Présentation de thèse lors de la soutenance
du 27 octobre 1992,
Aimée Moutet
Monsieur le Président, Messieurs les membres du jury,
Pour mener notre étude de la rationalisation industrielle en France au XXème siècle, dans la période qui s'étend de l900 jusqu'au déclenchement de la seconde guerre mondiale, nous avons voulu nous placer, non au plan théorique, mais sur celui de la mise en oeuvre effective des systèmes d'organisation dans les entreprises. Nous avons donc mené notre travail sur un triple plan, technique, économique et social en nous situant à la fois au niveau macroéconomique, à celui des branches industrielles et des entreprises. Notre objectif a été de montrer comment les systèmes d'organisation se sont diffusés pour répondre aux conditions créées aussi bien par la deuxième révolution industrielle que par les fluctuations de la conjoncture, quels ont été les résultats en ce qui concerne les méthodes appliquées, les entreprises qui les ont adoptées et l'évolution de l'industrie française en général. Nous avons, d'autre part, cherché à mettre en lumière l'attitude des différents partenaires sociaux concernés, chefs d'entreprise, techniciens et ouvriers. Pour les industriels nous avons ainsi été amenés à situer leur position dans l'ensemble de leur conception de la gestion de l'entreprise, ainsi que par rapport à leur politique commerciale. En ce qui concerne ingénieurs et ouvriers il fallait faire intervenir l'impact de la rationalisation sur leur situation professionnelle ou matérielle. Il fallait aussi prendre en considération la conception de leur rôle social pour les premiers, les différentes sociologies et traditions du mouvement ouvrier pour les seconds. Nous espérons avoir ainsi à peu près élucidé les rapports entre changements d'organisation technique et problèmes sociaux.
Choisir les meilleurs approches pour notre recherche a été notre premier problème. En effet, nous n'avions pas à étudier toute l'évolution de la conjoncture, toutes les formes de la deuxième révolution industrielle en France, la profession d'ingénieur ou la condition ouvrière dans la première moitié du XXème siècle jusqu'en I939, etc. Nous avons seulement utilisé ces différentes perspectives pour comprendre comment la rationalisation s'est implantée en France, quelles formes elle a revêtues, quels résultats elle a produits du point de vue économique et social. Nous avons donc été amenés à faire des choix pour déterminer ce qui avait un effet direct sur la rationalisation et ce qui ne concernait celle-ci que de façon trop lointaine, et nous aurait conduit à remonter indéfiniment de cause en cause. Par exemple, si la situation démographique joue un rôle essentiel dans l'adoption de méthodes qui permettent l'emploi d'une main d'oeuvre non qualifiée dans la production, et si, de ce fait, la rationalisation a eté un facteur d'accroissement de la population ouvrière, savoir pourquoi la France ne disposait pas d'une population active correspondant aux besoins de son économie n'entrait pas dans notre sujet, non plus que les mouvements de population qu'a entraînés l'industrialisation. On pourrait faire la même analyse dans le domaine économique, où les choix se sont révélés parfois délicats. Ainsi nous n'avons pas cherché à trancher sur les causes que l'on pouvait attribuer à la crise des années 1930 et à la durée anormalement longue de celle-ci en France. Nous avons seulement essayé de juger de l'impact de la dépression sur la politique d'organisation menée par le patronat, puis de proche en proche des effets de cette rationalisation de crise sur la condition des ouvriers et des réactions que cette derniere a provoquées parmi les travailleurs concernés.
Nous avons également dû faire des choix pour déterminer le contenu même de la rationalisation, de façon à écarter les formes de modernisation industrielle qui se limitaient à une simple mécanisation ou qui n'étaient qu'une pure réorganisation de l'administration des entreprises. Nous avons, de ce fait, laissé de côté les secteurs dans lesquels la production en flux continu ne posait pas de problème de nature organisationnelle, comme l'industrie chimique, ou dans lesquels les transformations du processus de production ont été le résultat de la substitution de machines au travail manuel, comme ce fut le cas de la verrerie. Nous avons utilisé par analogie l'exemple de cette mutation pour montrer comment les transformations du mode de production, qu'il s'agisse de mécanisation ou d'organisation, influaient sur la qualification des ouvriers, et donc ce qu'il fallait entendre par déqualification résultant de la modernisation industrielle. En ce qui concerne la gestion des entreprises, nous n'avons retenu que ce qui touchait à la comptabilité industrielle, car celle-ci a évolué en fonction des systèmes de production et d'organisation employés. Taylor lui-même considérait que la réorganisation de la comptabilité industrielle était une des conditions préalables à l'application de son système. Les spécialistes français de l'organisation ont, eux aussi, fait du mode de calcul des prix de revient un des éléments de la rationalisation qu'ils ont définie et mise en oeuvre. En revanche, nous ne nous sommes pas apesantis sur le système de Fayol. En effet, l'organisation administrative ne concerne pas directement la production, et ses applications en France n'ont été envisagées que dans le secteur de l'administration. Nous nous sommes contentés de marquer la place de cette méthode dans l'ensemble de la réflexion sur les problèmes d'organisation industrielle. Nous avons surtout souligné ce que ce système révélait de la mentalité des dirigeants de l'industrie française, patrons aussi bien qu'ingénieurs.
On pourrait multiplier les exemples de choix que nous n'avons faits qu'après bien des hésitations. Les décisions que nous avons prises peuvent toujours être contestées, cette critique nous l'avons faite nous même lorsque nous pesions le pour et le contre. On pourra donc toujours nous reprocher soit d'être sortis de notre sujet,soit de ne pas avoir poursuivi jusqu'au bout telle ou telle analyse. Mais il fallait trancher, et cela ne pouvait aller sans une part d'arbitraire.
Notre recherche nous a posé ensuite des problèmes de sources d'information. Les renseignements en ce domaine sont en effet peu abondants, éparpillés et d'importance variée selon les secteurs considérés. En ce qui concerne les archives d'entreprise nous nous sommes limités aux firmes dans lesquelles nous étions sûrs que la rationalisation avait occupé une place importante. Mais notre attente a souvent été déçue. Nombre d'entreprises ont répondu à nos demandes par une fin de non recevoir, soit qu'elles aient voulu respecter la loi du secret qui a longtemps prévalu dans l'industrie française - ce fut le cas de la société Bedaux, soit qu'étant en difficulté elles aient eu d'autres préoccupations - telles Motte Bossu dans le textile ou Olida dans la charcuterie - soit qu'elles n'aient pas attaché d'importance à leurs archives et à la conservation ou l'usage qu'on pouvait en faire. Les archives elles-même sont souvent pauvres en renseignements sur l'organisation, du fait que celle-ci se situe au niveau de la production dans les ateliers. Aussi n'apparaît-elle pas dans les discussions du Conseil d'administration ou de la direction. Bien plus, elle est plus souvent l'objet de consignes données oralement que de rapport écrits. L. Renault, qui harcèle les cadres subalternes pour les tenir en haleine par des notes comminatoires, est plutôt une exception. Nous avons donc complété les documents provenants de l'industrie par d'autres archives fournies par les banques, les pouvoirs publics, en particulier pour la période de la première guerre mondiale, ou des partuculiers, comme celle très riches laissées par J. Coutrot à la FNSP, ou bien encore par les organisations patronales comme l'UIMM, celles des syndicats ouvriers et des organismes d'ingénieurs comme le CNOF ou l'USIC étant inexistantes. Nous avons, en revanche, trouvé dans les rapports de stage en usine des élèves de l'Ecole technique des surintendantes d'usine une source de renseignements très précis sur le travail dans les ateliers. Enfin nous avons pu recueillir le témoignage d'ingénieurs, de techniciens et de spécialistes de l'organisation qui avaient fait carrière dans l'entre-deux guerres et dont certains ont, depuis lors, disparu.
La base de notre information nous a finalement été fournie par la presse qui présentait l'avantage d'être assez synthétique, étant donné l'ampleur de notre sujet, de couvrir l'ensemble du champ de notre recherche, et d'être en même temps suffisamment précise sur les méthodes employées et les entreprises qui les avaient mises en oeuvre. Nous avons ainsi dépouillé l'ensemble de la presse technique et industrielle, qu'elle soit de caractère général comme L'Usine, qu'elle corresponde à une région comme Le Nord industriel, ou à un secteur particulier comme les chemins de fer ou les mines, qu'elle émane du patronat comme la Revue de l'UIMM, des ingénieurs comme le Bulletin de la société des Ingénieurs civils de France ou de spécialistes de l'organisation comme le Bulletin du CNOF. C'est également dans la presse, journaux syndicaux ou communistes, que, en dehors de celles que contiennent les archives publiques, nous avons trouvé des informations concernant aussi bien la position des ouvriers et de leurs organisations à l'égard de la rationalisation que les conditions de travail créées par cette dernière. Nous avons complété ces sources par la lecture de mémoires publiés par les patrons, les ingénieurs ou les organisateurs qui ont joué un rôle dans la mise en oeuvre des méthodes nouvelles, et par celle des ouvrages d'intellectuels qui, comme G. Friedmann ou S. Weill, se sont intéressés aux mutations de la condition ouvrière produites par celles-ci.
Au total ces diverses sources nous ont permis de tirer un certain nombre de conclusions. Elles concernent tout d'abord la façon dont les méthodes d'organisation américaines et parfois allemandes ont été introduites en France, la place des différents partenaires sociaux dans ce processus, l'originalité de la rationalisation à la française qui en a résulté. Elles touchent ensuite les transformations de la condition ouvrière engendrées par cette dernière, les stratégies de la base des travailleurs et de leurs organisations syndicales face aux nouveaux systèmes et surtout à leur mode d'application dans les entreprises. Elles visent enfin le rôle de l'Etat dans ces progrès de la rationalisation, lequel n'a pris de véritable importance qu'à la faveur de la première guerre mondiale et lors de la formation des gouvernements de Front populaire.
En ce qui concerne l'implantation des méthodes étrangères en France, nous avons montré qu'il a existé une intervention directe des Américains (fondations, entreprises par leurs filiales commerciales ou leurs usines et surtout bureaux d'organisateurs conseils) : celle-ci n'a joué qu'un rôle limité ou, en ce qui concerne la société d'organisateurs Bedaux, relativement tardif. En revanche, c'est leur application dans les entreprises françaises, à l'initiative d'ingénieurs et surtout d'industriels qui avaient été en contact étroit avec les Etats Unis ou les mines allemandes, qui a adapté les méthodes étrangères à la spécificité de la situation et des traditions françaises. Les organismes créés par le patronat ou par les spécialistes de l'organisation pour faire connaître et appliquer les méthodes nouvelles ont largement contribué à diffuser les exemples fournis par ces entreprises. Enfin l'enseignement des systèmes d'organisation que les ingénieurs tayloriens avaient entrepris de développer, dès avant la première guerre mondiale, a profité dans la seconde moitié de la décennie 1930 de l'expérience acquise par les ingénieurs dans leur entreprise, ceux-ci professant les méthodes qu'ils avaient utilisées. C'est ainsi que les grandes sociétés automobiles ont joué un rôle pilote dans la diffusion du système fordien, les compagnies de chemin de fer, à commencer par celle du Paris-Orléans, pour celle des idées de Taylor, les Mines domaniales de la Sarre et les houillères lorraine pour faire connaître les méthodes allemandes d'exploitation minière, même si, dans ce dernier cas, leur exemple n'a été que très partiellement suivi.
Nous avons, d'autre part, cherché quel avait été le rôle respectif du patronat et des ingénieurs dans ce processus. En ce qui concerne les ingénieurs cela posait une double question. Y a-t-il eu une idéologie des techniciens qui se serait appuyée sur les systèmes d'organisation, et très particulièrement sur celui de Taylor, pour revendiquer dans l'entreprise une place éminente au profit de l'ingénieur seul capable, du fait de son savoir, de décider des choix de production et d'arbitrer entre les intérêts de l'employeur et des salariés ? Les ingénieurs ont-ils été en mesure d'influer sur la politique patronale en matière d'organisation ? Notre étude nous a menés à répondre, avec quelques nuances, par la négative à ces deux interrogations. Les ingénieurs ont été des hommes de la pratique peu sensibles au contenu idéologique de leur action. Leur point de vue, largement déterminé par leur activité, reste aussi varié que leurs fonctions. De plus la rationalisation a renforcé le contrôle effectif du chef d'entreprise sur l'ensemble de la direction de ses usines, et a tendu à subordonner les activités de production, que conduit l'ingénieur, aux impératifs commerciaux, qui lui échappent. Ainsi l'ingénieur s'est trouvé au service de la politique de rationalisation patronale. Il a pu trouver là un moyen de satisfaire son goût de l'efficacité, et, au mieux, la possibilité d'identifier le succès de l'entreprise à la réussite de ses propres efforts. Les ingénieurs ont, de ce fait, été les principaux agents de l'esprit de l'entreprise. Leur marge de manoeuvre a dépendu de l'initiative que leur laissait la société au service de laquelle ils étaient engagés, et à laquelle ils étaient en général tout dévoués.
Les choix patronaux, quant à eux, ont été constamment dominés par la volonté de réduire les coûts de fabrication pour abaisser les prix de vente, et assurer une utilisation optimale des moyens de production mécanique et humains pour parvenir à ce résultat. Ils ont tendu également à obtenir une circulation fluide de la matière en cours d'usinage ou du matériel en réparation afin de réduire leurs immobilisations (capital circulant ou fixe).
C'est en fonction de ces objectifs qu'ils ont introduit les méthodes d'organisation américaines, mais en les adaptant à leurs traditions et à leurs besoins propres. Les traits originaux qui en ont résulté ont été tout d'abord la prégnance du système de Taylor tout au long de la période qui va de la première à la seconde guerre mondiale alors que les industriels américains considèrent, dès les années 1920, que ces principes ne sont plus d'actualité. Ce décalage entre les deux pays peut s'expliquer en partie par la lenteur avec laquelle l'organisation scientifique du travail s'est répandue dans les entreprises françaises. D'autre part le système de Taylor convenait bien aux établissements ayant une production variée, ne travaillant pas en très grande série, ainsi qu'à tout le secteur de la réparation et de l'entretien. Il trouvait donc en France un champ d'application très étendu. Les industriels n'ont en effet jamais été convaincus que la production de masse pour une consommation populaire était réalisable dans notre pays. Ainsi la faible standardisation des produits et l'automaticité réduite du processus de production a constamment posé des problèmes d'organisation. Ceux-ci ont été résolus, avec plus ou moins de bonheur en greffant sur les principes de Taylor tout un ensemble de méthodes destinées à assurer la fluidité de la production, la continuité de marche du travail et le respect des délais prévus.
Le second trait spécifique de la rationalisation française a été l'importance attachée au facteur humain, quel que soit le mode de d'organisation adopté. En effet, le problème ancien de pénurie de travail qualifié s'est aggravé, tandis que l'industrialisation rapide des années 1920 et l'emploi des méthodes nouvelles imposaient d'intégrer dans la production une masse de travailleurs nouveaux et non qualifiés, auxquels il fallait imposer le respect de règles plus strictes de travail afin d'assurer la régularité de la production en quantité et en qualité. Le patronat, ayant dans le domaine de la main d'oeuvre une tradition ancienne d'organisation, n'a innové que très prudemment en restant fidèle à quelques principes fondamentaux : l'autorité sans partage du chef, l'emploi de systèmes de salaires comme moyen d'obtenir de hauts rendements, le refus de toute institutionalisation de la présence des syndicats dans l'entreprise, le recours aux oeuvres sociales. Il a, en revanche, rejeté ou faiblement et tardivement développé les méthodes de gestion de la main d'oeuvre définies par Ford, qu'il s'agisse de la politique des hauts salaires, de la stabilité de l'emploi ou des conditions de salubrité et de confort matériel du travail. Il en a été de même pour les méthodes nouvelles destinées à motiver les ouvriers (suggestions ou boîte à idées) ou à les adapter à leur travail (laboratoires de psychophysiologie).
Dans ces conditions, on a assisté a une mutation profonde de la classe ouvrière,dans son recrutement, son emploi, son mode de travail. Pourtant l'évolution a éte progressive, et la politique patronale, du point de vue social, ne s'est transformée que lentement tout en conservant les mêmes fondements. Nous avons montré comment, de ce fait, l'attitude des travailleurs a présenté le même caractère de changement dans la continuité. Cela est valable aussi bien pour la prédominance de l'action spontanée et pour les formes que celle-ci a revêtues que pour les motifs qui soulevaient une résistance massive des ouvriers. En revanche, il nous est apparu qu'il n'y avait pas eu de refus des nouvelles méthodes de travail de la part des salariés. Même les manoeuvres spécialisés ont accepté le travail plus intensif qui leur était imposé. En période de prospérité, parce que cela leur permettait d'accroître leurs gains. Lors de la crise, la difficulté de trouver un emploi ne leur laissait pas de choix. Les professionnels, eux, ont été partagés entre le désir de préserver leur initiative, leur indépendance dans le travail, et les possibilités nouvelles d'ascension professionnelle qu'offrait l'entreprise rationalisée. De toute façon, le patronat a toujours été assez fort pour refuser que l'on touche à l'organisation. Celle-ci est restée du domaine exclusif de l'autorité hiérarchique. Aussi voit-on se mettre en place, de la part des ouvriers et plus encore des organisations syndicales, une stratégie qui consiste à réclamer des compensations salariales faute de pouvoir peser sur l'organisation du travail afin d'améliorer les conditions d'exécution des tâches. C'est le point de vue du syndicalisme réformiste, c'est aussi celui des unitaires lorsqu'ils souhaitent faire preuve d'efficacité et de réalisme, plutôt que d'activisme révolutionnaire et d'intransigeance doctrinale.
L'infléchissement de l'idéologie syndicale a été la grande nouveauté. Il débouche sur l'idée réformiste de participation ouvrière ou sur la notion, plus révolutionnaire, de contrôle ouvrier sur l'organisation. La première se situe dans la perspective de rapports de négociation et de conventions collectives, le second reste plus contestataire et a été constamment revendiqué par les héritiers du syndicalisme révolutionnaire qu'ils aient été membres de la CGT ou de la CGTU. Ainsi les progrès de la rationalisation dans l'industrie française ont fait naître une revendication d'initiative ouvrière qui pouvait rencontrer le point de vue de quelques ingénieurs soucieux d'accroître l'efficacité du travail. Mais cette contestation du système taylorien de division du travail entre les services spécialisés qui prévoient et commandent et les agents de productions qui ne sont que des exécutants n'a, jusqu'à la seconde guerre mondiale, rencontré aucun écho dans le patronat.
Pour étudier l'ensemble de ces problèmes nous avons adopté un plan chronologique qui avait l'avantage de ne pas séparer trop radicalement les différents aspects du sujet, alors que notre propos était justement de montrer la cohérence qui liait le mode de rationalisation adopté, la politique du patronat, l'action des ingénieurs, la condition et les réactions des ouvriers. La période nous esr parue assez longue pour être découpée en quatre phases : la guerre de 1914-1918 et ses résultats, les années de la prospérité de 1922 à 1930 la grande crise de 1930-1935, la période du Front populaire et de la montée des menaces de guerre de 1936 à 1939.
Dans un préambule nous avons cherché à définir
quelle était la tradition française en matière
d'organisation et comment celle-ci avait influé sur l'accueil
fait par les ingénieurs, les industriels et les ouvriers
français au système de Taylor dans les années
qui ont précédé la grande guerre (entre 1907
et 1914).
La première partie couvre la période de la guerre et montre ses suites immédiates. Elle nous a permis de définir le rôle de l'Etat dans les progrès de la rationalisation, puisque cette dernière a été systématiquement mise au service de la guerre sur "l'autre front". D'autre part les succès de l'organisation scientifique du travail et les premières applications de la production à la chaîne dans les usines d'armements ont convaincu les industriels, en particulier dans le secteur de l'automobile, que ces méthodes pouvaient être appliquées dans les usines françaises. Ils ont été encouragés dans cette démarche par les ministres du commerce et de la reconstitution industrielle (Clémentel et Loucheur) qui ont vu dans la modernisation de l'industrie par l'application des méthodes nouvelles le moyen de gagner la guerre économique du temps de paix. Enfin l'expérience de collaboration réalisée par la CGT à l'occasion de l'union sacrée a amené l'organisation ouvrière à subtituer à l'ancienne conception de gestion ouvrière les notions nouvelles de participation ou de contrôle ouvrier. Mais les perspectives révolutionnaires ouvertes par la révolution russe et la formation de l'Internationale syndicale rouge ont détourné le mouvement ouvrier de cette question. La minorité révolutionnaire ne retrouvera d'intérêt pour le contrôle ouvrier qu'après l'échec des grèves de 1919-1920. La majorité réformiste, quant à elle, se vit opposer par le patronat une fin de non recevoir à ses ambitions de contrats collectifs pouvant déboucher sur une participation ouvrière à la modernisation de l'industrie.
Dans la deuxième partie nous avons montré comment, dans la période de prospérité des années 1920, et particulièrement après la stabilisation monétaire, les industriels avaient développé l'application des méthodes américaines pour répondre à leurs problèmes, en tête desquels se trouvait la pénurie de main d'oeuvre qualifiée. L'essor de la production permet alors aux ingénieurs d'identifier leur travail de mise en oeuvre de la rationalisation avec le succès de leur entreprise, voire avec le progrès de l'économie ou de la société. Mais ce point de vue reste limité aux techniciens qui ont fait l'expérience des modes d'organisation nouveaux. Enfin ces années de prospérité nous sont apparues comme cruciales dans la détermination de la position ouvrière face à la rationalisation. A la fois parce qu'ils n'avaient pas les moyens de s'y opposer ouvertement, et parce que la prospérité leur permettait d'accroître leurs gains en même temps que leurs rendements, la masse des ouvriers s'est soumise au système nouveau, en dehors de quelques brèves explosions de colère.
La troisième partie est consacrée à la rationalisation de crise et aux frustrations qu'elle a fait naître chez les travailleurs. Nous avons montré comment la crise a étendu l'application de la rationalisation et a enrichi le contenu de celle-ci afin de répondre aux difficultés aigües auxquelles se heurtaient les industriels. Ainsi, travail à la chaîne à avance commandée et planning ont permis de réduire les stocks représentés par les produits en cours de fabrication, tandis que de nouvelles formes d'organisation permettaient de rendre plus souple la gestion des entreprises et d'adapter rapidement la production à un marché incertain. Mais dans la mesure où cette rationalisation a pesé très lourdement sur les ouvriers, discipline renforcée, intensification du travail, sans qu'une contrepartie matérielle apparaisse de façon visible, elle a accumulé une rancoeur impuissante chez les ouvriers. Peu nombreux, en effet, ont été les secteurs et les moments où le mécontentement des travailleurs a pu s'exprimer. En même temps les organisations confédérée et unitaire ont tout à la fois rapproché leurs points de vue concernant la rationalisation et mis au point de nouvelles méthodes de lutte contre les abus de celle-ci, à partir des actions menées par la base.
Dans ces conditions nous avons tout d'abord consacré notre dernière partie à la crise sociale de 1936-1937 pour chercher la place qu'y avait occupée la révolte contre des méthodes de travail qualifiées d'inhumaines par ceux qui les avaient subies. Nous avons constaté l'échec de ces mouvements et l'extrême modération de la CGT. Celle-ci, en effet, a surtout tenté de faire admettre une participation des ouvriers à l'organisation de la production dans les entreprises, son objectif étant de démontrer qu'il était possible de maintenir ou même d'accroître la production sans revenir aux méthodes appliquées dans les années de crise. Cette stratégie syndicale a, elle aussi, fait long feu. Cependant les années 1937-1938 se sont révélées intéressantes sur deux autres plans. Les contraintes nouvelles qu'ils subissaient, en même temps que la forte reprise de 1937 ont convaincu les chefs d'entreprise qu'il fallait s'engager dans une phase nouvelle d'organisation. D'autre part les gouvernements de Front populaire ont tenté de mettre la rationalisation au service de leur politique tant du point de vue économique qu'en ce qui touchait à la préparation le la guerre. Nous avons ainsi eu l'impression qu'une période nouvelle de la rationalisation s'ouvrait au moment où la rechute économique de 1938 puis la guerre allaient couper court à ce renouveau à peine entrevu.
Notre étude nous a finalement conduits à trois conclusions. Premièrement il y a eu, avant la dernière guerre, en France, une rationalisation beaucoup plus importante qu'on ne le croyait généralement, tant par la richesse des méthodes appliquées que par le nombre des secteurs concernés. Deuxièment, cette diffusion correspond, certes, à des nécessités économiques, mais elle doit son élan à l'action de quelques hommes, patrons ou techniciens. Parmi les premiers on peut citer les frères Michelin, L. Renault, A. Citroën ou quelques personnages de moindre envergure, par exemple dans la fonderie. Les ingénieurs ont été les acteurs réels qui ont mis en oeuvre la rationalisation. Dominent, parmi eux, des personalités comme G.Charpy, dans la métallurgie, E.Mattern, chez Peugeot et Citroën, M.Bloch dans les chemins de fer, sans parler des précurseurs : H. Le Chatelier, L. Guillet et Ch. de Fréminville.
Enfin les ouvriers, et particulièrement la masse des manoeuvres spécialisés, ont payé la rationalisation d'un prix loud, surtout pendant la crise. Mais l'exemple actuel des pays de l'Est, où un tel effort n'a pas été consenti, montre que c'était sans doute la condition nécessaire au maintien de l'emploi et au progrès de la consommation populaire. Pour le mouvement ouvrier, la rationalisation apparaît, jusqu'à la dernière guerre, comme une chance perdue, qu'il s'agisse du syndicalisme ou de l'action à la base.
Au total, la rationalisation "à la Française" se révèle, si on la compare avec l'évolution dans les autres démocraties européennes, comme une rationalisation venue d'en haut, appliquée sans négociation, sans participation ni des cadres subalternes, ni des ouvriers.