comparaison aiderait à mieux prendre en compte le lien entre les différents aspects de ces économies. Si la Corée se signale aujourd'hui par la vigueur de ses exportations, il ne faut pas oublier qu'elle a dû aussi augmenter rapidement et fortement les salaires, à la suite de conflits sociaux et politiques très durs. La croissance du marché intérieur a été une des conditions de son décollage.

La cohérence d'ensemble de l'évolution en cours n'est en fait pas acquise, ce qui risque de fragiliser et de freiner la croissance. La période précédente avait, d'une certaine façon, profité de la cohérence imposée par l'hégémonie des Etats-Unis. Leur retrait relatif n'est pour l'instant compensé par aucune nouvelle hégémonie, le Japon comme l'Europe n'étant pas en mesure de prendre le relais des Etats-Unis, chacun pour des raisons propres. Cela entraîne une certaine instabilité et une fragilité de la vague actuelle d'internationalisation.


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