La globalisation : mythes et réalités

 
Robert BOYER

Le mot " globalisation " a envahi la littérature managériale, alimenté une multitude de travaux académiques, il sous-tend même nombre de programmes politiques des années 90. Si ce terme, venu des Etats-Unis, a connu un tel succès, au détriment de la notion de mondialisation, c'est sans doute que les analyses sont en retard sur la réalité. Nommer un phénomène inconnu, voire improprement, n'est-ce pas déjà le maîtriser un peu? Mais en 1996, il est devenu un obstacle à la compréhension des transformations multiformes que connaissent les relations entre les économies nationales et le système mondial.

Donner un sens précis à un mot fétiche.

Le terme de globalisation trouve son origine dans la littérature consacrée aux firmes multinationales pour désigner d'abord un phénomène limité, une mondialisation de la demande, mais il s'est enrichi au cours du temps au point de représenter de nos jours une nouvelle phase de l'économie mondiale. La notion est devenue tellement protéiforme qu'elle porte la confusion à son comble. Pour la clarté de l'analyse, quatre définitions méritent d'être distinguées.

En 1983 Théodore Levitt propose ce terme pour désigner la convergence des marchés dans le monde entier. Globalisation et technologie seraient les deux principaux facteurs façonnant les relations internationales. En conséquence, " la société globale opère avec constance et résolution, à des coûts relativement bas, comme si le monde entier (ou les principales régions) constituait une entité unique ; elle vend la même chose, de la même manière partout (p.92-93). Certes, la firme doit s'ajuster à des différences nationales, mais seulement à regret si elle n'est pas parvenue circonvenir ou recomposer les demandes spécifiques qui s'adressent à elle. En ce premier sens (définition 1), la globalisation des marchés s'oppose à la vision antérieure d'un cycle du produit qui consistait à vendre aux pays moins avancés les produits devenus obsolets dans les pays les plus riches. Le terme s'applique surtout à la gestion des multinationales et concerne exclusivement les échanges internationaux.

Mais en 1990 cette notion est étendue par Kenichi Ohmae à l'ensemble de la chaîne de création de la valeur qui se déroule de la recherche et développement, à l'ingénierie, la production, la marchandisation, les services et la finance. Si dans un premier temps une firme exporte à partir de sa base nationale, elle établit ensuite des services de ventes à l'étranger, puis produit localement, ultérieurement encore accorde une maîtrise complète de la chaîne de la valeur à sa filiale. Ce processus converge vers une cinquième étape : l'intégration globale, lorsque les firmes appartenant au même groupe conduisent leur RD, financent leurs investissements et recrutent leur personnel à l'échelle mondiale (définition 2). La globalisation désigne alors une forme de gestion, totalement intégrée à l'échelle mondiale, de la grande firme multinationale.

Dès lors que ces multinationales représentent une fraction importante de la production mondiale, elles deviennent des acteurs clés dans l'arbitrage entre les divers espaces nationaux, qui se trouvent alors contraints de s'ajuster à leurs exigences grâce à l'extrême mobilité dont les multinationales bénéficient, en matière de commerce, d'investissement, de finance, de RD. La globalisation désigne alors le processus à travers lequel les entreprises les plus internationalisées tentent de redéfinir à leur profit les règles du jeu précédemment imposées par les États-Nations (définition 3). On quitte ainsi le domaine de la gestion interne des firmes pour s'intéresser à l'architecture du système international, comme des interventions publiques nationales, sur l'espace de la maison mère comme des sociétés d'accueil. On passe de la micro à la macro-économie, des règles de bonne gestion privée à l'établissement des politiques économiques et à la construction ou redéfinition des institutions nationales. Enfin, cette notion évoque des évolutions en cours plus qu'un état final du régime international qui remplacerait celui de Bretton-Woods. Souvent les tenants de la globalisation soulignent le caractère irréversible des tendances à l'oeuvre tant les politiques traditionnelles des gouvernements nationaux sont devenus impuissantes face aux stratégies des grandes firmes. La seule solution serait donc de redéfinir radicalement les interventions publiques en vue de rendre les espaces régionaux ou nationaux attractifs pour un capital de plus en plus mobile. On aura reconnu le plaidoyer de 1993 de Robert Reich qui, devenu Ministre du travail sous l'administration Clinton, a tenté de proposer - sans grand succès semble-t-il- une politique économique originale, adaptée à l'ère de la globalisation.

Enfin, la globalisation peut désigner une nouvelle configuration qui marque une rupture par rapport aux précédentes étapes de l'économie internationale. Auparavant, l'économie était inter-nationale car son évolution était déterminée par l'interaction de processus opérant essentiellement au niveau des États-Nations. La période contemporaine verrait l'émergence d'une économie globalisée dans laquelle les économies nationales seraient décomposées puis réarticulées au sein d'un système de transactions et de processus opérant directement au niveau international (définition 4). Cette définition est la plus générale et systémique et entend souligner une rupture qualitative par rapport à l'ensemble des régimes internationaux qui se sont succédés depuis l'émergence du capitalisme commercial. D'une part, les États-Nations et, par voie de conséquence, les gouvernements perdraient toute capacité à influencer les évolutions économiques domestiques, au point que les institutions centralisées héritées de l'après guerre devaient céder la place à la constitution d'entité régionales ou urbaines, point d'appui nécessaire du réseau tissé par les multinationales. " La fin de l'Etat-Nation ", tel est le titre de l'ouvrage publié en 1995 par Kenichi Ohmae, devenu grand prédicateur de la " globalisation ". D'autre part, les divers territoires soumis à ce nouveau modèle deviendraient fortement interdépendants au point de manifester des évolutions synchrones à défaut d'identiques, en tout état de cause en voie d'homogénéisation. Adieu donc aux compromis politiques nationaux et à la notion même de conjoncture locale puisque des événements intervenant à l'autre bout de la planète influenceraient maintenant plus directement les grandes mégalopoles que les évolutions de zones géographiquement voisines, mais déconnectées du système globalisé.

A la lumière de ces définitions, il est possible de livrer une analyse un peu plus précise des transformations intervenues au cours des deux dernières décennies.

Des changements spectaculaires

Il fait peu de doute que les deux dernières décennies ont enregistré des changements majeurs en matière de commerce, investissement direct, recherche et développement et financement, qui vont dans le sens d'un dépassement des frontières et d'une accentuation de l'internationalisation.

En premier lieu, le commerce international a continué à croître plus vite que les productions nationales (5,3 % par an contre 1,9 % pour l'ensemble de l'OCDE de 1984 à 1994), alors même que le ralentissement de la croissance aurait dû ou pu stimuler un repli sur le marché domestique, comme ce fut le cas entre les deux guerres. En dépit de velléités protectionnistes, l'économie mondiale ne s'est pas fractionnée en grandes zones rivales, à visée autarcique. Le phénomène est encore plus spectaculaire de 1990 à 1994 : les exportations mondiales de marchandises continuent à croître au rythme soutenu de 5% alors que la production mondiale est quasiment stagnante (0,5%) (OMC, 1995). Le dynamisme des exportations contraste tellement avec l'atonie des marchés domestiques qu'on comprend la nécessité de cerner ce phénomène par un nouveau vocable : la globalisation. Les marchés se mondialisent, non seulement quantitativement mais qualitativement : on observe une certaine homogénéisation des styles de vie, tout au moins au sein des classes moyennes et pour certaines composantes de la consommation, du fait d'une nouvelle phase de diffusion de l'"American way of life", à travers le cinéma, la musique, l'édition, la télévision et quelques produits emblématiques. Depuis l'effondrement du mur de Berlin, les Européens de l'Est aspirent à rejoindre ce niveau de vie, quitte à accepter transitoirement de durs sacrifices. N'est-il pas significatif que The Economist ait proposé de cerner le pouvoir d'achat des monnaies, à travers une comparaison du prix du big mac des chaînes Mac Donald, symbole de la consommation moderne, ainsi promu au rang d'équivalent général?

Apparemment donc, une fraction de la demande se globalise.

Plus encore que leurs exportations, les grandes entreprises ont développé leurs établissements à l'étranger à travers un essor sans précédent de l'investissement direct, croisé entre les trois pôles de la Triade. Le dynamisme du Japon est frappant : son investissement direct cumulé passe de 17 milliards de $ en 1980 à 217 en 1991, dépassant ainsi les Etats-Unis (206 Mds $ contre 110 en 1980). Ainsi la production à l'étranger des constructeurs automobiles japonais dépasse depuis 1995 leurs exportations à partir du territoire nippon, selon une tendance qui semble dépasser la seule réaction à l'enchérissement du Yen par rapport au Dollar. Ainsi dans les années 90, les multinationales arbitrent fréquemment entre les divers territoires - y compris au sein de l'Europe - du fait d'une gestion beaucoup plus intégrée de la production, phénomène nouveau par rapport aux années 70 et 80


Commerce mondial

Graphique 1.

1950-1994: le commerce mondial croît plus vite que la production mondiale ...


...... Mais le cours de l'internationalisation est inégal selon les périodes.

Graphique 2


L'originalité des années 80 : stagnation de la production, essor du commerce

Graphique 3

Croissance du volume des exportations et de la production mondiales de marchandises. 1984-94

Variation annuelle en pourcentage


Mais, la remontée de la chaîne de la valeur ne s'arrête pas à la production puisqu'elle concerne de plus en plus l'innovation. Les plus innovatrices des multinationales ont multiplié les opérations de partenariat et les alliances stratégiques à l'échelle mondiale. Les investissements en RD et les risques ont atteint un niveau tel qu'il vaut mieux partager les efforts de mise au point de produits ou procédés nouveaux, quitte à reporter la compétition sur la production des biens dérivés de ces percées technologiques, une fois établis les standards ou les normes communes à un secteur mondialisé. Qu'on songe aux nombreuses alliances intervenues dans le domaine  de  l'électronique,  des télécommunica- tions, des industries aéronautiques et spatiales, ou encore de l'armement, tout au long des années 80-96. On est loin de la diversité des normes techniques ou encore des politiques industrielles qui prévalaient dans les années 60. Même les firmes japonaises, tard venues dans les stratégies d'internationalisation, ont commencé à délocaliser leur RD vers les zones les plus favorables à l'innovation, à l'instar d'Honda, ce qui marque le début d'une recomposition de leur modèle de gestion. Les débats sur le technoglobalisme témoignent de ces interactions accrues entre systèmes d'innovation, hier conçus sur une base essentiellement nationale. Autant d'indices en direction de la seconde définition de la globalisation.

Enfin on ne peut être que frappé par l'internationalisation des marchés financiers qui opèrent aujourd'hui sur la base de réseaux dépassant les frontières et quasiment en temps continu. Les flux financiers qui étaient fortement réglementés sur une base nationale jusqu'au début des années 80 ont connu depuis lors, une déréglementation et une internationalisation très rapides. En effet, la multiplication des innovations financières, la contagion des mesures de libéralisation et d'ouverture et la mobilité accrue que permettent les techniques modernes de transmission et de traitement de l'information ont considérablement transformé les conditions de fonctionnement des marchés boursiers, mais aussi celui des titres publics et des devises, donc l'équilibrage de la balance des paiements et la détermination des taux de change. Dans les années 90, les arbitrages des salles de marché visent à assurer une optimisation des rendements à une échelle mondiale, tout en évitant les immobilisations à long terme. Ainsi, les flux financiers sont aujourd'hui 50 fois plus importants que les transactions correspondant aux exportations de biens et services et les mouvements des fonds de placements privés plus importants que les réserves des banques centrales. Le terme de globalisation financière entend cerner ces changements, manifestes par rapport au cloisonnement des marchés nationaux que l'on observait il y a encore 15 ans

De ce fait, les politiques économiques en ont été complètement transformées. Les milieux financiers internationaux évaluent et anticipent en permanence les décisions des pouvoirs publics, au point de constituer un contre-pouvoir, apparemment anonyme, mais puissant. Ainsi, de septembre 1992 à mai 1993, la vraisemblance des accords de Maastricht a été passée au crible et déclenché des phases de spéculation aiguë conduisant à la dépréciation de la lire et de la livre et un arrêt de la marche vers la monnaie européenne. En 1996, les marchés semblent avoir accepté la marche vers l'Euro, mais ils ont reporté leur attention sur la conduite des politiques économiques nationales, craignant par exemple, un retour de l'inflation aux Etats-Unis, du fait de la baisse du taux de chômage. Comme de plus la fiscalité sur les profits et le capital fait l'objet de la surenchère des divers Etats-Nations, en concurrence avec des zones franches, on serait tenté d'y voir la fin de l'autonomie de l'Etat-Nation. D'autant plus que la constitution d'un embryon d'Etat supranational européen est plus difficile que jamais en période de récession, de chômage et d'incertitude radicale. Autant d'évolutions qui semblent valider les conceptions les plus ambitieuses de la globalisation comme changement de régime international.

Enfin, les problèmes d'environnement, qui avaient d'abord émergé à l'échelon local ou national à propos de l'encombrement automobile et urbain, de la qualité de l'air et de l'eau, des risques de proximité du nucléaire, connaissent une extension remarquée à l'échelle planétaire. Non seulement les mouvements écologistes se constituent en force politique dans la plupart des pays, mais encore apparaît la nécessité de négocier des règles du jeu à l'échelle internationale concernant tant les émissions de CO2, la diversité des espèces, la sécurité globale des centrales nucléaires, ou encore les risques majeurs transmissibles (du SIDA à la vache folle). Autant d'exemples qui illustrent l'inadéquation de l'Etat-Nation comme support à la solution des questions d'environnement dans ce qu'elles ont de plus préoccupant concernant l'avenir de la planète Terre.

Autant de changements qui méritent considération. Définissent-ils pour autant un nouveau modèle de gestion des firmes et une organisation sans précédent des relations internationales ?

Au-delà des apparences aucune des quatre définitions de la globalisation ne donne une analyse satisfaisante des tendances à l'oeuvre dans les années 80.


La résistance des modes de vie

On peut d'abord douter que la demande se globalise de façon irréversible et complète. Que quelques biens emblématiques produits et commercialisés par les grandes multinationales se diffusent dans le monde entier (Coca-cola, Windows, le big mac Mac Donald, les jeux Sega, la carte American express...) ne signifie pas qu'à terme, dans leur totalité, les modes de vie soient façonnés par ces objets à diffusion mondiale. D'une part, l'offre d'un bien uniforme quelque soient les pays ne correspond qu'à l'une des stratégies déployées par les multinationales. A la Mondéo voiture mondiale de Ford s'oppose la Palio spécialement conçue par Fiat pour les marchés des pays du Tiers-Monde. Depuis le passage de la Ford T à la gamme complète proposé par General Motors, les grandes entreprises ont appris à combiner les rendements d'échelle liés à la production de masse de composants avec la différenciation du produit final en fonction des caractéristiques de la demande locale. Si la plupart des micro-ordinateurs sont activés par le même microprocesseur, ils sont adaptés à des usages variés, de sorte que l'idéal de vendre partout le même produit ne saurait constituer la seule stratégie des entreprises transnationales. D'autre part, une très large partie de la consommation au jour le jour, c'est-à-dire de la reproduction matérielle des individus et des familles, reste conditionnée par des déterminants très largement spécifiques à chaque société : de la consommation alimentaire aux dépenses de logement en passant par la santé, les comparaisons internationales ne suggèrent pas l'existence d'une tendance forte à la convergence. De ce fait, les multinationales, en dépit de leurs efforts, ne peuvent radicalement ni rapidement changer ces comportements collectifs, inscrits dans l'histoire.

De plus, seul un tout petit nombre de pays, concentrant une fraction réduite de la population, se partagent l'essentiel du revenu mondial et adhèrent au mode de vie occidental. A un autre extrême, les pays africains semblent engagés dans un processus d'accentuation du sous-développement, qu'il s'apprécie en termes de revenu par tête, de niveau d'éducation ou de santé. En outre, au sein même du club des pays industrialisés, anciens et nouveaux, on diagnostique de persistantes différences en matière de préférences pour le logement, les transports, la santé, l'éducation, l'environnement. Bref, l'homogénéisation des modes de vie appartient plus à un avenir lointain qu'elle ne désigne une réalité observable dès les années 90.

Les transnationales ont donc à gérer des demandes différenciées selon les pays, ce qui soulève la question de leur aptitude à complètement exploiter les opportunités que livrent les spécificités nationales en matière d'innovation, de niveaux de salaires, de conditions de financement ou encore de fiscalité et subventions publiques.

L'entreprise globale : un projet plus qu'une réalité

Contrairement à une idée reçue, l'exportation à partir d'une base nationale continue à être le premier vecteur de l'internationalisation, avant la production à partir de filiales établies à l'étranger. Les grandes entreprises américaines, pourtant engagées de longue date dans un processus d'internationalisation n'ont que très partiellement multinationalisé leur production. Parmi les firmes manufacturières, seul Ford emploie plus de 50 % de ses salariés à l'étranger. C'est plus encore le cas pour les compagnies japonaises : Sony dont 55 % de l'emploi est à l'étranger fait figure d'exception. Ne sont réellement globalisées que les multinationales des petites économies ouvertes car c'est pour elles une nécessité imposée par la division du travail à l'échelle internationale : Nestlé, ABB et Electrolux emploient respectivement 96 %, 93 % et 82 % de leurs salariés hors de leur pays d'origine. (ci-joints graphiques 6,7,8,)

L'idée de technoglobalisme, c'est-à-dire la fusion d'innovations et de technologies émanant de très nombreux territoires, en un même savoir faire, est encore plus sévèrement démentie. Non seulement les pays protègent différemment les droits de la propriété intellectuelle, mais encore les grandes firmes continuent à considérer que l'innovation constitue la source de leur compétitivité et qu'à cet égard elle ne doit pas être disséminée sur des espaces géographiques qui seraient hors de son contrôle direct ou indirect, via le gouvernement de leur nation d'origine. Ainsi s'explique le caractère fortement national des brevets déposés par les grandes firmes, tout au moins celles originaires des pays de taille moyenne


ou grande. Seuls, la Suède, la Suisse ou les Pays Bas, voire le Royaume-Uni ont un système social d'innovation très largement internationalisé. Pour leur part, les Etats-Unis, tendent à disséminer leurs innovations alors que le Japon et l'Allemagne cherchent à conserver les avantages des avancées technologiques nationales tout en bénéficiant de l'importation des innovations originaires de l'étranger. De plus, Afrique, Amérique Latine et Europe de l'Est ont un rôle mineur dans l'avancée des connaissances et savoir-faire technologiques. Les systèmes d'innovations sont loin d'être globalisés, puisque persistent de considérables asymétries et hiérarchies entre pays. (ci-joints graphiques 9 et 10)

De la même façon, la transnationalisation des marchés financiers ne semble pas avoir entraîné une diversification géographique des sources de financement des grandes entreprises. Les multinationales continuent à financer l'essentiel de leur capital sur les marchés financiers locaux : General Motors et Ford financent moins du tiers de leurs actifs à l'étranger, IBM la moitié. En effet les pratiques comptables, juridiques et managériales demeurent très spécifiques à chaque pays, même si l'on observe, dans les années 90, une tendance à l'exportation des méthodes américaines dans ces divers domaines. A cet égard les multinationales continuent à dépendre des réglementations prudentielles et fiscales de leur pays d'origine, en l'absence de règles s'imposant au niveau mondial.

Enfin, l'incorporation de dirigeants étrangers dans la haute hiérarchie des entreprises multinationales reste tout à fait exceptionnelle : la majorité des conseils d'administration ne se compose que de nationaux, à quelques rares exceptions telles qu'IBM, Mazda, ICI. Seules les multinationales suisses et suédoises ont pleinement mondialisé leur recrutement, au premier rang desquelles ABB qui organise une diversité nationale de ses cadres dirigeants qui sont aussi bien Suédois, Suisses qu'Allemands. Si l'on devait s'en tenir à la définition stricte d'Ohmae, ce serait l'une des rares multinationales devenues globales. Par contraste, les multinationales américaines et françaises souffrent de problèmes de gestions majeurs de leurs cadres expatriés, ce qui témoigne a contrario de la très faible mondialisation du recrutement de leurs salariés[1].

Ainsi, la firme globale appartient plus au domaine du projet, voire du mythe, que de la pratique des grandes entreprises transnationalisées, dont la trajectoire reste marquée par l'histoire longue de leur constitution et évolution sur un espace national particulier. La conception de la globalisation, comme fin de l'Etat-Nation n'est guère plus satisfaisante..

Encore le temps des nations...

En dépit de la multiplicité des facteurs de déstabilisation des espaces nationaux, ces derniers sont loin de s'être fondus dans un nouvel ensemble complètement mondialisé. En effet, paradoxalement la mise en concurrence des divers capitalismes semble avoir stimulé leur différenciation, tout au moins jusqu'au début des années 90 qui, à cet égard, marque un tournant[2].

La mondialisation est aussi un processus de redéfinition des relations entre centre et périphérie. Des régions, des pays, voire des zones entières tendent à être exclus de cette nouvelle donne. Si la forte croissance des nouveaux pays industriels du Sud-Est asiatique frappe l'imagination, il ne faut pas oublier la longue crise des années 80 (la décade perdue...) en Amérique Latine et la régression qui frappe la quasi totalité du continent africain qui représentent respectivement 4,5 et 2,2 % du commerce mondial. Pour sa part, l'insertion de l'Europe de l'Est dans les flux internationaux s'est encore réduite depuis 1989 (2,9 % en 1994) et les efforts consentis pour passer au marché sont loin d'avoir déclenché la spirale vertueuse associant croissance et modernisation. S'il est vrai que les stratégies tournées vers l'exportation ont en général mieux réussi que celles de substitution d'importation, il est des exceptions, le Japon par exemple, qui méritent réflexion. Bref globalisation ne signifie pas nécessairement croissance générale et solidaire d'une économie mondiale pacifiée. (ci-joint graphique 11 et 12 )


Dans le domaine des hautes technologies, l'innovation est certes devenue globale, mais l'accès des firmes ou des régions à la traîne n'en est pas plus aisé, bien au contraire. Les avancées en matière d'électronique, de robotique, de pharmacie,... ne concernent que des zones extrêmement délimitées car leur mise en oeuvre dans des productions rentables suppose une série de conditions exigeantes : capital abondant, savoir-faire technique, compétences organisationnelles, ou encore d'infrastructures publiques adéquates. En conséquence, s'accentuent les divergences entre un petit nombre d'" happy few " à la frontière technologique, certains pays suiveurs et un grand nombre de laissés pour compte. A l'ère de la globalisation, on observe la reconstitution d'une hiérarchie des espaces productifs, de sorte que les spécialisations se seraient encore accrues au début des années 90 : la chimie et certains équipements professionnels pour l'Allemagne, l'aéronautique, les logiciels et les services financiers aux Etats-Unis, l'automobile et l'électronique grand public au Japon et aux dragons du Sud Est Asiatique, etc.... Globalisation ne signifie donc pas homogénéisation de l'espace mondial mais au contraire différenciation des spécialisations. Cet enseignement bien connu de la théorie du commerce international est trop souvent oublié dans les discussions sur le cours actuel de l'intermédiation.

Même si la finance connaît une internationalisation sans précédent, les systèmes nationaux continuent à enregistrer de notables différences et opposent les configurations privilégiant l'ajustement rapide des marchés financiers à ceux qui institutionnalisent des relations plus étroites entre banques et industries. A une logique anglo-saxonne privilégiant le court terme, s'opposerait le modèle rhénan (et japonais) qui mise sur la stimulation de l'innovation productive et la compétitivité à long terme. Par des médiations subtiles, cette taxinomie correspond à celle de la formation professionnelle, et du degré de contractualisation de la relation de travail. Ainsi, l'effondrement des régimes dits communistes met au premier plan la compétition entre différentes variantes du capitalisme. Au sein même de l'Europe, la visée d'une convergence par l'intégration monétaire a paradoxalement stimulé le regain de certaines divergences en termes réels : entre l'Europe du Sud et du Nord par exemple, mais aussi entre la France et l'Allemagne où des performances économiques voisines ont été atteintes à travers des institutions et des politiques économiques souvent fort différentes. A un niveau plus fondamental, l'accès des entreprises et des gouvernements à des sources de financement internationales n'a pas complètement bouleversé les conditions d'équilibrage de l'épargne et de l'investissement: même si les entrées et sorties de capitaux à court terme sont devenues considérables, la contribution nette au taux d'investissement national reste mineure[3]. C'est pour avoir oublié cet enseignement que la crise mexicaine de 1993 a été si grave : on ne finance pas par des capitaux courts un ambitieux programme d'investissement, excédant largement l'épargne domestique. L'accès à la finance internationale est tout à la fois une opportunité et un risque et n'altère pas fondamentalement les conditions du développement : aide-toi et le ciel t'aidera ! Si les pays du Sud Est Asiatique croissent beaucoup plus rapidement que ceux d'Amérique Latine, c'est qu'ils épargnent près de deux fois plus, les financements extérieurs n'étant qu'un complément et adjuvant à un processus très largement interne.

Cette financiarisation a considérablement transformé les objectifs et conditions des politiques économiques nationales. Ainsi, un keynésianisme à l'échelle de chaque nation a cédé la place à une nouvelle orthodoxie privilégiant stabilité monétaire et compétitivité extérieure. Pourtant, le style des politiques économiques demeure imprégné de fortes spécificités nationales. La plus ou moins grande indépendance de la Banque Centrale, la nature et l'ampleur des interventions publiques, le degré de coopération capital-travail permis par les relations industrielles, la qualité de la spécialisation industrielle définissent autant de contraintes ou opportunités pour la politique économique et par extension façonnent des trajectoires nationales fortement contrastées. Cet enracinement institutionnel est tout aussi important que les grands basculements politiques ou idéologiques qui se sont succédés depuis le début des années 80. L'internationalisation interagit avec ces déterminants internes, elle ne les abolit pas.

Les migrations de main-d'oeuvre, qui avaient été relativement importantes durant les trente glorieuses et alimenté les industries fordiennes européennes et américaines, se sont ralenties après 1973-79. La montée du chômage, les restructurations dans les secteurs les plus intensifs en main-d'oeuvre, le changement de paradigme productif impliquant une polyvalence plus étendue ou encore la pression de mouvements politiques nationalistes sont autant de forces qui ont conduit à limiter, voire réduire, le niveau absolu de l'immigration dans les grands pays industrialisés. En conséquence une mobilité limitée de la main-d'oeuvre ne porte plus que sur les travailleurs les moins qualifiés d'un côté (l'immigration clandestine frappe même le Japon) et les gestionnaires de haut vol au sein des multinationales. De fait le capital est devenu encore plus mobile que le travail, de sorte que les investissements se dirigent vers les réserves de main-d'oeuvre qualifiée, d'autant qu'il est de plus en plus difficile à l'immigration de se diriger vers les pays développés. Il s'agit plus de délocalisation de la production que de globalisation de la politique d'emploi des firmes.

Enfin, l'écologie divise tout autant qu'elle réunit les différents pays. Certes, la préservation de la planète est un bien commun mais les priorités peuvent être fort différentes entre les nations riches et les pays en voie d'industrialisation pour lesquels les problèmes de pollution et d'environnement ne sont pas encore devenus des impératifs susceptibles de justifier un ralentissement ou une réorientation de leur croissance. Le contrôle des émissions de CO2 réactive les tensions Nord-Sud, complique encore les relations avec l'Est et fait éclater les divergences de conception et d'intérêt entre pays industrialisés, comme en témoigne la difficile mise en oeuvre de l'éco-taxe négociée à la conférence de Rio de Janeiro.

Ainsi, l'Etat-Nation est loin d'avoir disparu de la scène internationale. Non seulement leur nombre a crû de moins de 50 en 1945 à près de 200 en 1996, mais encore les spécificités nationales sont loin d'avoir été érodées par la nouvelle phase d'internationalisation. Les économies nationales se sont transformées, elles n'ont pas disparu. Certes leur marge d'autonomie s'est réduite et leurs instruments d'intervention ne sont plus nécessairement adaptés aux impératifs de la période.

Interdépendance accrue plus que globalisation

A lire les discours sur la mondialisation, on retire l'impression que les raisonnements qui étaient hier appliqués à la firme, baignant dans un océan concurrentiel, sont aujourd'hui étendus à l'Etat-Nation immergé dans les relations internationales. Les gouvernements n'auraient plus pour seule fonction de rendre compétitif l'espace économique dont ils ont la charge, sous peine d'être disqualifiés et d'entériner un déclin irréversible, certes moins brutal que la faillite privée mais guère plus enviable. Une logique de marché à vocation universelle remplacerait les décisions qui hier encore étaient assez largement politiques. Or cette vision est démentie par les données les plus élémentaires concernant les prix, les niveaux de taxation, les subventions ou encore les anticipations qui demeurent très connotées par les conditions locales, même si ces variables tendent à évoluer de concert à travers les frontières.

En bonne logique, l'intensification des échanges commerciaux devrait à terme conduire à une convergence des niveaux des prix pour une même marchandise. De fait, cette loi dite du prix unique, base de la parité des pouvoirs d'achat pour les devises nationales, est très largement démentie. Par exemple, le même modèle d'automobile enregistre des variations moyennes de prix de l'ordre de 20 % sur l'espace économique pourtant largement intégré de l'Europe, les écarts étant plus grands encore pour les modèles haut de gamme[4]. Les écarts de prix sont plus grands encore pour les biens peu soumis à l'échange international. Ainsi, au printemps 1996, un indice du coût de la vie pour un cadre international s'échelonnait de 90 à Rome à 180 à Tokyo, mais 130 à Paris pour une valeur de base de 100 à New York. La dispersion des prix de l'essence est extrême puisque le prix par litre de l'ordre de 5 cents par litre à Caracas culmine à 150 cents par litre à Vienne, disparité qui illustre assez le pouvoir discrétionnaire qu'ont les gouvernements de taxer certains produits difficilement substituables ou fortement liés à l'espace national. Même les produits agricoles, soumis à l'attention que l'on sait de la part des négociateurs internationaux, n'échappent pas à une forte différenciation des prix du fait de subventions qui, ô paradoxe, sont plus élevées en 1995 qu'en 1981 : elles représentent près de 80 % de la valeur de la production en Suisse, 77 % au Japon, mais environ 15 % pour les Etats-Unis. Force est de conclure que le niveau et la structure des prix dérivent de facteurs très largement nationaux. Les prix sont interdépendants à travers les frontières mais selon des modalités beaucoup plus complexes qu'une simple convergence vers un prix unique, celui d'un mythique marché mondial. (ci-joints graphiques 13, 14 et 15)

De même on aurait pu penser que la globalisation financière entraîne une convergence dans le fonctionnement des systèmes financiers nationaux. Or, la libéralisation les a affectés, sans radicalement en changer certains traits spécifiques hérités de l'après seconde guerre mondiale. Aussi observe-t-on que les marchés boursiers, devenus extrêmement interdépendants dans leurs variations journalières, sont néanmoins régis par des fondamentaux et des anticipations qui demeurent très largement nationaux : en mai 1996, le rapport valeur des actions/rémunération varie ainsi de 110 au Japon à 10 en Suède, en passant par les valeurs intermédiaires de 70 pour la France et 30 pour l'Allemagne, et ces écarts ne semblent pas se réduire au cours du temps. C'est sans doute que les anticipations des entrepreneurs demeurent très liées à un espace domestique, fût-il soumis aux grands vents de la concurrence internationale. Les cycles d'optimisme et de pessimisme restent très liés à la politique nationale, au type d'insertion et de spécialisation internationale...et non pas à une mythique conjoncture mondiale, ne serait-ce que parce que chaque pays dirige son commerce international vers des zones bien particulières. Le terme globalisation, qui sous-entend une certaine homogénéisation, est abusivement employé pour désigner une interdépendance accrue de conjonctures hétérogènes. (ci-joint graphiques 16 et 17)

Les politiques économiques ont dû entériner les conséquences des changements de la finance internationale...mais n'ont pas pour autant perdu leurs spécificités nationales. La politique monétaire par exemple se doit de réagir aux évolutions des taux d'intérêt étrangers mais selon un profil et des modalités qui diffèrent pour les Etats-Unis et le Japon, la Grande Bretagne et l'Allemagne...pas plus que les taux d'inflation nationaux n'ont convergé même dans l'Europe des critères de Maastricht. Plus encore la politique budgétaire et fiscale continue à présenter de fortes spécificités nationales, tant les compromis institutionnalisés, anciens ou émergents, sont distincts. Or les infrastructures publiques de transports, de télécommunications, d'éducation, d'encouragement de l'innovation jouent un rôle significatif dans la compétitivité des firmes sises sur le territoire national. Potentiellement certains choix de politique économique impliquent donc des trajectoires durablement différentes : le chemin suivi et l'histoire importent et l'édifice institutionnel progressivement bâti au cours du temps est plus amendé et recomposé que détruit par la globalisation. (ci-joint graphique 18 et 19)

Bref, l'Etat-Nation n'est pas devenu l'équivalent d'une firme archaïque submergée par le flot de la concurrence : il reste l'une des composantes essentielles d'un système international qui a multiplié les sources d'interdépendance sans pour autant priver de substance les entités domestiques. Mais alors s'agit-il d'une configuration radicalement nouvelle...ou plutôt d'une étape supplémentaire dans le long processus de constitution d'une économie monde, chère à Fernand Braudel et Immanuel Wallerstein ?

Un processus pluriséculaire

Pour les économistes et la plupart des chercheurs en sciences sociales, les analyses rétrospectives portent au mieux sur une période de une à deux décennies : à cet horizon, nul doute que l'économie internationale ait enregistré des transformations considérables (Cf. section 2, supra). Mais le diagnostic est bien différent si l'on prend en compte le temps long du capitalisme, c'est-à-dire celui qui se déploie depuis le XVIème siècle environ, date d'émergence d'un capitalisme commercial, à vocation internationale. Les années 90 sont nouvelles par rapport aux années 60 mais nombre des caractéristiques contemporaines ont déjà été observées par exemple à la veille de la première guerre mondiale.

Dès le XVIème siècle en effet, l'extension du commerce affecte les tendances de la production sur un espace de plus en plus large, qui ne concerne plus seulement l'Angleterre mais aussi ses colonies et le reste de l`Europe. Fernand Braudel a magistralement montré comment un capitalisme commercial prend un nouvel essor lorsqu'il parvient à articuler, grâce au commerce au long court, des espaces nationaux marqués par de fortes inégalités de dotations et de prix. L'internationalisation est donc constitutive du capitalisme, de sorte que les années 90 ne sont à cet égard pas une nouveauté absolue



Le décollage industriel de l'Angleterre est associé à la montée en régime d'un capitalisme manufacturier qui concentre le surplus antérieurement accumulé sur la production en masse de nouvelles marchandises, destinées à un marché qui va très vite dépasser les possibilités d'absorption de l'espace domestique et impliquer la nécessité d'exporter, souvent à très longue distance[5]. Il faut se souvenir des analyses de Marx: l'extraordinaire puissance de la manufacture textile anglaise, associée à l'exploitation d'une main-d'oeuvre industrielle en voie de formation, a impliqué la ruine de la production traditionnelle de l'Inde. Dès le XIXème siècle, les sentiers d'industrialisation nationaux sont interdépendants et interagissent à distance...sans que pour autant il soit opportun de parler de globalisation. Mais le paradoxe contemporain est sans doute que l'industrialisation des pays émergents du Sud Est Asiatique rétroagit sur la spécialisation et l'emploi des pays de vieille industrialisation, et non pas l'inverse comme c'était la règle au XIXème siècle. De plus, les historiens économiques ont montré que dès le milieu du siècle dernier, les conjonctures nationales devenaient interdépendantes, d'autant plus que les innovations en matière de transport redéployaient les avantages compétitifs des divers espaces. C'est à nouveau le cas dans les années 80 avec l'émergence des technologies de l'information. Parallèlement, la constitution d'un espace économique au sein d'Etats-Nations conduisait à une synchronisation croissante des prix régionaux et à très long terme à leur convergence[6]. Ce critère (convergence des prix domestiques, synchronisation des prix internationaux) continue à prévaloir dans l'économie contemporaine et suggère que les frontières nationales sont loin d'avoir disparu.

A la veille de la première guerre mondiale, ces tendances qui se sont développées tout au long du siècle, conduisent à des relations internationales qui ne sont pas sans rappeler celles des années 90. D'abord le commerce international des pays industrialisés rapporté à leur production atteint 12,9% en 1913, baisse à 6,2 % en 1938 pour augmenter ensuite quasi-continûment jusqu'à 14,3% en 1993. Le taux moyen d'extraversion des économies contemporaines n'est donc pas sans précédent, tout au moins si l'on en juge à travers des données strictement quantitatives. La multinationalisation de la production n'est pas en reste puisque l'entreprise Ford installe ses premiers établissements à l'étranger dès 1913 en Grande Bretagne et 1916 au Canada, suivie par d'autres grandes entreprises américaines. En un sens, l'essor contemporain de l'investissement direct ne fait que prolonger un mouvement quasi-séculaire. En 1913, le flux d'investissements directs rapporté au PIB des pays développés est de l'ordre de 3 %, soit un taux voisin de celui observé lors du pic de 1990, en l'occurrence 4 %. Mais bien sûr, les investissements britanniques ont été remplacés par ceux des Etats-Unis après la seconde guerre mondiale puis les grandes entreprises japonaises ont pris le relais après 1985. La nouveauté contemporaine tiendrait donc au caractère multilatéral de l'investissement direct partagé entre les trois pôles de la triade, non à son volume global. (ci-joint graphiques 20, 21 et 22 et Tableau 1)

L'économie internationale se rétracte après la crise de 1929, sous l'impact simultané de la crise financière, de l'effondrement de la production aux Etats-Unis puis en Europe et de la montée des mesures protectionnistes. Cet épisode dramatique qui voit se succéder guerre, crise, puis à nouveau guerre mondiales, souligne que les tendances de l'internationalisation ne sont pas monotones et peuvent être interrompues par des épisodes de contraction, tout particulièrement lorsque les institutions internationales s'avèrent incapables d'assurer la compatibilité de stratégies nationales divergentes[7]. (tableau 2 et graphique 23)

Mais précisément, sous l'égide de la Pax Americana, de 1950 à 1971 s'établit, dans la plupart des pays industrialisés, un régime de croissance fondé sur la production et consommation de masse, le fordisme. Sa particularité est de ne pas nécessiter un rôle moteur des exportations de produits manufacturés dans la mesure où c'est la demande des salariés qui assure, pour une large part, la viabilité de la production de masse. Parallèlement, le changement technique tend à réduire les besoins en matières premières et plus généralement en produits fournis par les pays du Tiers-Monde. En conséquence, l'économie internationale connaît une configuration sans précédent : des compromis institutionnalisés largement spécifiques à chaque pays sont rendus compatibles avec une croissance nationale forte et stabilisée du fait d'un régime international favorable en matière de diffusion technologique, de commerce et de financement externe. Le lent processus d'internationalisation qui se déploie alors ne pose pas grand problème à l'autonomie des politiques nationales, par contraste avec la période qui s'ouvre après les deux chocs pétroliers.


.... Et en 1913 déjà, les flux d'investissement direct avaient atteint des niveaux relatifs équivalents à ceux de 1990

Tableau 1 : Flux et stock d'investissement direct : 1913-1993

1913 1929 1970 1985 1990 1993
Flux moyen/PIB pour les pays développ´s 3 % 1 % 0,5 % 0,6 % 4 % 0,9 %
Stock de capital à l'étranger en fonction du PIB
États-Unis nd nd 7,5 % 6,2 % 7,8 % 8,2 %
Europe de l'ouest nd nd 6,9 % 10,3 % 12,1 % 15,2 %
Japon nd nd 1,9 % 3,3 % 6,9 % 6,3 %


Dès le début du siècle, les grandes entreprises ouvrent des établissements de production: la séquence contemporaine n'a rien d'exceptionnel.

Tableau 2 : Chronologie comparée des étapes de l'internationalisation productive de Ford et des constructeurs japonais

Principales étapes Ford Délais (années) Toyota (Honda, Nissan) Délais (années)
Formation du modèle industriel 1908 - 1914 1953 - 1965
Activité productive significative à l'étranger1 1916 (Canada)
2 18
1920 (UK) 1988 (Nissan, Uk)
6 23
Activité industrielle intégrée2 1932 (Dagenham, UK) 1991 (Honda, USA)
18 26
Produit spécifié pour les marchés extérieurs 1932 (modèle Y) 1966 (Toyota "Corrolla")
18 1
Développement d'un produit à l'étranger 19613 ("Cortilla")
47 43

1. Production annuelle supérieure à 40 000 véhicules.
2. Taux d'intégration local supérieur à 65 %.
3. Date proposée par J.P. Womack et al., 1990, p. 241.
4. Prévisions selon les informations disponibles (taux de conception local supérieur à 50%)

Source : le tableau a été conçu à partir des informations contenues notamment dans les références suivantes: G. Bordenave, 1992; M.A. Cusumano, 1988; A. Mair, 1994; M. Wilkins, F.E. Hill, 1966; J.P. Womack et al.. 1990
Source : Bélis-Bergouignan Marie-Claude et Lung Yannick, (1994), Annales ESC 49(3), p. 556.



A nouveau, les entreprises mènent le jeu

En effet, à partir du milieu des années 70 l'internationalisation fait retour sur les institutions nationales à travers une multitude de canaux : polarisation de déficits (Etats-Unis) et d'excédents (Allemagne et Japon) commerciaux, grande variabilité des taux de change par rapport à ce qu'aurait impliqué une stricte application de la parité du pouvoir d'achat, restriction du degré d'autonomie des politiques monétaires et budgétaires, émergence de nouveaux principes de compétitivité fondés sur la différenciation par la qualité et l'innovation tout autant que la réduction de coûts, tous ces facteurs se conjuguent pour remettre en cause l'édifice institutionnel des trente glorieuses.

Il s'avère de plus en plus difficile de maintenir la progression des salaires et l'extension de la couverture sociale dès lors que se ralentissent la productivité et la croissance. Firmes et gouvernements cherchent alors à " flexibiliser " la relation salariale, en réduisant les protections conventionnelles ou légales en matière de durée du travail, salaire minimum, indemnisation du chômage et couverture sociale. Le durcissement de la concurrence internationale est très souvent invoqué pour remettre en cause les accords salariaux antérieurs, ce qui justifie la pertinence de la troisième définition de la globalisation. En effet, les grandes firmes justifient leur demande de révision du droit du travail et de la sécurité sociale à partir de l'idée que la concurrence s'est mondialisée et échappe aux arrangements oligopolistiques nationaux qui prévalaient encore dans les années 60 au sein des économies industrialisées de taille moyenne ou grande.

De fait, la configuration internationale des années 80-90 fait basculer le pouvoir de négociation en faveur des entreprises et au détriment des salariés. D'abord le décloisonnement des marchés sous l'effet du GATT puis de l'OMC renforce la concurrence entre les divers espaces nationaux, antérieurement protégés par des droits de douane plus ou moins élevés, qui ne faisaient pas du critère de coût un impératif catégorique. Lorsque les marchés sont beaucoup plus intégrés, sous l'impact du marché Unique Européen, de l'ALENA ou de l'ASEAN, les spécialisations sectorielles et nationales doivent être révisées en conséquence. En second lieu, le développement de l'investissement direct rend tout à fait crédible la menace de délocaliser à l'étranger la production dès lors que la multinationale n'obtiendrait pas des coûts conformes à la norme mondiale. Tel est le ressort des concessions salariales que les employés et ouvriers américains furent contraints d'accepter tout au long des années 80, ce changement structurel affectant aujourd'hui l'Europe dans son ensemble, tout spécialement l'Allemagne.

Même dans ce pays très longtemps abrité d'une concurrence par les bas salaires, depuis 1996, une fraction du patronat fait pression pour réviser à la baisse salaires et avantages sociaux. Le thème de la globalisation devient omniprésent au sens où il permet à des firmes internationalisées de peser sur la redéfinition des institutions économiques de leur espace économique d'origine. Enfin les banques centrales et les ministres des finances qui avaient le pouvoir de contrôler et piloter les marchés financiers sont aujourd'hui contraints de composer avec des stratégies privées, fondées sur des anticipations concernant les stratégies publiques qui seraient souhaitables de leur point de vue. Or elles sont aux antipodes des conceptions keynésiennes : inefficacité à moyen terme des relances publiques, impératif d'équilibrage des budgets publics, idéal d'un Etat minimal simple gardien de l'exécution des contrats et de la violence légitime. (ci-joints figures 1 et 2)

Finalement, la globalisation correspondrait moins à un état de fait, c'est-à-dire à un nouveau régime international déjà établi, qu'à des pratiques et une argumentation en vue de réorganiser les économies des pays industrialisés au profit des entreprises les plus internationalisées. Ce basculement correspondrait-il à un retour en arrière vers des configurations nationales et internationales du type de celles qui prévalaient à la veille de la première guerre mondiale ?



La mondialisation : fausses et vraies nouveautés

On l'a vu, nombre de similitudes rapprochent les années 90 de celles du début de ce siècle, car en matière de commerce et d'investissement direct, le degré d'extraversion des économies industrialisées est à peu près équivalent. L'investissement financier est particulièrement dynamique et se dirige vers des pays émergents : dans les années 1900 la Russie et les Pays Latino Américains, de nos jours l'Asie, les pays de l'Europe centrale orientale ne jouant pas encore le même rôle que la Russie du début de ce siècle. Le développement des télécommunications, hier le télégraphe, aujourd'hui le satellite et le réseau internet, permet de propager beaucoup plus rapidement que par le passé les nouvelles d'un marché à l'autre. Les crises et les scandales financiers contemporains ne sont pas sans rappeler des épisodes célèbres du passé, selon le processus bien réglé de l'essor puis de l'éclatement des bulles spéculatives[8]. En terme de géopolitique, il est des parallèles entre la persistance du pouvoir diplomatique et financier de la puissance hégémonique avec une certaine érosion de ses bases économiques, hier en Grande Bretagne, aujourd'hui les Etats-Unis. De même, l'effondrement des régimes communistes livre une configuration européenne et certaines stratégies nationales qui rappellent le début de ce siècle.

Il serait pourtant erroné d'en conclure à l'identité des configurations du régime international, car l'histoire se répète rarement à l'identique. En particulier, la diffusion du régime de croissance fordiste et des institutions correspondantes a durablement affecté l'équilibre socio-politique interne à chacun des grands pays industrialisés. En premier lieu, le système financier international ne semble pas avoir la même stabilité structurelle qu'il présentait sous le régime dit d'étalon-or, car il n'est pas évident qu'avec la mise en concurrence d'une série de pures monnaies de crédit, les risques systémiques, pour une large part supra nationaux, puissent longtemps être contenus en l'absence de fortes interventions et réglementations émises et imposées par des organisations internationales[9].

En second lieu l'interdépendance des conjonctures économiques des différentes nations est quelque peu originale par rapport à celle du début du siècle. D'une part, le mouvement d'ouverture des frontières ne s'est jamais véritablement démenti de 1967 à 1996, contrairement aux très nombreuses frictions commerciales et tentatives de constitution de marchés protégés (par la constitution d'empires coloniaux) qui marquaient la fin du siècle dernier. Le fait que le taux d'exportation pour l'ensemble des pays développés passe de 9 % avant 1967 à 14% au début des années 70 et qu'il reste ensuite sensiblement constant tout au long des années 80 et 90 suggère que l'on serait passé d'un régime de croissance centré sur la demande intérieure à un autre tiré par les exportations, mais que l'essentiel de l'adaptation soit déjà intervenu. D'un autre côté, cette interdépendance internationale accrue joue au détriment des pays de vieille industrialisation qui ont des difficultés à maintenir l'emploi dans les secteurs qui avaient assuré la croissance de l'après guerre. Le phénomène est beaucoup plus marqué à la fin de ce siècle qu'au début, ce qui implique aujourd'hui des coûts sociaux beaucoup plus importants, d'autant plus que la généralisation des principes démocratiques change les conditions d'exercice de la politique économique, bien plus de la politique tout court. (voir graphiques 20 et 21 page 93)

Une troisième différence tient à la vigueur du processus d'industrialisation des pays de l'ASEAN, beaucoup plus marqué que celui de la Russie ou de l'Argentine dans les années 1900. En conséquence, l'ensemble des pays de vieille industrialisation perd des parts de marchés à l'exportation et plus encore voit sa part dans la production mondiale décliner continûment, puisque leur croissance est au mieux de 3 % par an alors que celle de leurs nouveaux compétiteurs est proche de 10 %. Il se pourrait de fait que le foyer de l'accumulation mondiale se déplace des pays riverains de l'Atlantique à ceux bordant le Pacifique. Par ailleurs, ce basculement intervient au moment où s'établit un nouveau paradigme productif, ce qui tend à renforcer le décalage entre la difficile réforme d'institutions économiques forgées sur près d'un siècle en Europe et la constitution, plus aisée, de formes d'organisation nouvelles en Asie.

Quatrième différence, les conditions d'émergence de nouvelles règles internationales sont distinctes. Au début du siècle, la Grande Bretagne avait la volonté de continuer à organiser le système international mais en avait de moins en moins les moyens économiques, alors que les Etats-Unis demeuraient une puissance hégémonique potentielle faute de vouloir convertir leur dynamisme économique en une intervention directe dans l'organisation du système international. Les conséquences en furent assez dramatiques puisqu'il fallut deux guerres mondiales pour que prévale la Pax Americana, mais finalement le passage d'un ordre hégémonique à un autre s'effectua. Par contraste, le monde contemporain est tripolaire de sorte que de nouvelles règles du jeu ne peuvent émerger que par des négociations entre les Etats-Unis, l'Europe et le Japon. En effet, contrairement aux épisodes antérieurs de basculement du centre de l'économie monde, il n'est pas évident que le Japon soit le successeur désigné des Etats-Unis : non seulement la diplomatie japonaise est balbutiante mais elle se heurte aux ambitions de la Chine et aux legs de l'impérialisme japonais de l'entre-deux-guerres et son impact sur l'Asie, mais encore elle peut arbitrer entre une alliance américaine ou européenne. La situation devient potentiellement instable et la constitution d'un nouvel ordre international est rendue particulièrement difficile.

Enfin, l'intégration continentale qui est en cours sous des formes variées en Europe, aux Etats-Unis et en Asie est beaucoup plus avancée qu'elle ne le fut jamais au siècle précédent. Entre la Nation et l'économie internationale s'introduit donc un échelon intermédiaire, à savoir des autorités supranationales mais pas mondiales, sur le modèle de l'Union Economique Européenne. La nouveauté est alors que les contraintes et opportunités économiques font l'objet d'une intermédiation politique, qui compense partiellement l'incapacité des trois pôles de la triade à s'accorder sur une refondation des institutions internationales de Bretton-Woods.

Bref, la situation contemporaine s'inscrit dans une longue histoire, elle comporte nombre de caractéristiques déjà observées dans le passé, mais la configuration d'ensemble est originale de sorte qu'elle appelle une analyse spécifique : est-elle viable à moyen-long terme ?

Le local, le national et le supranational : vers une imbrication des niveaux et modes de régulation

Les deux dernières décennies ont apporté des changements considérables aux relations entre les niveaux local, national et international. Jusqu'aux années 70 les institutions les plus essentielles du régime de croissance avaient un enracinement clair au niveau de l'Etat-Nation. Elles se déclinaient ensuite sur les espaces régionaux qui ne jouaient qu'un rôle secondaire, tant étaient puissantes les forces d'homogénéisation des niveaux de vie et institutions au niveau de la Nation. Quant à l'insertion internationale elle était plus permissive que contraignante puisque des ajustements périodiques de la parité, dans un univers financier stable, permettaient de retrouver, sans grande difficulté, la compétitivité perdue.

Par contraste les années 90 sont traversées de tendances beaucoup plus complexes dans lesquels se conjuguent et dans certains cas s'affrontent des logiques et des niveaux de régulation hétérogènes. Quitte à simplifier beaucoup, on peut isoler six tendances principales. En premier lieu, les firmes multinationales ont très largement bénéficié de l'ouverture de l'espace mondial, qui leur a permis d'optimiser leurs profits sur des territoires beaucoup plus variés. La concentration financière du capital est par elle-même une modalité de mise en cohérence partielle de l'économie internationale. Si près de 40 % des exportations mondiales sont contrôlées par les 100 plus grandes firmes qui peuvent organiser en leur sein les complémentarités structurelles propres à la nouvelle donne technologique et géopolitique, voilà un principe caché de cohérence de la sphère mondiale. Les auteurs d'inspiration marxiste y voient la prolongation à l'échelle internationale d'un pronostic que Rudolph Hilferding avait formulé dès le début de ce siècle

pour les capitalismes financiers nationaux[10]. Mais l'expérience historique montre qu'une rivalité concurrentielle peut toujours resurgir dès lors que le processus d'accumulation conduit périodiquement à des surcapacités...ce que l'on observe par exemple dans l'industrie des microprocesseurs en 1996.

Aussi observe-t-on un effort des firmes transnationales afin de dégager des règles de droit privé qui s'appliqueraient à la partie de la concurrence internationale qui ne peut être codifiée par des règles émanant des organisations internationales (OMC, FMI, Banque Mondiale, Banque des règlements internationaux, BIT,...) et qui dépasse d'éventuels arrangements sectoriels transfrontières. C'est tout particulièrement le cas en matière de droit commercial international qui semble se diffuser à partir de la jurisprudence américaine à un ensemble croissant de pays[11]. Un optimiste pourrait y voir la base d'un nouvel ordre international privé...mais le pessimiste s'empressera d'ajouter que les multinationales aussi puissantes soient-elles n'ont ni l'intérêt ni le pouvoir d'instituer les conventions internationales les plus essentielles concernant le respect des droits de l'homme, des droits sociaux et politiques, ou encore de l'environnement et de la stabilité financière internationale.

Aussi est-il une troisième voie de construction de règles ou d'institutions internationales : les firmes appartenant à un même secteur peuvent négocier des arrangements sectoriels leur permettant de réguler la concurrence et les conflits qui peuvent émerger. Qu'on songe aux accords nippo-américains sur la production des composants électroniques, à l'accord des Européens et des Japonais sur l'ouverture progressive du marché européen aux automobiles nippones, ou encore à la réforme de la politique agricole commune européenne sous la pression des négociateurs américains en vue d'homogénéiser les conditions de la concurrence à l'échelle mondiale. Prolongeant ces tendances, on pourrait imaginer que les oligopoles nationaux des années 60 soient progressivement remplacés par une série d'oligopoles sectoriels étendus au niveau mondial. Cette voie n'est praticable que pour autant que d'importantes barrières à l'entrée empêchent l'irruption de nouveaux venus et l'on ne peut manquer de songer à la stratégie actuelle de nouveaux venus de l'Asie, Thaillande, Vietnamn et même de la Chine continentale.

Mais ces accords ne sauraient remplacer de nouvelles institutions internationales en bonne et due forme. Ainsi une série d'accords commerciaux bilatéraux appelle une convention générale multilatérale, garantie par une organisation internationale qui peut être saisie par les partenaires et régler les différents, sur le modèle de l'Organisation Mondiale du Commerce (OMC). Il est à cet égard significatif que les conflits récurrents entre le Japon et les Etats-Unis soient en 1996 portés devant cet organisme. Cependant, le commerce international est devenu de plus en plus dépendant des règles gouvernant l'investissement direct et le respect des droits de propriété intellectuelle, qui pour l'instant n'ont pas trouvé d'institution internationale équivalente à celle régissant le commerce mondial. L'OCDE a certes une telle fonction généraliste mais elle se cantonne au domaine des analyses et des recommandations et n'est pas une instance établissant et garantissant des règles.

On comprend dès lors que se soient développées des zones économiques qui ont précisément pour objectif et mérite de tenter d'internaliser les interdépendances stratégiques entre divers domaines et divers pays dont les intérêts peuvent transitoirement diverger. N'est-il pas ironique que le thème de la globalisation apparaisse au moment où se constituent trois grandes zones économiques : l'ALENA en Amérique du Nord, l'Union Economique en Europe, alors que l'Asie du Sud Est enregistre une intégration économique de fait dans le cadre institutionnel flexible et peu contraignant de l'ASEAN. On peut d'ailleurs interpréter le projet de la monnaie unique européenne comme exprimant la volonté de contourner l'inexistence d'un régime financier international cohérent et de peser éventuellement sur la négociation à venir d'un successeur au système de Bretton-Woods. Quant au grand marché européen, le projet initial de Jacques Delors était de consolider le style des institutions nationales marquées par un Etat interventionniste et une couverture sociale étendue et de s'affranchir partiellement des aléas et des chocs venus du reste du monde. Le terme globalisation devrait alors être remplacé par celui,guère plus heureux, de triadisation, car il est plus respectueux des tendances à l'oeuvre...et Kenichi Ohmae lui-même a contribué à LE lancer !

Enfin, dernière ironie, les difficultés financières de l'Etat-Nation ont incité à une décentralisation et régionalisation de la gestion des biens collectifs locaux tels que les infrastructures de transports, l'éducation, la formation, voire même les aides au développement et à l'insertion sociale des chômeurs. On découvre alors que dans le nouveau paradigme productif, la densité des relations entre acteurs locaux (entreprises, municipalités, universités, centres de recherche, syndicats) peut jouer un rôle déterminant dans la compétitivité de certaines activités industrielles et de service. Les districts industriels italiens semblent avoir leur équivalent dans le Bade-Wurtenberg tout comme dans certaines préfectures japonaises. L'horrible acronyme " glocalisation " exprime à sa manière cette subtile synergie entre des institutions locales infra-nationales et la compétitivité appréciée sur les marchés internationaux. L'espace des régions ou encore celui des grandes agglomérations permet, pour partie, la reconstruction de certaines des institutions économiques qui lors des trente glorieuses étaient exclusivement nationales. (ci-joint figure 3)

L'entrelacement de ces divers déterminants est si complexe que la plupart des décideurs privés et politiques ont assez logiquement préféré le concept erroné mais simple de globalisation à celui plus pertinent mais compliqué d'ordre enchevêtré. Ce n'est pas une raison pour qu'analyses et chercheurs en fassent autant, car tôt ou tard, les limites de la configuration actuelle appelleront la redéfinition d'un ordre international digne de ce nom. Mais il faudrait de plus qu'un économiste et diplomate aussi talentueux que Keynes ait l'audace d'imaginer, de négocier, puis d'implanter un véritable successeur au système de l'après seconde guerre mondiale. Alors le concept de globalisation tomberait en désuétude et peut-être qu'une croissance plus solidaire entre les Nations et moins inégalitaire en leur sein pourrait enfin s'épanouir.

 

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