La lettre du GERPISA no 105 (juillet 1996)

Débat (2) - Michel Freyssenet


Les conditions du débat : l'expérience du GERPISA

Si les choix d'internationalisation sont devenus aujourd'hui effectivement essentiels, leur analyse en commun est alors utile et nécessaire pour des chercheurs ayant par ailleurs des sujets d'études, des problématiques et des modes de pensée différents

Un des constats faits lors de la dernière séance de la Rencontre Internationale est que les membres du GERPISA sont parfois engagés sur des sujets qui relèvent de choix de recherche personnels, d'opportunités ou de contraintes et qui donc ne s'insèrent pas nécessairement dans le programme que le GERPISA peut se donner. Dès lors, le temps disponible pour une participation à celui-ci peut être variable, créant des disparités gênantes. Une orientation possible et plus modeste du réseau serait un regroupement des chercheurs en fonction de leurs sujets prioritaires de recherche. Le GERPISA organiserait alors annuellement un colloque de présentation de résultats et de confrontation, un GERPISA-Agora en quelque sorte (G. Volpato).

Le GERPISA a fonctionné de la sorte les deux premières années de son existence, de 1981 à 1983, en se donnant toutefois un thème annuel. Mais très vite (c'était son objectif de départ et c'était aussi la condition de sa pérennité, car la discussion de sujets différents sans que des liens soient établis entre eux s'épuise très vite et le réseau devient de moins en moins attractif), il a essayé de se doter d'un programme qui soit mobilisateur pour des chercheurs, qui, bien que travaillant tous sur l'industrie automobile, n'en ont pas moins des préoccupations fort différentes. Petit à petit, les conditions qui font qu'une question de recherche est mobilisatrice pour un ensemble disparate de chercheurs ont été découvertes. Une question est apparue mobilisatrice quand les tentatives pour y répondre permettent de mettre à jour et de débattre de processus rendant plus intelligibles des phénomènes multiples et apparemment sans lien observés par les uns et par les autres au cours de leur recherche personnelle. Cette question de recherche va dépendre de l'enjeu majeur pour l'industrie automobile durant la période considérée.

Le besoin de mettre à jour les processus généraux affectant les sujets traités est évidemment ressenti par chacun d'entre nous dans ses recherches personnelles. Mais que se passe-t-il quand nous les réalisons? Soit nous bricolons une explication locale aux phénomènes étudiés laissant à quelques chercheurs, souvent éloignés du terrain et plus ou moins bien inspirés, les élaborations théoriques plus vastes, soit nous essayons de voir les capacités interprétatives des théories disponibles, soit nous nous rattachons à quelques courants dominants du moment en raison de l'apparente force de convictions de leurs arguments. C'est une situation particulièrement frustrante et faiblement productive. Elle a suscité notre réaction face à la thèse de la diffusion inévitable de la lean-production, car trop en contradiction avec ce que nous avions observé sur le terrain. Mais notre critique, fondée sur une exigence de rigueur, nous empêche individuellement de construire des thèses aussi générales, en raison du travail considérable nécessaire, à moins de décider d'y consacrer sa vie et ses nuits. C'est pourquoi, il est des débats jamais tranchés, des questions récurrentes, bloquant durablement le débat théorique. Une Agora des chercheurs maintenus dans cette situation serait rapidement sans intérêt

Il n'y a alors guère que la solution coopérative pour sortir de ce dilemme, si nous récusons les solutions centralisatrices par l'argent (que ce soit sous la forme marchande, type IMVP, ou administrative, type "agence d'objectifs"). Une coopération volontaire entre chercheurs de disciplines, cultures et orientations théoriques les plus variées sur des questions aussi centrales paraît à première vue relever de la "mission impossible" ou de "l'utopie angélique". Là aussi, l'expérience du GERPISA a permis de trouver des solutions, qui sont encore loin d'être satisfaisantes, mais qui tracent assez clairement une voie alternative. Le premier programme international nous a fait beaucoup progressé de ce point de vue là par les problèmes que nous avons dû résoudre et par ceux que nous avons identifiés. On peut dire qu'il existe maintenant une démarche GERPISA. Cette voie alternative consiste d'abord à accepter de formuler une question commune de recherche, malgré nos différences, et d'établir ensemble les points qui devraient être traités pour y répondre correctement. Ensuite de voir comment il nous est possible, compte tenu de nos moyens, d'analyser ces points en se répartissant les tâches par groupe, en fonction de nos compétences et de nos disponibilités respectives. Enfin de débattre de la question commune, voire de la reformuler au fur et à mesure des travaux et synthèses partielles réalisées, et de procéder à des élaborations théoriques successives.

Nous avons appris à construire de tels programmes de travail, à réunir les moyens pour les réaliser, et à les mener à peu près à bien. Nous sommes parvenus à des débats suffisants pour que chacun se retrouve en fin de programme avec des positions différentes de ce qu'elles étaient au début, et surtout avec des interrogations beaucoup plus élaborées théoriquement, et donc avec un cadre problématique beaucoup plus riche pour ces propres recherches personnelles, comme on peut le constater à travers des propos, des exposés ou des publications individuelles récentes. En revanche nous ne savons pas encore procéder collectivement (le plus collectivement possible) à une ou à des constructions théoriques dignes de ce nom. C'est peut-être un des défis du deuxième programme. C'est dans cette dynamique de réponse (éventuellement multiple) à une question commune majeure que l'Agora des chercheurs devient une réalité vivante et utile.

Le GERPISA "réseau coopératif étudiant et discutant une question majeure" n'est pas contradictoire avec les recherches individuelles ponctuelles, parce qu'il peut permettre à chacun de se construire une problématique plus riche indispensable à ses travaux. Peut-il être contradictoire dans la pratique, par manque de temps? La solution coopérative est la plus économe de toutes. Elle met à la disposition de chacun des synthèses partielles par firme, pays, époques, thèmes, irréalisables autrement, permettant de procéder à des comparaisons, et de trouver des explications plus pertinentes. Il demeure que tout le monde ne peut s'investir avec la même intensité, que tout le monde ne peut notamment faire des travaux spécifiques exigés par le programme. Il en résulte incontestablement des disparités et des incompréhensions. Nous avons certainement à trouver des solutions, dont certaines ont été envisagées (voir l'éditorial de la Lettre 103). C'est probablement le second défi du deuxième programme.


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