La fin du modèle suédois

Nicolas Hatzfeld


Identification de l'ouvrage

* Titre : La fin du modèle suédois,
* éditeur Syros, Paris
* Date : 1994,
* 285 pages
* ouvrage en langue française.
* 140 F.

Identification des auteurs

Il s'agit d'un ouvrage collectif réalisé sous la direction de Jean-Pierre Durand, professeur de sociologie à l'université d'Evry, avec les participations de :

- Rudolf Meidner, économiste, ancien dirigeant de LO (confédération ouvrière), professeur émérite du Centre suédois de recherche sur le travail;

- Lennart Nyström, économiste au département recherche de SIF (syndicat des employés et techniciens de l'industrie);

- Olle Hammarström, directeur du département recherche de SIF;

- Torsten Björkman, professeur de sociologie à l'Institut royal de technologie de Stokholm;

- Göran Brulin, professeur de sociologie à l'école de commerce de l'université de Stockholm;

- Tommy Nilsson, chercheur à l'Institut royal de technologie de Stockholm;

- Christian Berggren, professeur de sociologie à l'université de Linköping;

- Bo Rothstein, professeur au Centre suédois de recherche sur le travail;

- Yvonne Hirdman, professeur au Centre suédois de recherche sur le travail;

- Joyce Sebag, professeur de sociologie à l'université de Rouen.

Méthode de travail

Les auteurs sont, dans leur grande majorité, des chercheurs et universitaires suédois, de plusieurs disciplines (sociologues, économistes) rattachés à des organismes de statuts divers, et qui s'appuient tous sur une solide connaissance issue d'études et d'enquêtes, de pratique active, parfois de militantisme syndical. Chacun étudie un aspect défini du sujet. La particularité de l'ouvrage réside dans le fait qu'ils sont sollicités sur une problématique commune, par Jean Pierre Durand principalement, à partir d'un point de vue extérieur à leur propre pays, ce qui entraîne la confrontation de leurs connaissances à l'image construite en France sur la Suède. Ce dialogue implicite constitue la base du livre, et se double d'un débat, implicite lui aussi, sur le fait de savoir si le modèle suédois est effectivement révolu.

Problématique

L'expression "modèle suédois" a été forgée par des observateurs étrangers à ce pays. Périodiquement depuis la fin des années 70, la Suède a été présentée comme une alternative effective, dans l'Occident développé, à l'opposition entre capitalisme libéral et "socialisme réel"; comme une voie susceptible de conjuguer la compétitivité, les performances et la technologie d'un pays particulièrement développé avec une solidarité, une prospérité et une protection sociale de premier plan. Ce modèle, les auteurs se demandent dans quelle mesure il n'est pas révolu, ou en passe de l'être, sous l'effet de deux mouvements : d'une part les manifestations de la crise, bien réelles à travers leurs spécificités, et qui mettent en difficulté notamment l'Etat-providence et les solidarités antérieures; d'autre part, une intégration accentuée de la Suède à l'économie occidentale, à hégémonie libérale, comme en témoignent les stratégies d'internationalisation des grandes entreprises et l'orientation vers l'intégration dans l'Union européenne.

Pour avancer les éléments de réponse, les auteurs examinent les transformations récentes ou en cours dans les domaines de la société, et aussi particulièrement des entreprises, dont plusieurs se sont engagées dans des réformes parfois expérimentales, parfois irréversibles des modes d'organisation du travail et de relation salariale.

Aspects factuels / Aspects théoriques

Sur le plan factuel, le livre apporte de nombreuses connaissances, à deux niveaux : d'une part, à l'échelle de la Suède et de l'ensemble de son dispositif économico-social, avec une dimension historique puisque plusieurs chapitres remontent à la formation de celui-ci, avant et après la seconde guerre mondiale; d'autre part, deux chapitres sont consacrés à l'étude des changements récents et en cours dans deux grandes entreprises, Volvo et ABB. Sur le plan théorique, sont utilisés les notions et concepts couramment admis dans les sciences sociales sollicitées, sans volonté particulière de les refonder à cette occasion.

Résumé

7.1. Trois grandes parties composent l'ensemble :

- Sous le titre "Modèle démodé ?", la première partie commence par définir le modèle suédois, tel qu'il a réellement existé : une régulation amorcée en 1938 et développée dans la période de grande croissance, combinant fordisme et social-démocratie et dont les spécificités sont présentées. Elle examine ensuite les difficultés qui ont affecté ce modèle à partir de la fin des années 70 : inflation, perte de compétitivité, discordance entre syndicats et patronat, remise en cause de la solidarité salariale, du rôle de l'Etat, de l'hégémonie social-démocrate, du plein emploi... Patronat, syndicats, Etat ont plus ou moins séparément cherché des parades.

- La seconde partie, "Le travail réinventé", part des expériences menées chez Volvo, ABB..., dont certaines (Kalmar, Uddevalla) ont déjà fait l'objet d'études et de débats approfondis, tandis que d'autres sont moins connues; puis elle étudie leur impact en Suède et ailleurs. Si certains auteurs (Göran Brulin et Tommy Nilsson,...) voient là le nouvel ordre productif, Jean-Pierre Durand envisage l'hypothèse d'une hybridation entre les principes développés à Uddevalla et ceux du toyotisme.

- La troisième partie interroge l'avenir. Pour l'essentiel des auteurs, le modèle suédois a vécu : internationalisation des échanges et surtout des entreprises, crise de l'Etat-providence, déclin des solidarités sociétales et recentrage des enjeux sur les entreprises, pression du chômage... Plusieurs des questions qui pèsent sur l'avenir suédois sont examinées : ainsi l'intégration à l'U.E. et les modalités de cette intégration ; ou la redéfinition du rôle de l'Etat ; ou encore le devenir des diverses réformes d'organisation du travail...

7.2. Première partie : "Un modèle démodé ?"

Chapitre 1 : Questions sur une brisure, de Jean-Pierre Durand

Ce chapitre met en perspective critique les chapitres suivants. Il retrace les caractères historiques du modèle suédois : amorcé dès 1938 par un accord entre syndicat ouvrier (LO) et patronat (SAF) avec le soutien gouvernemental, ce modèle se construit après 1945 sur quelques bases :

- une recherche rigoureuse d'égalité des salaires, à emploi équivalent, par-delà les différences de branche ou la taille des entreprises; ce qui a pour conséquence l'élimination des entreprises trop peu rentables;

- une action forte de l'Etat; en particulier un soutien à l'emploi par un effort de formation développant l'initiative et l'adaptation; également une politique familiale favorisant emploi féminin et fécondité.

- des syndicats longtemps très puissants (faisant jeu égal avec la SAF), représentant parfois la quasi-totalité des salariés, mais distincts selon les catégories, ouvriers, employés, cadres.

En somme, un modèle social-démocrate de type fordien.

Ce modèle s'est érodé pour plusieurs raisons :

- l'internationalisation du capital, entraînant des exigences accrues vis-à-vis des salariés, agrémentées de pressions nouvelles (menaces de délocalisation,...);

- à partir des années 70, des grandes offensives et contre-offensives sociales, mettant à mal la confiance réciproque patronat-syndicats;

- la croissance des cols blancs, dont les attentes, différentes de celles des ouvriers, remettent en cause les solidarités.

Les difficultés de ce modèle ont entraîné des transformations du travail. Le patronat souhaitait une meilleure adaptation au marché, une automatisation, une intégration des cols blancs et des cols bleus, une flexibilisation du personnel; les syndicats espéraient enrichir le travail. D'où des ébauches nouvelles, délimitées et de nature incertaine : implication des salariés, travail en groupe, rapprochement cols blancs - cols bleus vers un statut homogène de coproducteur,...Ces réformes, engagées à l'initiative du patronat, ont cherché d'abord à répondre aux difficultés telles qu'absentéisme ou turn-over; elles ont ensuite changé d'objectif : décentraliser les négociations, personnaliser les rémunérations. Les positions divergentes des syndicats ont accentué un affaiblissement de leurs positions fortement engagé par une brusque montée du chômage...

Pour J.P. Durand, le modèle suédois a vécu, bien que la majorité des Suédois ne veuille pas le croire, et la perspective d'adhésion à l'Union Européenne (le livre date d'avant le référendum) signe la fin des illusions sur une alternative au modèle européen néo-fordien, déréglementé et de moins en moins social.

Chapitre 2 : Essor et déclin du modèle suédois, par Rudolf Meiner.

Après avoir rappelé les accords fondateurs de 1938 et leur contenu délimité, ce chapitre revient sur les bases du modèle : des principes économiques classiques, un mouvement ouvrier réformiste et puissant et une solidarité salariale : égalitarisme, fort secteur public (1/3 des emplois), gros effort pour les chômeurs, tourné vers leur formation plutôt que leur indemnisation. Les années 50 et 60 ont représenté un âge d'or, où progressaient activité, égalité, protection sociale, mais aussi marqué par l'inflation des salaires et la perte de compétitivité.

Les années 80 connaissent la surchauffe, l'intervention économique de l'Etat -contraire aux règles antérieures et provoquant la défaite en 1991 de la social-démocratie- puis, après 1990, le chômage monte en flèche (9% officiellement, beaucoup plus en réalité). La politique de solidarité salariale est menacée par la surchauffe économique, le poids excessif du secteur public, le déclin de l'autorité des syndicats et de leur unité (employés se distinguant des ouvriers, décentralisation des négociations).

Les normes de l'Union Européenne constituent elles aussi des menaces, et l'avenir de la Suède dépendra des modalités de l'intégration européenne.

Chapitre 3 : L'économie suédoise globalisée, par Lennart Nyström :

Sur le plan économique, le modèle suédois d'économie ouverte et de salaires forts et égaux eut pour effet de pousser à la rationalisation constante des entreprises, mais a posé problème à partir des années 70 par l'affaiblissement des bénéfices, des investissements et, à terme, de la rentabilité de l'industrie et de sa place dans l'économie. Les entreprises se sont recentrées sur des activités fondamentales, et n'exigeant pas trop d'investissements innovants. L'ensemble de l'industrie manufacturière a vu sa compétitivité diminuer ainsi que son importance face aux activités de services.

L'économie, fortement auto-centrée après la guerre, s'est internationalisée : demande intérieure et industrie nationale se sont désolidarisées, importations et exportations de biens ont augmenté; en raison de cet affaiblissement de la compétitivité, les exportations de capitaux ont crû plus vite que leurs importations et les entreprises participent de plus en plus à des regroupements d'échelle internationale; les multinationales suédoises réalisent 50 % de leur production à l'étranger. Cette internationalisation se traduit par une dépendance accrue à l'égard du marché international, qui traduit la fin du modèle suédois selon l'auteur.

Pour lui, les atouts de celui-ci ne peuvent se rejouer qu'à l'échelle européenne, avec la mise en place d'une charte sociale impliquant capitalistes, salariés et gouvernements. Mais le caractère international de la circulation des capitaux rend à son avis cette orientation difficile.

Chapitre 4 : Projets et réalités de la codétermination, par Olle Hammarström :

Ce terme désigne un type de relations sociales formalisées en particulier dans une loi de 1977; celle-ci vise à obliger l'employeur à négocier (pas forcément à aboutir à un accord) avec les syndicats tout ce qui a trait à la vie de l'entreprise (activité, emploi, conditions de travail) et à leur fournir tous les éléments d'information nécéssaires. Le chapitre revient sur cet enjeu central .

Dans les années 60, les syndicats ont élargi et radicalisé leurs revendications, soutenus par la social-démocratie, amenant les lois des années 70 qui fixaient une quasi-sécurité de l'emploi, un fort droit syndical, des négociations collectives, la formation, la codétermination...Cependant, une défaite électorale des sociaux-démocrates, la première depuis 42 ans, mit un coup d'arrêt à ce mouvement. Les années 80, malgré un retour de la social-démocratie, marquent la revanche du patronat, qui vide presque la codétermination de son contenu, par le faible nombre de conventions signées dans le pays, et qui met en oeuvre de nouvelles méthodes de gestion (flux tendus, kanban, personnalisation des salaires, démantèlement des négociations centralisées, dérégulation du marché de l'emploi...). Le nouveau contexte économique (turbulence des affaires, précipitation des décisions) et mental s'oppose à une logique de codétermination, même si les patrons ne contestent pas la présence des syndicats auprès d'eux.

7.3. Deuxième partie : Le travail réinventé :

Chapitre 5 : Volvo, l'innovation brimée, par Jean-Pierre Durand :

Ce chapitre présente les transformations du travail chez Volvo et leurs limites.

Kalmar voit les premières ruptures :

- groupes de travail autonomes, ligne segmentée (chariots),montage en station fixe;

- architecture innovante, conditions de travail repensées.

Mais, en raison de difficultés économiques, la firme instaure un pilotage central des chariots, et la réduction des stoks-tampons, et obtient un progrès notable de la productivité.

Uddevalla marque une révolution radicale :

- montage complet en station fixe, suppression du cadencement central, montage élargi au quart, voire à la totalité du véhicule;

- production holiste : contestation de l'organisation analytique se traduisant par des nomenclatures de pièces juxtaposées, et mise en avant d'une méthode organique permettant à l'opérateur d'appréhender les ensembles à monter; ce qui permet au travail de prendre sens, à l'ouvrier de réfléchir.

- fonctionnement de l'usine modifié : hiérarchie courte, organisation flexible du travail, meilleure coopération fabrication-méthodes-études, qualité améliorée, changements de modèle facilités.

La chute des ventes, la puissance du syndicat de l'usine de Göteborg ont entraîné la fermeture du site, malgré une qualité hors pair en Europe et une productivité moyenne. Les principes ne sont pourtant nullement condamnés, mais par leurs atouts, représentent une alternative au flux productif qui se diffuse.S'ils ne concernent directement que le montage, ils peuvent servir de modèle pour de nombreuses situations de production. Le système holiste a pourtant, pour les directions d'entreprise, une faiblesse : son refus d'exercer une pression sur les opérateurs. D'où l'auteur déduit le développement probable d'hybridations, comme -chez Mercedes- la combinaison d'une ligne principale à cycles courts, fixant la cadence, et de lignes de sous-ensembles à station fixe. Il ébauche donc l'hypothèse que les constructeurs garderont la contrainte sous-jacente du flux, et incorporeront un certain nombre de caractéristiques du travail holiste.

Chapitre 6 : A.B.B., les nouveaux possibles, par Torsten Björkman :

L'industrie manufacturière suédoise est dominée par 20 groupes multinationaux, qui emploient entre 10 et 20 % des salariés du pays. Parmi eux, ABB est engagé dans une réforme significative.

Groupe électrotechnique d'envergure mondiale, ABB doit, du fait des particularismes nationaux de cette branche, avoir une présence locale dans 40 marchés nationaux, gérer la tension entre économies d'échelle et variété, et combattre ce qui menace de tels ensembles : la lenteur des décisions, la longévité des défauts, l'obsolescence des produits, les luttes pour le pouvoir. D'où le lancement d'un programme de réformes très médiatisé, et s'appliquant non pas à quelques secteurs expérimentaux, mais à une vaste échelle, programme imposant les nouvelles normes (qualité, délais, coûts, juste-à-temps,...). Une des particularités de ce programme réside dans la réorganisation du travail, visant plusieurs directions :

- constitution de groupes de travail "universels",prenant en charge la demande des clients et s'organisant pour y répondre (nombre, planning, fournitures, normes,...), et dans lesquels s'efface la coupure entre ouvriers et techniciens.

- suppression des lignes, enrichissement des tâches, rotation des postes;

- abolition de la division du travail entre bureaux et ateliers et développement d'un nouveau type de fonction, le medarbetar ou coproducteur.

La portée de ces transformations est encore incertaine; les manuels en sont très satisfaits, les cols blancs plus réservés, les syndicats (catégoriels, rappelons-le) réticents. Mais un aspect important tient au fait qu'elles s'effectuent à grande échelle, et non seulement à titre expérimental.

Chapitre 7 : Le nouvel ordre productif, par Göran Brulin et Tommy Nilsson :

Cette partie entreprend d'examiner les caractéristiques du nouveau modèle productif en émergence. Elle commence par une prise de position : la controverse sur le modèle productif, néo-fordiste ou post-fordiste est présentée comme sans objet; du point de vue des travailleurs, le vrai changement en question est l'éventualité d'éclatement des syndicats, sous l'effet de la remise en cause du taylorisme qu'ils acceptaient, de la décentralisation des négociations, de l'unification des catégories.

Les changements de la production peuvent se résumer ainsi :

production moderneproduction traditionnelle
rationalisation de l'utilisation de l'outil rationalisation du travail
hiérarchie aplatieligne hiérarchique complexe
production guidée par la demande production planifiée
adaptabilité - flexibilité spécialisation
salaires différenciés selon les compétences rémunération au rendement

Après avoir examiné d'autres expériences (Volvo-moteurs d'avions, Saab), le texte envisage l'impact des changements sur le nouveau modèle suédois. De nouvelles revendications apparaissent, liées à l'exigence accrue imposée par le travail, ou à la recomposition des fonctions des cols blancs, que ceux-ci veulent voir transcrites dans les modes de rémunération. Enfin, pour définir le changement, le pays était en quelque sorte régi par un corporatisme sociétal, régulé nationalement; l'avenir, apportant décentralisation et recentrage sur l'entreprise, peut être défini sous le terme de corporatisme managérial.

Chapitre 8 : Travail, du marché à l'organisation, par Christian Berggren :

Jusqu'à la fin des années 80, le marché suédois du travail a constitué une exception : taux de chômage très faible (toujours inférieur à 3,5%), malgré un taux élevé d'activité féminine, protection sociale élevée, égalité des salaires entre branches. Absentéisme et turn-over traduisaient le rejet du travail par une part importante des ouvriers. Les innovations dans l'organisation du travail engagées par certaines entreprises ont alors visé surtout à garder les salariés, compensant leur handicap par ce nouvel atout (cf théorie de Porter sur les avantages compétitifs des nations), alors que les syndicats, réticents, se préoccupaient de "démocratie économique", par le biais législatif.

Face à la surchauffe économique, le gouvernement lance alors un programme d'austérité. Le marché du travail se retourne brutalement en 1990 (chômage sautant de 1,2% en 1990 à 9,3% en 1993); turn-over et absentéisme tombent, ainsi que les exigences ouvrières. L'innovation se réoriente vers une recherche de productivité, acceptée alors par les travailleurs et les syndicats qui s'intéressent, mais un peu tard, aux transformations du travail. Plusieurs cas sont présentés : Volvo (dont un atelier de montage de véhicules spéciaux garde nombre d'innovations après les fermetures de Kalmar et Uddevalla), Saab avec la production au plus juste, Volvo Trucks,...

Le modèle suédois est donc ébranlé : après avoir joué à tour de rôle les partitions de l'innovation réaliste et de l'exigence systématique, les partenaires sont affaiblis : social-démocratie, syndicats et capitalisme national; nombre d'entreprises sont menacées de rachat par des firmes étrangères, ce qui met en question l'aptitude de la Suède à proposer des solutions avancées, sans attendre l'Europe sociale.

7.4. Un futur incertain  :

Chapitre 9 : Critique de l'Etat-providence, par Bo Rothschein :

Ce chapitre part de l'espèce de tremblement de terre provoqué par les élections de 1991 (lourdes pertes social-démocrates, victoire de la coalition de droite, ...) pour expliquer ce tournant politique.

Hormis un certain nombre de causes, comme la globalisation des marchés, les réticence face à l'Union Européenne, les tensions entre syndicats et social-démocratie..., l'auteur y voit principalement une crise de l'Etat-providence.

Le type suédois était un type institutionnel, fort, qualifié aussi d'universel, "du berceau à la tombe" : redistribution réelle des revenus, l'impôt étant à peu près proportionnel et la redistribution égalitaire, confortée par des programmes sociaux, généraux ou ciblés. Or, les sondages indiquent que l'opinion ne rejette pas cette notion d'Etat providence.

C'est la gestion de celui-ci qui est en cause. D'une part, une décentralisation des décisons a donné l'impression d'accroître le pouvoir des fonctionnaires. D'autre part, de nouvelles demandes se développent, notamment dans les classes moyennes : ainsi, la volonté de choisir, de sortir du type standardisé de prestation (crèches, maternités,...). A ces aspirations "individualistes", la social-démocratie a souvent répondu par le non-choix. D'où un problème à résoudre, celui de concilier diversité des prestations et protection des déclassés, alors que le déficit croissant impose une réduction des dépenses. D'importantes plages de consensus existent cependant entre droite et gauche sur ces questions.

Chapitre 10 : Le conflit des genres, par Yvonne Hirdman :

Derrière ce titre sybillin se cache une étude des progrès historiques de la condition féminine, et des incertitudes actuelles.

La politique à l'égard de la condition féminine est ancienne. Dans les années 20, un premier "contrat de la ménagère" apportait une soudaine promotion : droit de vote, majorité légale, éligibilité partielle, accès à certaines écoles,... Dans les années 30 était élaboré un projet d'"ingénieurs sociaux", chargés de faciliter l'intégration sociale des femmes. Après-guerre fut édicté un second contrat des ménagères, qui avançait le double rôle des femmes : au foyer le temps nécessaire, pour l'éducation des enfants; après, dans le monde du travail. Des mesures telles qu'allocations familiales et aides à domicile apparaissaient. Le travail féminin s'est ensuite considérablement développé. La période postérieure à 1960 a vu les progrès vers l'égalité entre femmes et hommes, dans les principes et les représentations politiques. Mais l'inégalité professionnelle reste non négligeable : emplois souvent dans le secteur public et peu payés. Le déficit public, le chômage, le ralentissement économique risquent de remettre en cause la position des femmes.

7.5. Conclusion :

La rose d'Arontorp, par Jean-Pierre Durand et Joyce Sebag :

Partant du cas Volvo (fermeture de Kalmar, difficultés avec Renault), la conclusion pose la question de l'usure et du renouveau du modèle. La solidarité salariale, qui le fondait, est remplacée par une solidarité dans le travail, qui n'a pas le même poids : le rôle économique est différent; nombre d'ébauches restent minoritaires, et d'initiative patronale; le syndicat LO, qui vise une participation accrue aux décisions, n'est plus suivi par certains salariés qui suivent une logique plus individualiste.

Une convergence internationale se dessine-t-elle ? La Suède se tourne vers l'extérieur, tandis qu'au Japon, modèle du reste du monde, quelques usines se réclament d'acquis suédois, notamment en matière d'humanisation du travail

Il reste à savoir si, à l'image de la rose d'Arontorp dans l'ile de Öland, dont la beauté sauvage fait la fierté des Suédois, le modèle de ce pays peut fleurir ailleurs.

Commentaire critique

Ce livre répond à un besoin de connaissances que suscite la Suède, liée à de nombreuses références de poids dont les usines Volvo de Kalmar et Uddevalla, l'échec du regroupement Volvo-Renault, l'adhésion de ce pays à l'Union Européenne, le retour de la social-démocratie au gouvernement...

Il apporte donc à point nommé les connaissances essentielles permettant de fonder sa réflexion.

En particulier, on peut apprécier la dimension historique quasi-constante, qui permet de mettre de l'ordre parmi les références auxquelles ce pays est attaché. Ainsi apparaît d'une part le modèle suédois proprement dit, type de régulation particulièrement systématique, à l'échelle du pays, correspondant à la période de croissance et qui s'est prolongé beaucoup plus tard que dans la plupart des pays développés, jusque dans les années 80 : modèle social-démocrate de type fordien, corporatisme sociétal, ces formules ont l'avantage de marquer le poids des interlocuteurs du capitalisme suédois en l'affaire, les syndicats dont il faut sans cesse se rappeler l'énorme représentativité et le parti social-démocrate à la longue hégémonie. Et l'on en distingue d'autre part les références couramment citées dans les débats sur les modèles industriels, constructions innovantes en matière d'organisation de la production (et qui ne se limitent pas à Kalmar et Uddevalla), à la seule initiative patronale, visant à pallier les dérives de la donne fordiste ou à répondre aux difficultés internationales des grandes entreprises, constructions qui apparaissent à la fois comme prolongements et contrepoints au modèle suédois lui-même.

Ouvrage collectif, ce livre évite le défaut le plus courant de ce genre d'ouvrage : le collage, plus ou moins hétéroclite, d'études différentes dont le lecteur a la charge d'établir lui-même dans quelle mesure et sur quel terrain elles se relient. Là, -confort !- la problématique revient, formulée en des termes proches, dans l'essentiel des chapitres; les éléments développés d'un côté sont rappelés, dans un autre, à partir d'un point de vue parfois différent, ce qui facilite la construction d'une représentation.

Il est une frustration, toutefois, que suscite ce livre. Les contributeurs suédois, on l'a dit, sont en quelque sorte interpellés par un Français sur l'avenir de ce modèle, Jean-Pierre Durand, qui a pris soin d'aller se faire sa propre opinion sur la question. Par force, chacun, n'étudiant qu'un aspect, ne peut fournir une réponse globale. Mais on en lit suffisamment, la plupart du temps, pour comprendre que cet avenir est, parmi ces auteurs, bien controversé : le modèle suédois est, pour les uns définitivement enterré, pour d'autres menacé seulement, et pour d'autres enfin à aménager. Bref, l'affirmation définitive du titre français ne fait pas l'unanimité chez les Suédois. Le débat reste en partie implicite, et l'on se prend à regretter qu'il n'ait pas été davantage explicité.

Les " Bonnes pages "

Solution de facilité ? Il semble difficile de distinguer quelques pages, le lecteur ayant tendance à se tourner vers tel ou tel chapitre en fonction de ses préoccupations; ces chapitres étant tous de taille mesurée, il trouvera assez vite l'objet de sa recherche.

Liste des mots-clé

automobile, modèle productif, régulation, fordisme, post-fordisme, néofordisme, modernisation industrielle, internationalisation, restructuration, Volvo, Suède, Saab, ABB.

Sommaire

pages
Chapitre 1Questions sur une brisure , J.P. Durand 11
Chapitre 2Essor et déclin du modèle suédois , Rudolf Meidner 41
Chapitre 3L'économie suédoise globalisée , Lennart Nyström 61
Chapitre 4Projets et réalités de la codétermination , Olle Hammarström 99
Chapitre 5Volvo : l'innovation brimée , Jean-Pierre Durand 113
Chapitre 6ABB : les nouveaux possibles , Torsten Björkman 135
Chapitre 7Le nouvel ordre productif , Göran Brulin et Tommy Nilsson 159
Chapitre 8Travail : du marché à l'organisation , Christian Berggren 183
Chapitre 9Critique de l'Etat-providence , Bo Rothschein 213
Chapitre 10Le conflit des genres , Yvonne Hirdman 243
ConclusionLa rose d'Arontorp , Jean-Pierre Durand et Joyce Sebag 263
Bibliographie270

Tableaux : 25 tableaux et graphiques, dont :

Auteurs de la fiche

Nicolas HATZFELD,
historien, ingénieur d'étude,
GERPISA,
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