Ecoles d'apprentissage
Quelques questions
Patrick FRIDENSON
La lecture des trois textes portant sur les écoles des
trois entreprises Berliet Peugeot et Renault amènent à
poser des questions de trois types, par ordre décroissant
de généralité.
Questions générales sur la formation
- Les textes soulèvent non seulement la question "quelles
formations pour quels emplois ?", mais aussi "quels
emplois, et quelles formations, pour quelles technologies ?"
Cette question est abordée par tous les textes mais pas
de façon centrale. Pour l'entre-deux-guerres, ces textes
sont à confronter, par exemple, avec celui d'Alain Michel
sur les débuts de la chaîne à Renault.
- Dans le prolongement, ils amènent à s'interroger
sur le rapport entre la formation et le produit. Ils mettent en
effet en comparaison Berliet, produisant des véhicules
industriels, avec les producteurs de voitures. On pourrait pourtant
supposer que ces différences de produit entraînent
des différences de qualification.
- Ensuite, quelle est la relation établie, dans la voie
française, entre une formation scolaire et une formation
intégrée en entreprise ? Toutes les configurations
sont possibles : affrontement, concurrence, complémentarité.
Selon les périodes, en fonction des problèmes démographiques,
les politiques publiques, l'évolution des entreprises,
les technologies..., la question ne se pose pas dans les mêmes
termes.
- Enfin, à quoi sert d'avoir une école de formation ?
La question est relancée par les indications fournies dans
le texte de Christophe Gallet, selon lesquelles 62 % des anciens
élèves vont travailler et faire carrière
ailleurs que chez Berliet. Celle-ci sert donc abondamment à
d'autres qu'à l'entreprise. Quelle est la logique d'une
telle formation interne servant au marché du travail externe ?
Quelles sont alors les rationalités de ces élèves,
de l'école, de l'entreprise, des professeurs ?
Derrière ces quatre premières questions se trouve
la même interrogation : dans quelle mesure et à
quelle condition l'entreprise est-elle un lieu de formation ?
Questions un peu moins générales
Pour commencer ce second ensemble, deux questions permettant de
mieux situer les élèves de ces écoles.
- Tout d'abord, s'agit-il seulement de formation d'hommes ?
La thèse de Delphine Gardey sur les employés montre
que l'enseignement technique féminin était très
fort, parfois même plus avancé que l'enseignement
masculin. La réponse est probablement négative pour
l'entre-deux-guerres, mais ne va pas forcément de soi pour
la période d'après 1945, d'autant moins que les
textes montrent une évolution vers la formation de nouveaux
techniciens.
- Ensuite, dans quelles proportions ces écoles accueillent-elles
des étrangers ? Et donc dans quelle mesure l'école
est-elle un lieu d'intégration à la communauté
nationale, ou au contraire prend-elle son parti des différences
en s'en accommodant.
- Qui enseigne dans ces écoles ? Les textes donnent
certes des éléments, présentent des ingénieurs,
des techniciens, des ouvriers. Ils montrent l'émergence
de corps enseignants permanents. Ils évoquent aussi les
directeurs, qui mériteraient d'être plus connus,
notamment dans leur carrière, leur rapport à l'entreprise,
la place de ce poste dans leur carrière et leur position
sociale (voie de relégation, tremplin dans la carrière,
fonction de toute une vie ). Ces enseignants sont-ils dans la
production, dans des départements fonctionnels ; quelle
est, pour eux aussi, la place de cette fonction d'enseignant dans
leur carrière, et quel est leur statut ? On souhaiterait
sur ces points avoir une vue d'ensemble.
- Comment ces écoles d'entreprise s'insèrent-elles
dans l'ensemble de questions portant sur la formation technique
et l'enseignement professionnel. Il faut ici faire intervenir
les acquis apportés par les thèses de Guy Brucy
sur les diplômes de l'enseignement technique en France et
de Vincent Troger sur les centres d'apprentissage. L'enjeu du
débat est multiple :
- Y avait-il réellement une crise de l'apprentissage
avant la mise en place de toutes ces écoles, et une pénurie
de main d'oeuvre qualifiée ? Yves Lequin le conteste,
tandis qu'Emmanuel Quenson le maintient.
- Quelle est la relation entre les entreprises automobiles et
leur syndicat professionnel, l'UIMM ? Celle-ci est la seule
structure qui ait eu une politique cohérente de 1900 à
nos jours, et qui ait même beaucoup influencé l'Etat
par un dialogue constant, au point de forcer les autres branches
professionnelles à s'aligner sur les structures correspondant
à sa logique.
- Uniformité ou manque de flexibilité, quelles
sont les vraies problèmes des formations techniques ?
Vincent Troger explique que le problème des formations
techniques n'est pas leur manque de flexibilité :
elles parviennent grosso modo à faire évoluer leur
matériel, et sont capables de s'adapter à une demande
forte de l'entreprise ou de la branche. Et selon lui, le problème
principal est l'uniformité de ces formations, en grande
partie du fait du poids de cette union patronale qu'est l'UIMM,
tant sur l'enseignement public que sur le privé. Or, les
trois textes présentés ici montrent une flexibilité
extraordinaire chez ces écoles d'entreprises. On peut se
demander si leur fermeture a donné lieu à un partage
satisfaisant entre enseignement d'entreprise et enseignement hors
entreprise, public ou privé. Cela nous amène à
la comparaison entre France et Allemagne, et à la critique
qui s'effectue, de l'intérieur des entreprises, contre
le système allemand qu'en France on a tendance à
apprécier selon des références un peu dépassées.
- Enfin, quelle est la position des organisations ouvrières
sur ces écoles d'entreprise ? Yves Lequin affirme
que ces organisations, qui en France sont faibles dans l'automobile
hormis la période 1936-1952, auraient bien voulu contrôler
ces écoles.
- Il serait souhaitable de compléter ces études
sur les écoles par celles des carrières de leurs
anciens élèves. Deux types de problèmes se
posent dans ce domaine :
- Les débouchés visés par l'entreprise
sont très souvent concentrés autour des formations
d'ajusteur, tourneurs, fraiseurs, alors que les carrières
effectives présentent une diversité beaucoup plus
grande. Il faut donc interpréter cette discordance :
est-ce que les filières initiales suffisaient à
remplir la gamme des qualifications, ou est-ce que ces professions
étaient particulièrement rares dans la période
de mise en place longue et complexe du travail à la chaîne.
Est-ce que le fait que les formations évoluent progressivement
vers des niveaux supérieurs a modifié la nature
des écoles ? En fin de compte, quel retour l'entreprise
a-t-elle, par sa connaissance des carrières, sur le contenu,
le type, la localisation de la formation, et sur l'articulation
entre formation et travail effectif ?
- Enfin, il serait utile de connaître les carrières
de ceux -majoritaires pour l'École Berliet, par exemple-
qui ont quitté l'entreprise.
- Ces questions des carrières et de spécialités
sont complexes, mais fortement liées aux changement dans
l'entreprise : les métiers étant des constructions
sociales autant que techniques, cela nous amène à
lier ces changements de métier avec les transformations
techniques.
Questions spécifiques
- Une première question porte sur le point de départ :
Yves Cohen conteste pour cette époque la notion de production
artisanale, et propose celle de petite série. Cela a des
implications multiples, dont celles qui portent sur les apprentis.
La question prend un tour particulier quand il s'agit de véhicules
industriels : dans le cas de Berliet, de quel type de production
s'agit-il jusqu'aux années trente ?
- Pourquoi y a t-il des écoles ? Ce n'est finalement
pas clair, malgré les discours qui sont servis. Christophe
Gallet montre que la première école Berliet, en
1906, est une école de chauffeurs. Et nous parlons surtout
d'écoles d'une seconde vague, à partir de 1919.
La version classique des historiens dit :
- d'une part qu'il y avait des écoles au début
du siècle (Panhard, de Dion...) parce que précisément
on était dans une logique non pas artisanale, mais de métiers
traditionnels bouleversés par le produit automobile, les
technologies nouvelles ;
- d'autre part, qu'à la suite des mesures réglementant
la durée du travail, sous la pression des syndicats et
partis de gauche, les horaires des adolescents dans les écoles
pratiques étaient devenus incompatibles avec la législation.
Les constructeurs n'auraient alors plus pu former leurs apprentis,
et auraient dû recourir au marché du travail externe.
Cela serait l'explication de la fermeture des écoles Panhard.
1919 aurait donc vu la rencontre de la loi Astier sur l'apprentissage
et des débuts de la production de masse. Cela est aussi
applicable à Berliet, qui se lance dans la voiture de masse
cette année, même si celle-ci va échouer.
Sur ce thème, il est particulièrement intéressant
de relever que, chez Berliet, 1912 est à la fois l'année
du passage à l'école d'apprentis et celle de la
production de masse.
- Ensuite les trois études parlent de formation complète,
rationnelle, méthodique. Ces termes se retrouvent dans
l'enseignement public, comme on le retrouve chez Guy Brucy. Ces
définitions soulèvent plusieurs questions. Quels
sont les programmes ? Qui les détermine, et à
quel niveau : la direction, les fabrications ? Et en
même temps, les récits montrent une réalité,
au contraire, très changeante. Reste-t-il des continuités
à travers ces changements, et lesquelles ?
- Une autre notion est souvent évoquée, celle
de perfectionnement, sans une précision suffisante :
s'agit-il de formation permettant à des ouvriers qualifiés
de devenir techniciens ? Ou de promotion interne ? Quel
effet la formation continue a-t-elle, surtout à partir
des lois de 1971. Le choc de l'enseignement public apparaît
souvent clairement, mais celui de la formation continue est peu
présenté.
- Enfin, dans quelle mesure les jeunes en formation sont-ils
acteurs de ce système ? Cette question se pose depuis
un certain temps. Elle est rendue plus vive par une formule-choc,
citée par Christophe Gallet, selon laquelle l'école
Berliet des apprentis "permettra d'utiliser les éléments
de qualité inférieure". Cette expression appelle
réflexion et approfondissement dans deux directions. D'une
certaine manière, quelle est la part, à différents
moments-clés, des ouvriers qualifiés utilisés
dans différentes fonctions de l'entreprise venant de l'école,
et de ceux qui ne viennent pas de l'école ? Autrement
dit, est-ce que l'école correspond à l'élite,
ou est-ce que ce sont les éléments de qualité
inférieure ? Cherche-t-on, par l'école elle-même,
à développer ce qui sera les meilleurs éléments
ou prend-on les meilleurs éléments sur le marché
du travail en leur faisant côtoyer des éléments
ayant une formation "maison" et plus spécifique ?
Cette question appellerait un travail statistique considérable,
car les qualifications changent constamment, et qu'elles sont
construites socialement. Par ailleurs, on se trouve devant un
système dans lequel, jusqu'en 1934-1935 tout au moins,
la formation d'atelier l'emporte en temps, en coefficient, en
résultat de diplômes ou dans le discours de plusieurs
sorties de promotion. Dans une formation d'atelier, le jeune est
nécessairement acteur de sa formation autant que le compagnon
qui lui transmet l'héritage de sa connaissance pratique,
de ses tours de main. Le système mesure-t-il bien le fait
d'être acteur, ou est-ce le résultat de compromis
de fait entre "élèves" et "professeurs"
pour cette partie pratique. Lorsqu'on change de système,
dans une période qui va de 1935 à 1960, ces jeunes,
qui sont de type nouveau, avec une formation initiale de type
légèrement différente, sont-ils autant acteurs,
et comment vivent-ils la formation théorique ? Bref,
comment font-ils face aux bouleversements techniques ? S'impliquent-ils
avec dynamisme dans des changements, ou, comme le suggère
la thèse de Stéphane Beaud consistant à dire
que cet engagement dans de nouvelles aventures technologiques,
dont la formation est le précurseur, met les jeunes un
peu à l'écart soit de leurs parents, soit des adultes
qui sont dans l'entreprise depuis longtemps ?
Références bibliographiques
BEAUD S., L'usine, l'école et le quartier. Itinéraires
scolaires et avenir professionnel des enfants d'ouvriers de Sochaux-Montbéliard,
thèse de doctorat de sociologie, Ecole des Hautes Etudes
en Sciences Sociales, 1995.
BRUCY G., Histoire des diplômes de l'enseignement technique,
1880-1965, thèse de doctorat d'histoire, Université
Paris I, 1993.
COHEN Y., "Pour en finir avec le passage direct de l'artisanat
au fordisme et pour lui préférer la "production
de série"", La Lettre du Gerpisa, n°
98, décembre 1995, p. 10.
TROGER V., 1990, "Histoire des centres d'apprentissage
(1939-1959)", thèse de doctorat d'histoire, Université
Paris IV.
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