L'école Berliet,

Des apprentis-ouvriers aux élèves-techniciens, 1906-1970

Christophe GALLET


Introduction

Jusqu'aux années 1940, 1 l'enseignement technique public ne comporte pas de degré élémentaire formateur d'ouvriers qualifiés. Malgré les cours professionnels prescrits par la loi Astier votée en 1919 et complétant la formation sur le tas des apprentis d'usine, seule une élite ouvrière reste formée. En 1949, avec l'institutionnalisation législative des centres d'apprentissage, l'Etat remédie à cette carence et la comble dans les textes. L'enseignement technique primaire trouve un cadre scolaire.

Au lendemain de cette date, les écoles techniques d'industrie, légitimées par l'absence du degré élémentaire de l'enseignement technique public, perdent leur justification initiale. Elles ne périclitent pas pour autant. En 1960, la région lyonnaise voit 20% de ces établissements techniques dépendre d'entreprises. Berliet, entreprise 2 de construction mécanique créée en 1896 par Marius Berliet, fait partie de ce contingent d'industries qui entretiennent l'existence des écoles patronales.

Tout au long des années 50 et 60, le monde du travail se transforme. L'industrie, et en particulier les entreprises automobiles et de biens de consommation, entrent dans l'ère de l'automatisation des chaînes de production. La main-d'oeuvre en subit les conséquences. En chiffres absolus, le nombre des ouvriers augmente. Les ouvriers spécialisés (OS), à l'intérieur de ce groupe, deviennent majoritaires. Pour encadrer ces changements, il faut de plus en plus de techniciens. La région lyonnaise, avec 40% de sa population active employée dans l'industrie, se trouve au coeur du problème de la formation professionnelle, Berliet aussi. En premier lieu, de quelle école l'entreprise a-t-elle hérité ? En second lieu, quelles ont été les évolutions effectuées par Paul Berliet, au cours des trente glorieuses pour adapter l'héritage scolaire laissé par son père, Marius Berliet ?

L'héritage (1906-1948)

A l'origine, les motivations de la formation patronale Berliet sont dictées par des conditions commerciales. Le besoin de s'attacher une clientèle fidèle conduit l'Entreprise à ouvrir une première Ecole en 1906, appelée Ecole des Chauffeurs. Cet embryon de formation se transforme rapidement. Les critiques des industriels et partagées par Marius Berliet, envers l'absence d'un degré élémentaire de la formation technique, l'emportent. Une Ecole d'Apprentis remplace l'Ecole des Chauffeurs dès 1912. Sa mission est de former des ouvriers adaptés aux besoins qualitatifs et quantitatifs de l'Entreprise. En outre, une éphémère Ecole des Stagiaires, productrice de “collaborateurs”, voit le jour en 1916 et ferme ses portes en 1920. Celle-ci a pour mission la formation du personnel d'encadrement de l'usine. Il est aussi noté que l'Ecole des Apprentis permettra “d'utiliser les éléments de qualité intellectuelle inférieure”. 3 Cette dernière est réorganisée après la première guerre mondiale. De 1920 à 1949, l'Ecole Professionnelle Berliet forme des ouvriers qualifiés. Mais, ses trois noms successifs, Atelier des Apprentis (1920-1934), Ecole des Apprentis (1934-1943) puis Ecole d'Apprentissage et de Perfectionnement (1943), expriment une évolution d'un enseignement technique élémentaire vers un enseignement technique moyen. L'année 1943 s'annonce comme une période de restructuration. Marius Berliet décide de transformer l'Ecole. Il appelle Charles Jaboulay pour en prendre la direction. 4 La formation Berliet doit devenir une véritable Ecole Technique. La Direction entend ”mettre en place une formation complète, rationnelle et méthodique 5 pour donner aux jeunes un accès aux professions les plus qualifiées puis un accès aux responsabilités techniques et de commandements”. 6 En, 1948, un Atelier-Ecole est mis sur pied. “C'étaient des jeunes qui n'avaient pas la connaissance pour passer les examens... une formation mi-temps pour repêcher les jeunes de telle façon qu'il n'y ait pas d'exclus...” 7 se remémore Charles Jaboulay. En 1949, la Direction estime que “les trois branches, Apprentissage, Atelier-Ecole et Perfectionnement, forment un ensemble qui, dans sa disposition actuelle, ne doit plus demander de grands changements. Seuls quelques aménagements restent à réaliser à l'intérieur des sections comme les travaux de réfections”. 8 Antoine Prost estime qu'à la même époque l'enseignement technique se trouve en équilibre.

L'Ecole est dès l'origine placée dans le système de production, c'est à dire dans l'usine Berliet-Monplaisir (8e arrondissement de Lyon). En 1906, 9 l'Ecole n'occupe qu'une salle à l'angle de l'avenue Berthelot et de la rue Audibert et Lavirotte, dans l'Usine A. En 1912, l'Ecole est “au premier étage de l'usine”. 10 En 1914, elle prend pied dans l'Usine B, rue des Hérideaux. Elle côtoie les services “montage, usinage des organes, traitement thermique”. Les heures d'atelier sont réalisées dans le service d'outillage RMO (Réparation des Machines-Outils) de l'usine. L'Ecole fonctionne dans le cadre de l'organisation générale des bâtiments. A ce propos, bien qu'aucune archive ne fasse mention d'un atelier de l'Ecole autre part qu'à l'usine de Monplaisir, certains témoignages oraux parlent de l'existence de sections professionnelles à Vénissieux, usine “mère” construite en 1915. Ces dernières n'ont, apparemment, pas été institutionnalisées. En 1941, l'atelier est doté d'un espace “spécialement créé pour la formation aux méthodes de fabrication”. 11 Puis à l'arrivée de Charles Jaboulay, l'Ecole obtient son propre atelier dans l'usine. Ce dernier 12 est ensuite agrandi en 1947 pour atteindre un espace de 2700 mètres carrés.

L'Ecole des chauffeurs esquisse les premiers pas de Berliet dans l'enseignement. Elle entend transmettre un enseignement pratique et expérimental. Des notions générales de mécanique sont données sur des pièces de voitures et de moteurs. L'ouverture de l'Ecole des Apprentis 13 apporte un complément pour la formation manuelle par des notions de technologie et de dessin. L'Ecole des Stagiaires est présentée dans un document daté de 1917. 14 Ce dernier indique un enseignement pratique où l'élève doit être spécialisé dans plusieurs professions par des stages successifs (forge, modelage, fonderie, chaudronnerie, électricité). L'élève doit aussi apprendre à faire le montage et le réglage des machines. L'enseignement scientifique est dispensé par un ingénieur et un licencié ès sciences. Quatre autres employés donnent les cours de dessin et d'anglais. Le niveau des cours se situe au dessus des sections professionnelles des écoles primaires supérieures (EPS).

En 1920, l'Ecole des Apprentis laisse place à l'Atelier des apprentis. Ce changement coïncide avec la fermeture de l'Ecole des Stagiaires. Plusieurs dossiers trouvés dans les archives confirment 15 le remaniement de la formation ouvrière Berliet vers un niveau moins élevé. L'enseignement inscrit en 1912 au programme de l'Ecole “dure trois ans et comprend deux heures d'enseignement théorique et pratique et huit heures de travail avec un professeur d'atelier par jour”. 16 “Le programme se veut méthodique. Le premier trimestre est consacré aux travaux élémentaires, le second trimestre spécialise suivant les aptitudes. Les professions sont celles d'ajusteur, de tourneur et de fraiseur”. La didactique d'enseignement met en place un travail sur pièces progressif dans la difficulté. “L'enseignement est éminemment pratique, le futur ouvrier voyant immédiatement appliquer à un cas précis le principe théorique qui lui est enseigné ; de plus il y a une discipline rigoureuse de la cote et du temps d'usinage (principe de Taylor). Les cours théoriques sont réduits à l'essentiel : 1 heure par semaine (principe élémentaire de la technologie)”. 17 Les apprentis ont à faire de longues journées : dix heures par jour. Ils suivent les horaires de l'usine : 6h-11h puis 13h-18h. Les “travaux des 3° années d'Apprentissage contribuent à la fabrication”. 18 Jusqu'en 1934, la formation des apprentis est essentiellement pratique. L'enseignement à l'Ecole Berliet est, “pour les séances d'atelier, un apprentissage strictement professionnel, et pour l'enseignement théorique et pratique, un enseignement professionnel par l'étude des machines”. La formation sous Marius Berliet établit ainsi une constante prédominante. L'enseignement est avant tout professionnel et pratique, et élaboré par la Direction même. Marius Berliet ne rejette pas l'enseignement général mais estime que ce dernier ne découle pas de son devoir. “L'enseignement général dans l'Ecole est mis de côté. Notre but n'est pas d'augmenter le nombre des intellectuels mais celui des praticiens, les jeunes gens qui ont le souci de compléter leur instruction le font au cours du soir de la Société d'Enseignement Professionnel du Rhône (SEPR)”. 19

A partir de 1934, “les cours d'enseignement général deviennent obligatoire”. 20 Sur demande de Marius Berliet, cette obligation scolaire est assurée par la SEPR. Cette décision s'inscrit dans le contexte de la préparation de l'examen du certificat d'aptitude professionnelle (CAP) à l'Ecole. Le premier CAP obtenu par un apprenti Berliet sera décerné en 1935. Cette même année, l'Ecole change de nom. L'Atelier des Apprentis devient Ecole des Apprentis. En 1943, l'enseignement général rentre “dans les cours donnés à l'Ecole, ceci dans le cadre des heures de travail”. 21 Puis, en septembre 1943, “d'une demi-journée d'enseignement à la SEPR, relocalisée à Monplaisir, on passe à une journée complète“. 22 Cette étape élève le niveau de formation au brevet professionnel (BP) de la métallurgie, 23 soit deux années de plus que le CAP.

Les apprentis, sous contrat d'apprentissage, sont formés par de vieux compagnons. Charles Jaboulay explique, qu'avant-guerre, “le personnel enseignant se composait des fines pattes de Marius Berliet”. 24 En 1944, et dans le cadre des nouveaux principes de la Direction, Charles Jaboulay “crée une équipe d'instructeurs et la rejoint”. 25 Ce nouvel encadrement acquiert une structure propre, au nombre de dix personnes en 1945. Les apprentis sont recrutés comme s'ils postulaient à un poste de travail. “L'Ecole d'Apprentissage Berliet accueille des jeunes de 14 à 16 ans”. 26 Il est aussi demandé que les candidats soient “aptes physiquement pour le travail des machines”. 27 Une seule condition est appliquée, l'élève doit “posséder une instruction équivalente au certificat d'études primaires (CEP)”. 28 L'incorporation des apprentis s'effectue en “septembre et en mars“. 29 L'apprenti doit être agréé par le Directeur de l'Ecole, puis un essai de trois mois est effectué. Si celui-ci est concluant, alors le contrat d'apprentissage est signé. On retrouve sensiblement les mêmes modalités entre 1914 et 1938. 30 Lorsque l'apprenti signe son contrat d'apprentissage, dès son admission, il se dirige vers l'atelier et s'engage à effectuer son apprentissage entièrement chez Berliet. 31 Un document daté de 1918 32 indique “qu'à l'expiration de l'apprentissage, il est délivré à l'apprenti un certificat constatant que ce dernier a rempli ses engagements et terminé son apprentissage”. En 1947, suite au “CAP, l'apprenti peut souscrire à un contrat de perfectionnement”. 33 Un état rétrospectif des anciens-apprentis, daté du 15 septembre 1951, a permis d'établir l'effectif des apprentis recrutés de la promotion 1925 à la promotion 1949. La moyenne d'une promotion est d'environ 50 apprentis. Des 1325 apprentis, inscrits de 1925 à 1951 en 1ère année, seulement 825 terminent leurs trois ans de scolarité, soit 62,2%. Une élimination de 38,8% du total des apprentis recrutés est constatée. La deuxième année n'opère pas une réelle sélection. Au sortir de l'Ecole, l'ancien apprenti Berliet est un ouvrier moyennement qualifié, lorsqu'il reste. Sur les 825 apprentis sortis de l'Ecole, seulement 281 sont encore présents dans l'Entreprise en 1952, soit une déperdition de 65 % des élèves formés. Car, comme le note Michel Laferrère dans son ouvrage Lyon, ville industrielle, “les ouvriers qualifiés quittent souvent les grandes affaires pour trouver de plus hauts salaires dans les petites entreprises”. 34

L'école technique Berliet (1949-1970)

En 1950, la direction note dans son rapport d'activité que “les programmes Berliet sont supérieurs au niveau donné l'année dernière. Sans cela, nous perdrions notre raison d'être, il suffirait d'embaucher des jeunes formés par les centres d'apprentissage”. 35 La présentation des élèves au brevet d'enseignement industriel (BEI) suit cette logique. En 1952, aboutissement d'une volonté exprimée dès 1943, l'Ecole Technique Berliet (ETB) est légalement ouverte en date du 16 décembre 1952 par le Secrétaire d'Etat à l'Enseignement Technique à la Jeunesse et aux Sports. En 1953, l'Ecole inaugure sa première section technique, ancienne section d'apprentissage. L'Atelier-Ecole ferme. A côté, le Perfectionnement Stagiaire, prend forme. La direction le considère comme le nec plus ultra de la formation professionnelle, comme “la section pilote que l'on peut montrer en exemple”. 36 Aucun titre officiel ne valide le cycle et ne certifie l'enseignement. Un premier bilan relatif à l'évolution de l'Ecole depuis 1943 est effectué en 1954 et juge que la réputation de l'Ecole d'Apprentissage d'avant-guerre a été nuisible. Le rejet de la formation Berliet antérieure à 1943 termine la réforme de l'Ecole Berliet en Ecole Technique. En 1954, l'Ecole fête son 40e anniversaire, trouve son rythme de croisière et réaffirme ses objectifs : “L'évolution permanente de l'ETB avec un souci constant d'être adaptée aux besoins réels de l'Entreprise conditionne son développement”. 37 L'Ecole ouvre en 1956 un nouveau centre d'apprentissage appelé Centre Annexé. “C'est une nouvelle expérience, après celle de l'Atelier-Ecole qui eut lieu de 1948 à 1953, dans l'adaptation professionnelle des jeunes”. 38 Le Centre Annexé n'est ni plus ni moins que l'ancienne section d'Apprentissage dite “Pratique” de l'Ecole.

En 1957, l'Ecole Berliet s'institutionnalise comme une véritable Ecole Technique. Un cycle court d'apprentissage se concrétise à côté d'un cycle long technique et uniforme. On crée une section technique dans laquelle les deux années du Perfectionnement sont fondues. Le cycle Technicien est mis en place en 1958-1959 en remplacement du Perfectionnement Stagiaire. Il est sanctionné d'un côté par un diplôme Berliet, le brevet d'enseignement technique Berliet (BETB), et de l'autre par le BP dessin après l'obtention du CAP dessin. En 1957-1958, Berliet réévalue ses besoins en main-d'oeuvre technicienne et ouvrière. Un nouveau virage est pris pour la rentrée 1959. “Il y a cinq ans, en 1954-1955, l'objectif de l'Ecole visait à la préparation du BEI et du BP. Cette année, elle veut franchir un nouveau stade : axer la formation sur le brevet de technicien39 de formation post-secondaire en deux ans. Le BETB est restructuré entre 1959 et 1961. De 1959 à 1962, l'entreprise encourage la formation de techniciens supérieurs. En 1960-1961, l'enseignement du cycle Technicien est revu et corrigé. “Le nouveau cycle d'élèves techniciens mis en place pour la rentrée 1961-1962 a pour but de permettre aux titulaires du BP et du BEI Mécanique, du baccalauréat technicien (BT) ou du diplôme ENP, l'accès à la formation technique sanctionnée par le BETB”. 40 Le Centre Annexé est intégré à l'Ecole. Il devient une section pratique.

L'ETB, par l'élévation de ses niveaux, vise indirectement l'enseignement supérieur. Le BETB est remplacé par le brevet de technicien supérieur (BTS) en 1962. Une formation technique de niveau V est officialisée à l'Ecole. En 1964, Berliet consacre l'ETB à la formation de techniciens. Les cours Berliet de promotion sociale, créés en 1952, s'occuperont de la formation des ouvriers qualifiés (OQ). En 1965, l'Ecole rétrograde le BP en cours de promotion du travail. Seuls les CAP, BT, baccalauréat technologique (BTn) et BTS restent préparés en formation initiale. A la rentrée scolaire 1967, la section pratique n'existe plus. L'Ecole rétrograde les CAP de métiers en promotion sociale. Seuls les CAP dessin et BP dessin sont gardés ainsi qu'une formation au CAP de la mécanique générale, au programme depuis 1964, en 2 ans, avec la possibilité d'une troisième année pour passer le CAP Dessin. Le cycle long s'effectue en quatre ans avec “l'obtention d'un BT ou d'un Btn”. 41 Le cycle Technicien ne fait plus partie de l'ETB et est rétrogradé en Promotion Supérieure du Travail (Cours Berliet). L'Ecole, par de successifs changements, est devenue un lycée technique privé. Conséquence de l'évolution des technologies, la constante élévation des niveaux de l'Ecole Berliet montre qu'entre l'industrie et la formation technique et professionnelle existe une étroite corrélation, dont le rapport oblige la seconde à satisfaire les besoins qualitatifs et quantitatifs de la première.

L'Ecole Berliet a la particularité d'être géographiquement intégrée dans l'entreprise. Juridiquement distincte de l'entreprise “mère”, l'ETB se place en dualité entre monde industriel et monde de l'enseignement. Mais elle profite de cette intégration dans l'usine pour construire ses programmes à partir d'une méthode d'enseignement pragmatique et empirique. “Une école d'entreprise éloignée géographiquement des ateliers et bureaux de la firme ne présenterait aucun avantage par rapport aux établissements officiels. C'est parce qu'elle est intégrée dans l'usine même, en osmose avec son organisation, son rythme de travail, que les élèves sont mieux préparés aux méthodes et aux contraintes de la vie industrielle”. 42 Le bureau d'études formation est créé en 1954. 43 Son rôle est d'élaborer “les programmes types de l'Ecole”. 44 Il vise à optimiser la formation de l'élève, à mettre en oeuvre des programmes qui rendront adaptable immédiatement ce dernier à son poste dans l'entreprise. L'enseignement pratique est assuré dans un atelier spécial d'où sont élaborés les programmes. “Enseigner le principe de fonctionnement de la chaîne cinématique d'une machine, c'est bien le rôle des professeurs, mais ce n'est qu'une étape dans la connaissance de la machine. Pour bien apprendre, il faut démonter et remonter les organes, rien ne peut remplacer l'expérimentation, c'est la chance de l'ETB d'être intégrée dans une grande entreprise”. 45 Des commissions de formation se répartissent dans chacune des quatre familles de l'ETB, “mécanique générale, dessin, auto et économie”. 46Nos programmes ne sont pas établis par des professionnels connaissant mal ce que leurs élèves feront plus tard, mais par des hommes souvent issus de l'entreprise elle-même et qui maintiennent avec elle un contact permanent”. 47 La capacité technique du matériel est une préoccupation constante de l'Ecole. Le ratio du nombre d'élèves par machine oscille entre 2,12 et 2,87. Quantitativement, l'Ecole a toujours été bien équipée. Le faible ratio élèves-professeurs de l'Ecole Berliet apparaît aussi comme un indicateur d'une gestion rationalisée de la transmission de l'enseignement. Il se situe entre 5 et 9 élèves par professeur. La moyenne du ratio s'élève environ à 6 élèves par professeur. Les élèves ont à suivre quotidiennement huit heures d'enseignement. L'évaluation des élèves est effectuée par un contrôle continu et des notes de comportement. La légalisation de l'Ecole autorise l'Education Nationale à contrôler l'enseignement de l'ETB. Un inspecteur d'académie vient chaque année contrôler le corps professoral.

En ce qui concerne les directives d'enseignement, un document, inséré dans le compte rendu d'activité de l'année 1949-1950, résume ainsi les orientations de la Direction. “Le programme général : deux tendances s'affrontent dans le monde de l'apprentissage. La profession estime que les cours théoriques ne sont qu'un simple complément de l'apprentissage du métier. L'enseignement technique estime que l'enseignement général est aussi important que le métier proprement dit. La profession veut de bons ouvriers et l'enseignement technique répond : nous voulons développer toutes les facultés des jeunes. Nous avons voulu faire les deux, et bien que nous ne consacrions qu'un temps restreint à l'exécution d'essais, nos jeunes obtiennent des résultats honorables aux examens officiels”. 48 La répartition des heures d'enseignement au début des années 1950 montre une prédominance de l'enseignement pratique sur l'enseignement théorique. En 1962, selon les directives de la réforme de l'enseignement de 1959, l'Ecole introduit “les humanités” dans son programme. Un rapprochement vers la formation générale s'effectue jusqu'à la fermeture de l'Ecole. En 1968, la Direction s'inquiète de l'amenuisement des heures d'enseignement pratique de sa formation technique. 49 La répartition des heures d'enseignement du CAP en 1970-1971 est composée de 22h de cours théoriques et 20h de travaux d'atelier, en considérant les heures de laboratoire comme non théoriques. La balance devient majoritaire en faveur des cours théoriques. L'enseignement pratique délivré par l'Ecole n'est plus en rapport quantitativement avec celui transmis au début des années 1950. La didactique d'enseignement inscrit une progression dans la difficulté. La Direction explique que “tout en respectant les programmes de l'enseignement officiel, les travaux d'atelier visent à bien préparer l'élève aux méthodes industrielles avec, par exemple, des travaux de production en petites séries qui sont confiés à l'usine en vue d'une alternance avec les exercices classiques de progression”. 50 Deux types de travaux sont effectués par les élèves. Les essais sont notés et comptent pour le classement. Les travaux rentables sont des travaux de réparation, de préparation de pièces de commandes ou de production de pièces de petites ou moyennes séries. Ils insèrent l'élève dans le processus de l'entreprise. Ils sont aussi financièrement intéressants pour l'entreprise et l'ETB. Ils diminuent la part du budget de l'Ecole à la charge de l'Ecole.

Sur sa manière d'enseigner, l'Ecole note qu'entre “la querelle amicale des deux méthodes d'enseignement, c'est à dire celle primaire, imposant une certaine méthodologie avec ses exercices obligatoires et ses règles à apprendre et à appliquer sous contrôle quotidien, et celle appelée secondaire, c'est à dire demandant un travail personnel d'étude et de réflexion sur des enseignements donnés de façon plus diverse : cours, démonstration, visite, lecture..., notre choix est fait. Il faut partir en Préparatoire de la méthode dite primaire et évoluer progressivement vers la méthode dite secondaire, car ainsi, les connaissances de bases sont acquises”. 51 Lorsqu'un élève entre en Préparatoire, il doit effectuer divers stages dans les différents métiers proposés : ajustage, fraisage, tôlerie, mécanique en réparation d'auto, métaux en feuilles... Cette étape vaut pour les deux premiers trimestre. Pendant le 3e trimestre, l'élève s'initie par des travaux à la progression au métier qu'il a choisi. Puis une seconde orientation intervient en fin d'année, soit en section d'Apprentissage, soit en section technique, selon les résultats obtenus au cours du 3e trimestre. La section d'apprentissage délivre une formation strictement spécialisée, sanctionnée par le CAP. L'élève de section technique, au terme de sa scolarité, possède, lui, trois CAP de métiers différents, le BEI, et le BP.

Les professeurs et instructeurs entretiennent entre l'Ecole et l'entreprise des contacts permanents (...). Le corps enseignant comprend des professeurs et des instructeurs, attachés de façon permanente à l'Ecole et dont le recrutement s'effectue en majorité parmi le personnel qualifié de la société, et des ingénieurs et techniciens qui, tout en poursuivant leurs activités au sein de l'entreprise, prêtent leur concours à temps partiel pour certains enseignements”. 52 La répartition des effectifs du corps professoral de l'Ecole Berliet montre une évolution de leur fonction vers la formation générale. Leur statut et leurs conditions de travail sont affiliés au régime des Employés-Techniciens-Dessinateurs et Agents de maîtrise (ETDA) de l'entreprise Berliet. “L'enseignant est un technicien Berliet semblable à un technicien de la maîtrise ou un technicien dessin”. 53 Les exemples de curriculum vitae, trouvés dans le fichier du personnel de l'Ecole, constatent une évolution des classifications des professeurs d'ouvrier qualifié au début des années 1950 à technicien certifié à partir des années 1960. De nombreux enseignants Berliet sont d'ailleurs souvent des anciens élèves de l'ETB. Les élèves sont recrutés par concours. Sur environ 700 candidats présents à la première sélection, seulement 9% sont admis au terme des trois sélections composant le concours d'entrée.

La répartition géographique des élèves Berliet est assez vaste. Si la plupart proviennent de l'agglomération lyonnaise, la région, voire la France entière, est mise à contribution. Le cas des stagiaires outre-mer ne peut être traité à égalité avec celui des élèves métropolitains. Leur recrutement dépend plus d'accords commerciaux. L'origine des élèves de l'Ecole est populaire dans une large mesure. 35% sont fils d'ouvriers, 62% fils de ménagères. Mais peu sont fils d'employé(e)s Berliet. Seulement 11% ont cette particularité. Au sortir de la scolarité, sur 9% d'admis en Préparatoire, seulement 20% terminent une scolarité de cycle technique. Un taux d'élimination de 80% des élèves entre la première et la dernière année traduit l'élitisme de la formation Berliet, élitisme méritocratique puisque l'Ecole prend en charge les frais de scolarité de ses élèves. Chaque année, un nombre d'élèves Berliet certifiés dans les divers métiers enseignés par l'ETB, “Ajustage, Tour, Fraisage, Mécanique automobile, Mécanique Automobile-Diesel, Chaudronnerie-Fer, Chaudronnerie-Aluminium, Soudure, Dessin”, 54 est mis à la disposition de l'entreprise. Au début des années 1960, ce nombre, certifié du CAP, tend à s'équilibrer avec celui certifié d'un diplôme de technicien. La main d'oeuvre formée par l'Ecole devient ouvrière et technicienne. D'ailleurs, l'étude des carrières dans l'entreprise “mère” des promotions Berliet sorties de 1954 à 1963, vues sur dix ans, démontre cette évolution. Les classifications sont au début des années 1950 largement ouvrières. Avec le temps, beaucoup accèdent à la maîtrise et atteignent un poste en correspondance avec leur qualification. A partir des années 1960, les classifications augmentent d'un cran. Les élèves sont aussi plus diplômés. Au bout de 10 ans, ils peuvent espérer devenir cadres. Mais l'Ecole, selon une statistique des effectifs de l'entreprise, ne forme pas entièrement le personnel qualifié embauché dans l'entreprise. Cette dernière doit aussi effectuer un recrutement externe dans d'autres établissements scolaires.

Epilogue

De 1959 à 1966, la lente mise en place des réformes de l'enseignement garde encore l'enseignement secondaire technique fermé en partie. En parallèle, l'ETB apparaît, par l'absence de frais de scolarité et son recrutement sélectionné par concours, comme une voie méritocratique mais élitiste. Puis, progressivement, la démocratisation de l'enseignement fait dériver les flux des effectifs scolaires primaires sur l'enseignement secondaire général. Le pourcentage de probabilité des “bons” élèves se dirigeant sur l'enseignement technique s'amenuise. Se met ainsi en place, par la force des réformes, l'image d'un enseignement technique comme voie de second choix. L'ETB subit aussi indirectement ce mécanisme.

Le recrutement de l'Ecole est depuis 1967 réalisé sur dossier. L'ETB intègre les termes de la démocratisation. Le rôle de son recrutement, érigé comme la base de sa sélection, s'écroule. L'ETB est désormais vue comme “une” parmi les écoles techniques, c'est à dire comme un second choix après l'enseignement général. Les principes d'enseignement érigés en 1949 comme justification de la raison d'exister de l'ETB deviennent aussi, au fur et à mesure des années, par dérive des enseignements vers des formation trop théoriques, caducs. L'Ecole, passée de formation professionnelle à l'époque de Marius Berliet à Ecole Technique dans les années 50-60, ne répond plus à sa mission. A partir de 1968, la formation initiale Berliet est mise sur la sellette. “La préparation aux examens officiels normalement assurée par l'Education Nationale ne devrait plus en principe exister dans une école d'entreprise, sauf pour répondre à des besoins immédiats et insatisfaits ou si les moyens pédagogiques mis en oeuvre facilitent la réalisation d'autres activités de formation”. 55 Le 30 janvier 1970, le Conseil d'Administration de Berliet reçoit un compte rendu du service des relations du travail sur la formation. “L'Education Nationale peut maintenant répondre aux besoins de formation des jeunes Français en matière d'enseignement technique sur le plan quantitatif. Par contre, la réforme de l'enseignement intervenue et mettant l'accent sur la formation générale, les jeunes sortant des établissements d'enseignement technique (aux différents niveaux) ont besoin d'une période d'adaptation pendant laquelle ils doivent apprendre la pratique du métier qu'ils ont à exercer. En conséquence, il a été décidé de supprimer l'ETB et de créer un service Adaptation qui prend les jeunes au sortir de la scolarité pour les adapter à leur poste dans l'entreprise”.

Le recrutement de l'Ecole se termine en 1970 avec la fin de l'Ecole Technique Berliet. Seule la préparation initiale des CAP et BP dessin continue : “une section dessin a été provisoirement conservée pour permettre aux élèves qui préparaient le CAP dessin de continuer leurs études dans de bonnes conditions, compte tenu du fait qu'une seule école -celle de la rue de Flesselles (Croix Rousse)- assure cette préparation”. 56


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